Version complète de l’interview de Bernard-Henri Lévy dans Le Parisien de ce matin.

DSK Anne Sinclair Le Parisien : Vous attendiez-vous à ce nouveau coup de théâtre dans l’affaire DSK ?

Bernard-Henri Lévy : Oui. Car je l’ai dit dès la première minute et n’ai jamais varié depuis : je ne crois pas Dominique Strauss-Kahn capable des faits qui lui étaient reprochés par son accusatrice. Dieu sait si on s’est moqué de cette intime conviction (« le Dominique que je connais n’est pas capable etc… »). Sous prétexte qu’elle a été exprimée, au même moment, par tous ceux qui le connaissaient un peu, certains ont même voulu y voir je ne sais quels « éléments de langage » forgés par on ne sait quel cabinet secret. La baudruche de l’accusation commençant de se dégonfler, on comprend enfin ce que nous étions un certain nombre à vouloir dire.

Oui. Mais si Dominique Strauss-Kahn, ce soir, est libre, la procédure n’est pas terminée pour autant.

B.H.L. : Naturellement. Et, d’une certaine manière tant mieux. Car il faut, maintenant, aller au fond du fond de cette affaire. Ce qui s’est passé est tellement monstrueux qu’il faut que la vérité, dans son entièreté, éclate. Et il n’est pas mauvais, pour cela, que la justice aille au bout de son travail. Je parle sous ma responsabilité, naturellement. Mais le problème, pour Dominique Strauss-Kahn, ce n’est pas seulement de gagner une bataille de procédure. C’est d’être reconnu innocent, pleinement innocent, publiquement innocent – et rétabli dans son honneur.

L’avez-vous au téléphone, lui ou son entourage ?

Quelquefois, oui.

Aujourd’hui ?

Aujourd’hui aussi, oui.

Dans quel état d’esprit se trouve t-il ?

Heureux, mais prudent. Quand on a traversé ce qu’il a traversé, quand on a été emporté dans une telle spirale d’horreur et de calomnie, on ne peut, je crois, que rester extrêmement circonspect. D’une manière générale, j’ai été frappé, les quelques fois où je lui ai parlé, par la noblesse de cet homme. Sa noblesse muette face aux caméras qui le traquaient. Sa noblesse profonde d’homme qu’on a essayé de briser mais qui n’a jamais plié.

Peut-il revenir dans le jeu politique, en France ?

Et pourquoi ne le pourrait-il pas ? Nul ne peut préjuger de ce que fera, à l’arrivée, la justice américaine. Mais imaginez qu’elle l’innocente absolument. Imaginez qu’il soit prouvé qu’il a été victime d’une tentative d’extorsion de fonds aux dimensions planétaire mais, finalement, assez classique. Imaginez que devienne donc clair aux yeux de tous ce que je dis, pour ma part depuis le premier instant : qu’il a payé d’une mise au pilori mondiale (c’est-à-dire, pour un homme comme lui, d’une peine quasi capitale) un crime qu’il n’avait pas commis. Sa parole, alors, reprendra tout son  poids. Et, pour peu qu’il ait la tentation de dire aussi leur fait à tous ceux qui, avec une légèreté incroyable, l’ont condamné avant même de l’avoir entendu…

Un désir de revanche ?

Je ne sais pas. Mais rappelez-vous Mitterrand. Ou Pompidou dont l’ambition fut décuplée par l’énormité de la calomnie et qui, jusqu’à la fin de sa vie, garda sur lui la liste noire de ceux qui l’avaient trahi.

Le FMI a t-il été trop prompt en désignant une nouvelle directrice générale, Christine Lagarde ?

Evidemment. Ces gens ont été d’une grossièreté rare. L’institution pouvait très bien fonctionner, quelques mois encore, dans le dispositif existant.

Quelle leçon tirez-vous de toute cette histoire ?

Vous connaissez la formule de Condorcet, sous la Terreur de Robespierre ? Je cite de mémoire : « le zèle compatissant des prétendus amis du peuple ». Eh bien ce qu’on a vu, là, c’est le lynchage compatissant des prétendus amis des minorités.

Que voulez-vous dire ?

Qu’une mécanique infernale s’est mise en mouvement qui préexistait à l’affaire Strauss-Kahn mais qui a tourné, là, à plein régime. Madame Diallo, parce qu’elle était pauvre et immigrée, était forcément innocente. Monsieur Strauss-Kahn, parce qu’il était puissant, était forcément coupable. Et dans ce monde effrayant où on peut donc prendre un homme de chair et de sang, en faire un symbole abstrait et, dans la peau de ce symbole, coudre tout le paquet de rancoeurs et de ressentiments de l’époque, c’est la justice, la simple justice, qui passe à l’as. C’est terrible à dire, mais c’est comme ça : la grande leçon de cette affaire c’est que la présomption d’innocence est redevenue une idée neuve – tant en Europe  qu’aux Etats-Unis.

(Propos recueillis par Frédéric Gerschel)

Photo : Anne Sinclair et Dominique Strauss Kahn, le 1er juillet, à la sortie du tribunal de Manhattan.


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7 commentaires

  • Alexandre dit :

    Bernard Henri Levy est trés souvent controversé, écrire cela est un euphémisme. Mais ses prises de position et le courage trés souvent qui les accompagne font de ce personnage un « sémaphore » nécessaire et averti dans notre paysage bouleversé. C’est aussi le rôle d’un philosophe, cela va s’en dire mais cela va beaucoup mieux en le disant!

