Un texte de Yann Moix en défense de Bernard-Henri Lévy

Lawyers-Laurent-Gbagbo-Roland-Dumas-and-Jacques-Verges-January-2-2011-in-AbidjanDu temps que le monde était jeune, Roland Dumas était un aventurier. Pas un aventurier sans aventure, comme son comparse Maître Vergès, mais un aventurier des affaires, de la politique, des femmes et de la vie. Il savait, par des amalgames risqués dont lui seul avait le secret, par un mélange des genres qui eût détruit quiconque ne fût pas lui, trouver l’argent là où il semblait ne pas être, laisser ses maîtresses sans avenir mais du moins remplies de passé, et côtoyer plus géant que lui, ce qui n’était certes pas difficile mais avait l’avantage de lui conférer, ne serait-ce que par contraste, un semblant d’humilité qu’il a maintenant perdu au profit du grotesque. Hier encore, il n’y a pas si longtemps, Roland Dumas paraissait s’attarder dans la jeunesse ; aujourd’hui, et nous le regrettons, la vieillesse a l’air de se dépêcher dans Roland Dumas. A entendre les propos qu’il échange au sujet de Bernard-Henri Lévy dans une vidéo lugubre qui fait sa vie sur YouTube, on se demande même dans quels recoins de son être on saurait trouver, non de la dignité (ce qui serait aussi absurde et vain que de projeter l’installation d’un camp de nudistes à Fukushima) mais simplement de la vie. Pas de l’humanité, non, mais de la vie. L’humanité, il y a bien longtemps que Roland Dumas ne sait plus ce que c’est : il faut dire que ses meilleurs amis (nous voulons dire ceux qui manipulent ce manipulateur) sont généralement connus pour perpétrer contre elle (contre l’humanité) des crimes qui en font, n’en déplaise à l’ex-mitterrandien fringuant aujourd’hui cacochyme, les descendants de Hitler, de Staline et de quelques autres. A fréquenter les ordures, on finit déchet.

C’est donc dans une poubelle que les deux avocats, Dumas et Vergès, semblables aux deux pépés du Muppet-show, viennent commenter le monde qui va, qui va sans eux. Et qui, c’est leur drame, va très bien sans eux. J’entends : le monde va très mal, mais il va très bien très mal sans eux. Jadis, du temps qu’ils étaient acteurs, qu’ils étaient importants (c’était au siècle dernier, c’était au millénaire précédent) Vergès et Dumas, comme Bouvard et Pécuchet, pouvaient se faire accroire que le monde dépendait de leur bonne volonté, que les crues du Nil ou les krachs boursiers suivaient les aléas de leur sommeil ou de leurs succès mondains – mais les années sont hélas venues s’interposer, comme il arrive souvent, entre leur très ancienne importance et l’oubli total dans lequel ils sont maintenant englués tel le cormoran dans une nappe de pétrole libyen. Que font-ils, que disent-ils ? Ils pérorent sur Bernard-Henri Lévy – comme tout le monde à vrai dire. Hormis L’Equipe et le beau journal de Spirou, je ne sais pas une seule publication qui ne se penche, tandis que j’écris ces lignes, sur le cas de BHL, pour le critiquer, ne pas le critiquer, le critiquer sans le critiquer, ne pas le critiquer tout en le critiquant.

Pour illustrer leurs propos, les deux avocats utilisent une langue commode, au sens où elle est empruntée aux commodités. Leur démonstration, leur moquerie sénile, est de fait essentiellement étayée par des métaphores urinaires : la preuve, sans qu’il ne soit besoin d’y insister comme eux l’eussent fait, que l’incontinence les travaille, et sans doute les trahit. L’énurésie intellectuelle a désormais deux symboles : ils en tiennent une couche, et pissent dedans. Vergès, nous n’en attendions pas grand chose. Ca fait des siècles qu’on nous rebat les oreilles avec sa soi-disant intelligence : homme soi-disant de l’ombre ne vivant que pour la lumière (la pire, celle des caméras), ça fait cinquante ans qu’il entretient un mystère dont tout le monde se fout. On dirait le petit bonhomme du feu vert qui nous dit : « dans une autre vie, j’étais rouge ». Je le dis : je n’ai rien à dire sur Vergès. Je ne le trouve ni intéressant ni décevant, ni rien. J’ai dîné une fois avec lui, chez Lipp. Les huîtres qu’il dégustait étaient moins creuses que lui – moins visqueuses, aussi. Il a parlé, non sans cuistrerie, d’auteurs qu’il n’avait pas lus (et que je connaissais par cœur) puis a balancé sur Régis Debray des histoires aussi salées que l’addition qu’il m’a laissé payer.

Un journaliste, qui reste évidemment planqué, dit : « Bernard-Henri, ce n’est plus possible. Il est partout. » Nous y sommes. Il est partout, bien sûr. Le juif. Je suis partout, vous n’aviez pas compris ce que ça signifiait, le titre ? Ca signifiait cela : que le juif, incarné par la figure notoire de BHL, est évidemment partout ; toujours et encore. Il faudra un jour (qui s’y collera ?) commencer un travail sérieux sur ce thème : comment Bernard-Henri Lévy a concentré, presque à lui seul, sur sa seule personne (ce sera enseigné tôt ou tard, pour les générations futures, comme un cas d’école) l’antisémitisme dans la société française des quarante dernières années. En attendant, je dis à Roland Dumas que l’aigreur signe in extremis l’échec d’une vie, de toute une vie ; je lui dis qu’il existe une pornographie de la vieillesse, de la déchéance, et qu’il en est, avec ou sans sa robe, le Rocco Siffredi. Poubelle la vie. Kadhafi, Gbagbo ne se rendront jamais aux obsèques de Dumas. Ils se foutront de sa gueule en compagnie de Maître Vergès, totalement corruptible et parfaitement increvable.

Yann Moix

(Article paru dans la Règle du Jeu, le 1er mai  2011)


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