Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

Son actualité

Une victoire de la morale sur le calcul politique, par B.-H. Lévy – Slate.fr, 23 septembre 2009

Slate, par Bernard-Henri Lévy, pour Slate.fr

slate.fr«C’est la victoire de la morale sur le calcul politique. Un certain nombre des 58 délégués ont compris en conscience que l’Unesco ne pouvait pas être laissé entre les mains de cet homme, et ce sursaut moral l’a emporté sur les pressions de certains grands pays, qui étaient devenues insupportables. C’est la preuve que la realpolitik n’a pas toujours le dernier mot. Et je vais vous dire: ce genre d’événement, la victoire de la morale et de la conscience, sont suffisamment rares pour qu’on ne boude pas sa satisfaction et sa joie.

Le soutien de la France à la candidature d’Hosni tenait du pur calcul géopolitique. Nicolas Sarkozy et, derrière lui, le Quai d’Orsay vivent dans l’idée que la diplomatie française doit s’appuyer sur un certain nombre de grands pays – nommément le Brésil, l’Inde et l’Egypte – et que tout doit être subordonné à ce «grand dessein» géopolitique. Eh bien moi je ne suis pas d’accord avec cela. Nous sommes nombreux, très nombreux, à ne pas accepter ce type de logique froide qui «deale» avec les Etats sans s’interroger sur la nature de leur régime. Et nous sommes nombreux à ne pas comprendre, non plus, pourquoi le projet d’Union pour la Méditerranée, en soi parfaitement respectable et même très profondément désirable, devrait nous conduire à nous coucher devant un autocrate et devant ses flics culturels. On peut, quand même, essayer d’apprendre à compter jusqu’à deux. On peut, on doit, à la fois vouloir l’Union pour la Méditerranée et défendre, en même temps, la liberté de pensée et de presse. En vérité, deux logiques se sont affrontées dans cette affaire. Celle des monstres froids contre celle des artistes et des citoyens. C’est heureusement la deuxième qui l’a emporté.

D’ailleurs, si je me suis ainsi mobilisé, c’est aussi à cause de tous les messages qui nous arrivaient des hommes de culture égyptiens et qui nous décrivaient un censeur impitoyable avec la pensée libre, avec la presse libre, avec les internautes coupables d’«abus d’internet» (eh oui !!), pourchassant les blogueurs, caviardant les scenarii et les films, interdisant des œuvres de poésie pour «atteinte à l’Islam», prenant parfois les devants par rapport aux éventuelles foudres des islamistes radicaux, etc.

Et puis l’Egypte, ce n’est pas que Moubarak. Il y a d’un côté un appareil d’Etat autocratique en fin de règne qui soutenait Farouk Hosni et, de l’autre, les artistes et les hommes de culture dont il était supposé défendre les intérêts, mais qui nous disaient que cet homme n’était pas des leurs, qu’il ne les représentait pas et qu’il n’était pas du tout certain qu’il fût digne de diriger la grande agence culturelle mondiale qu’est l’Unesco.

D’autres soupçons planent également sur Hosni. Liliane Lazar, professeure à l’université de Long Island, a publié sur le site internet qu’elle consacre à mon travail des articles de la presse arabe assez accablants. Il y apparaît que cet homme a aussi été un homme de l’ombre qui, quand il était en poste à Paris, a fait la chasse aux étudiants contestataires et, quand il s’est retrouvé à Rome, au milieu des années 1980, a travaillé à l’exfiltration des terroristes Egyptiens mêlés à l’affaire de «l’Aquille Lauro». La presse italienne a repris ces informations. L’agence de presse italienne Ansa en a fait une dépêche. Et tout cela est parti, très vite, sur le net. Car il y a eu, encore, cette dimension. Les diplomates face au net. Les internautes contre le monstre froid. On a essayé de nous faire avaler cette candidature sans se poser de questions: avec le net, c’est impossible ; on se pose toutes les questions.

Il y a trois bonnes raisons, au moins, de se réjouir de l’élection d’Irina Bokova. D’abord, c’est une femme, la première à diriger l’Unesco. Ensuite, elle vient d’un petit pays qui n’entre pas dans les grandes logiques de ce que Proust appelait, pour s’en moquer, «les stratégies d’état-major». Et puis, la Bulgarie ayant quand même vécu des décennies d’enfer totalitaire, c’est quelqu’un qui a l’expérience de ce qu’est une culture persécutée, opprimée et de la façon dont elle s’en sort. Irina Bokova représente tout cela. »

Bernard-Henri Lévy

Propos recueillis pas Grégoire Fleurot

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