Une semaine à Paris (Katrian, Chazal, Canteloup…) (Le Point, le 1er mai 2008)

BLOC NOTES

La France progresse. Il lui a fallu trente-cinq ans pour porter la Collaboration à l’écran (Truffaut, « Le dernier métro »). Vingt-neuf ans pour la guerre d’Algérie (Tavernier, « La guerre sans nom »).
Vingt et un ans auront suffi pour cet autre trou de la mémoire française qu’est l’histoire d’Action directe (et c’est le film de Laurence Katrian, que diffusera prochainement la télévision et que j’ai pu voir dès cette semaine). On y retrouvera, scrupuleusement rendu, un climat de terreur que nous avions un peu oublié et qui fut celui du Paris de la tuerie de l’avenue Trudaine et des meurtres du général Audran ou du patron de Renault, Georges Besse.
On y reconnaîtra, servis par des acteurs d’exception (Maria Schneider, notamment, revenue de son « Dernier tango » pour incarner une Hélyette Besse inquiétante de vérité), ces jeunes Français qui nous firent vivre, nous aussi, comme l’Italie et comme l’Allemagne, à l’heure de la politique du crime et de l’idéologie devenue folle. Et l’on y verra voler en pièces, par conséquent, la fameuse idée (équivalent du nuage de Tchernobyl qui se serait miraculeusement arrêté à la frontière belge ou allemande) selon laquelle notre pays aurait été préservé, on ne sait trop pourquoi, de la barbarie type Brigades rouges ou Bande à Baader. Certains thèmes de ce film (la manipulation par l’Iran, le rôle de tels services secrets occidentaux) feront débat-et c’est bien. Mais que ce film existe, que cette histoire sorte des limbes et que cela se fasse, surtout, à travers une oeuvre de cette qualité, adossée à une documentation impeccable en même temps qu’à cet art du mentir-vrai sans lequel il n’y a pas de reconstitution qui tienne-voilà qui est très bien.
C’était l’un des livres de chevet de François Mitterrand. C’est le « Journal » de Helen Hessel, la Kathe de « Jules et Jim », qui décida, après la sortie du film, et en réponse à son auteur, de fournir sa version de l’histoire. Claire Chazal vient d’en donner lecture sur une scène parisienne.
Et, pour les admirateurs de Truffaut, pour ceux qui ont aimé le film mais qui sentaient qu’il y manquait une pièce, pour celles et ceux qui ont un peu réfléchi, aussi, à l’énigme du triangle amoureux et à ses affres, le découpage qu’elle en a fait, son montage, son interprétation et sa façon, une fois de plus, comme l’an dernier avec le « Laissez-moi » de Marcelle Sauvageot, de l’habiter en véritable actrice, déclenchent tout un carrousel de vraies (et vertigineuses) questions. L’amour se fait-il à deux, à trois, davantage ? De quel partage parle-t-on quand on dit amour partagé ? Le triangle est-il une liberté ou un joug ? Une source de plaisir ou un surcroît de malentendu ? A quoi songeait Ovide quand, en contrepoint à son « Art d’aimer », il rédigeait « Les remèdes à l’amour » ? Pourquoi les « noms de pays », chez Proust, ne s’écrivent-ils qu’au pluriel ? L’aimé comme un monde. Les aimés comme plus d’un monde. La pluralité des mondes, parfois, comme une version profane de l’enfer. Et puis, je le répète, cette exultation qui vous saisit quand, face à une oeuvre énigmatique, vous avez le sentiment, soudain, de tenir la pièce qui manquait. La dernière fois que je l’ai eu, ce sentiment, c’est, il y a très longtemps, à la lecture d’un petit livre dont j’ai oublié l’auteur mais qui s’intitulait « Le point de vue d’Ellénore » et qui était comme l’autre versant de l’« Adolphe » de Benjamin Constant. Adolphe… Jules, Jim… Helen… Voilà. Tout est là. L’autre triangle, des Bermudes, qui est le lieu propre de l’amour.
On connaît l’extraordinaire aventure de Fernando Pessoa, cet écrivain portugais qui mena, sous quatre, cinq, peut-être dix, certains disent soixante-douze, signatures et identités différentes une oeuvre protéiforme et immense. Eh bien, cette impression d’être face à un homme habité, il faudrait dire squatté, par une ménagerie d’humains, une comédie, un ballet de vivants et de fantômes, c’est celle que l’on ressent, toutes proportions gardées, face à la performance, sur la scène de l’Olympia, de Nicolas Canteloup. Tout le monde y passe. Les politiques. Les médiatiques. Les commentateurs sportifs. Les idoles de la chanson et du reste. Les qui se croient vivants et dont on découvre qu’ils sont morts. Des morts qui, à l’inverse, deviennent plus vivants que bien des vivants. Tout le monde, oui, vraiment. Tout le ballet de ceux qui, à un titre ou à un autre, animent l’autre Spectacle, le vrai, à quoi se résume, plus que jamais, le monde autour de nous. Avec, il faut bien le dire, un coup de génie. Ou, plutôt, une intuition qui est à l’origine, il me semble, de cet étrange et foudroyant succès-et du fait qu’ils sont de plus en plus nombreux ceux qui, chaque matin, se branchent sur Europe 1 pour entendre l’invité d’Elkabbach puis son remake par Canteloup. La voix. L’idée que c’est dans la voix que gît le secret le mieux gardé de chacun.

L’idée que, pour accéder à la vérité d’un corps, à celle d’une âme en mouvement ou à celle, plus difficile encore, de ce mixte d’âme et de corps que l’on appelle un geste, c’est ce chiffre-là, ce code-là, cette boîte noire de la voix, qu’il faut d’abord casser. Canteloup, vos papiers ? Imitateur. Donc crocheteur du double fond des êtres. Donc Arsène Lupin des inconscients. Et, pour cela, professionnel de l’effraction par le souterrain mystérieux des voix.

Bernard-Henri Lévy


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