  • MichelGabriel dit :

    Et que penser aujourd’hui de tous ceux qui sans la moindre honte continuent avec autant de certitude à nous chanter leurs vertus…

    Je parle de ceux dont le jugement hâtifs nous a révélé leur nature profonde…
    Relisons les déclarations de Bernard Debré, de Marine Lepen, de Nathalie Kosciusko-Morizet…
    Revoyions tous ces médias, au sein dès quels les plus grands noms se sont précipités à donner crédit sans frein à tous les calomniateurs et calomniatrices qui vomissait sur DSK… sur un homme qui a la finale est l’innocente victime d’un complot !

    Ce sont ces m^me hommes et femmes politiques, ces même penseurs, ces m^mes journalistes qui poursuivent depuis leur places fortes à dire le bien et le mal…en toute suffisance.

    Ce sont les railleurs dont parle les Psaumes de David…Ils sont toujours là…

  • I.Kostin dit :

    Cher M Lévy,

    Je partage bien évidemment votre joie, mais je suis loin de partager votre espoir que « la justice aille au bout de son travail ». Ce souhait serait légitime si le jeu se jouait entre deux particuliers, M Strauss-Kahn et Mme Diallo, mais je ne pense pas que ce soit le cas. Voilà pourquoi.

    Vous avez certainement remarqué la grossièreté du scénario présenté dans les soi-disant fuites sorties pendant les deux premières semaines. Vous vous êtes dit : pas possible, je n’y crois pas. Je me suis dit la même chose, mais aussi : le scénariste manque d’imagination. La version qui semble dominer aujourd’hui (une relation consentie suivie d’une tentative d’extorsion de fonds) vous paraît-elle plus crédible que la première ? Pas à moi.

    Ce nouveau scénario sous-entend qu’une pauvre immigrée, illettrée ou presque, a réussi à monter un coup qui a tenu debout pendant quelques semaines face aux moyens d’investigation que possède le bureau du procureur. Vous y croyez ? D’après ce scénario, Mme Diallo, pauvre immigrée, employée exemplaire et bonne musulmane, est impliquée dans un réseau de trafique de drogue, possède cinq téléphones portables et un compte garni d’une centaine de milliers de dollars de provenance douteuse. Vous y croyez ? Ce scénario sous-entend aussi que M Strauss-Kahn, directeur du FMI, homme respecté et qui se respecte, a utilisé les services d’une prostituée d’hôtel, comme ça, en passant, juste avant de partir et continuer la journée qui s’annonçait bien remplie. Vous y croyez ?

    Moi non plus. La deuxième version n’est pas plus crédible que la première. Dans ce deuxième acte, le scénariste est resté fidèle à son médiocre style.

    A mon avis, la nouvelle « méchante » de l’affaire n’est qu’une autre victime de la manipulation menée par la même main. Mme Diallo (tout comme le pauvre M Vance, d’ailleurs) n’est qu’un pion entre les mains d’un joueur infiniment plus puissant. Ce Joueur semble avoir de l’influence sur la presse et la police américaines. Si je ne me trompe pas de son identité, ce Joueur saurait faire un pion du Président des Etats-Unis. Et surtout, il n’est pas justiciable. Ni le procureur, ni les avocats n’oseront jamais le citer devant un tribunal.

    Vous avez de bonnes chances de connaître la vérité un jour car M Strauss-Kahn est votre ami. Je devrai me contenter des conjectures, quoique très plausibles. Mais surtout, ne comptons pas sur la justice américaine.

  • CLAUDE CARRANZA dit :

    Dieu sait si je vous ai en piètre estime, mais, ayant moi même tranqujillement affirmé à tout le monde que « ce n´était tout simplement pas possible » j´ai aimé votre article de Mai

    Même BH Lévy ne peut avoir tort tout le temps!

    En ce moment je reçois plein de mails de félicitations des gens qui avaient pris leur pied au moment de l´arrestation

  • Patricia dit :

    Il faut souhaiter que Dominique Strauss-Kahn soit reconnu innocent, pleinement innocent, publiquement innocent par la Justice américaine et ainsi rétabli dans son honneur. Une chose est certaine c’est que Dominique Strauss-Kahn connaît aujourd’hui ses véritables amis !

  • Pierre DESBULEUX dit :

    Moi, ce qui me frappe, c’est l’incapacité qu’ont certains à lire ce qui est écrit: la position du Procureur Cyrus Vance est un chouïa différente de l’interprétation qu’en fait l’auteur de l’article ci-dessus: monsieur Vance constate d’une part que les faits de relation sexuelle que madame Diallo a dénoncés sont matériellement établis, il constate d’autre part que certaines relations ou déclarations de madame Diallo sont douteuses et de nature a empêcher, en raison du fonctionnement de la Justice Étatsunienne, une condamnation de monsieur Strauss-Kahn.
    Si monsieur Strauss-Kahn et ses amis peuvent être contents, il ne devraient pas s’enorgueillir de l’épilogue honteux* de cette affaire. *
    ( si un non-lieu purement technique était prononcé )

  • Bosso Sylviane dit :

    Depuis le début de cette affaire j’ai beaucoup apprécié la retenue et les mots aux maux atroces de DSK,sa famille et surtout Anne Sinclair de Mr Bernard -Henry Levy et Mr Badinter… Depuis sur » fb « je reçois ces posts et ces engagements pour un Monde libre! J’ai croiser devant un cinéma à Odéon (il y a qques années) j’avais des » à priori » intellect et infondés sur lui…Il était très ouvert et amical avec mon ami qui portait une veste d’aviateur…il rentrait de Sarayevo à l’époque…je crois qu’il attendait sa fille pour la séance cinoche! J’aime beaucoup Arielle (dont je garde « tout »)…La France et ces journalistes retournent parfois vite leurs vestes!!!Qui lit ce philosophe?Vos analyses sont toujours pertinentes et mesurées et vous avez la classe et l’humour pour nous les communiquer…Que la vie vous soit longue et douce! Merci d’exister!

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