Un jour de mars 2001…

… Bernard Henri Lévy rencontrait le pionnier du Sud Soudan

bhl-photo-site-6 -1-Un nouvel Etat vient de naître : le Sud Soudan. Il vient de naître en échappant aux griffes du Nord Soudan, de Khartoum et de son régime islamiste. Mais sait-on que, il y a dix ans, pour Le Monde et d’autres journaux, BHL fut le premier à observer les balbutiements de ce nouvel Etat ? Sait-on qu’il rencontra John Garang, père fondateur de l’Etat, assassiné en  2005 et dont il disait qu’il appartenait, selon lui, à cette grande famille des résistants « dont la longue obstination force le respect » ? Ici, ce texte que je me réjouis de publier à nouveau.

Liliane Lazar

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Il n’y a pas de routes au Sud-Soudan. C’est même l’un des lieux du monde, peut-être avec le Tibet, ou les montagnes du Népal, où l’idée de route a le moins de sens. En sorte que, dans ce pays immense, dans cet espace grand comme une fois et demie la France, il n’y a que trois façons de circuler. A pied, quand on est paysan. En jeep, mais sur de courtes distances, et par des pistes de terre, quand on est militaire. Et, sinon, par des petits avions loués à Lokichokio,

la base humanitaire de la frontière du Kenya, et qui, à condition de ne pas sortir des couloirs réservés aux vols de l’ONU, à condition, aussi, d’éviter, en cas d’inter­ception radio, de répondre et d’avoir à s’identifier, parviennent à rallier la plupart des villes de ce Sud animiste et chrétien que les islamistes de Khartoum arabisent de force, et bombardent, depuis presque vingt ans.

C’est par un avion de ce genre que je suis arrivé à Alek, province de Bahr el-Ghazal, littéralement le « pays des gazelles », qui est, tout près de la frontière avec le Nord, l’une des régions les plus éprouvées par la guerre. Le voyage a duré quatre heures. J’ai été accueilli, sur la piste de brousse, par une joyeuse cohue de soldats sudistes en uniforme ; de civils, en short, la kalachnikov croisée sur la poitrine ; d’enfants nus, au corps enduit de cendre et d’urine mêlées pour, dit-on, éloigner les insectes. J’ai vu, entouré de ses quatre commandants, Deng Alor, gouverneur de la province et ex-ministre des Affaires étrangères de John Garang, le chef sudiste et chrétien. Et puis je suis arrivé dans un beau camp tout neuf, composé d’une douzaine de cases impeccables, d’une clôture de chaume, d’un centre de transmissions, d’un grand espace couvert prévu pour des repas nombreux – mais, chose bizarre, complètement vide.

« Où sommes-nous ? ai-je demandé au jeune garçon qui m’a montré ma case – Dans un camp humanitaire, de la Norve­gian Church Aid. – Où sont les Norvégiens, alors ? Les volontaires humanitaires ? – En congé, à Nairobi. – Tous ? – Tous ! » Et demandant à visiter le reste du camp, insistant pour voir, surtout, le petit dispensaire attenant, je découvre qu’il est fermé, visiblement depuis longtemps ; puis, l’ayant fait ouvrir, je trouve un lit, un seul, qui n’a, semble-t-il, jamais servi ; et je vois enfin, à la porte, une femme dinka, portant un bébé dénutri, à laquelle nul ne semble songer à apporter le moindre secours. Un camp fantôme ? Non. Un faux camp. Un camp qui, plus exactement, et enquête faite, a, en effet, été construit, à l’automne 1998, par des humanitaires norvégiens mais pour être, presque aussitôt, offert à l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) de Deng Alor et de Garang – autrement dit, qu’on le veuille ou non, et quelque parti que l’on prenne quant aux origines ou à l’issue de cette guerre, à l’un des belligérants.

Me revient l’image de ces étals improvisés, sur la route de Kakuma, au Kenya, où des nomades turkanas vendaient des rations alimentaires marquées du sigle des Nations Unies. Et me revient surtout ma conversation, le jour même, avec l’homme des visas de Lokichokio, m’assurant : primo, que ces paquets, ce sont les guérilleros du SPLA qui les apportent du Soudan et qui les ont donc, d’une manière ou d’une autre, subtilisés aux civils qui en étaient les vrais destinataires ; secundo, que Khartoum, voyant cela, sachant que c’est cette aide détournée qui permet au SPLA de financer ses achats d’armes, en conclut que, pour arrêter les armes, il faut arrêter les aides et que, pour arrêter les aides, le plus simple est d’éliminer les civils qui les reçoivent – soit en les déplaçant, soit carrément en les tuant. Humanitaires otages. Mobilisation des humanitaires dans une logique de guerre qui les dépasse. Comme si cette guerre, la plus ancienne du monde, qui a déjà fait deux millions de morts (davantage que la Bosnie, le Kosovo, le Rwanda réunis), quatre millions et demi de déplacés (trois Sud-Soudanais sur quatre), avait choisi d’ins­trumentaliser jusqu’à notre compassion. Comme si, au Soudan, même le Bien s’était mis au service du Mal.

« Voulez-vous aller à Gogrial, sur la route de Wau ? me demande le commandant Paul Malong, chef du secteur Nord. – Oui, bien entendu. » Et nous voici, tassés dans une Nissan, quatre hommes armés sur la plate-forme arrière, sur l’un de ces chemins de terre, défoncés, bosselés, qui tiennent donc lieu de route. Paysage de savane. Cultures brûlées des deux côtés. Passer à droite ou à gauche, dans la brousse, quand on redoute qu’un tronçon ne soit miné, ou quand il faut contourner un pont cassé. Croiser des hommes en haillons, ou torse nu, à peine des soldats, endormis à côté d’un canon de DCA. En croiser d’autres, si visiblement affamés qu’ils ont du mal à tenir debout mais qui, reconnaissant le commandant, ou sa Nissan, ou peut-être pas, ne reconnaissant rien ni personne, mais flairant l’autorité, donc la ration, se mettent au garde-à-vous. Le trajet est long. Le commandant Malong, pour passer le temps, raconte la prise de la ville : « c’était une vraie grande ville… il a fallu, pour la réduire, dix jours de combats acharnés… le soutien d’artillerie venait d’Alek… un bataillon d’infanterie a coupé la route à des renforts arabes venus du nord… un autre, à l’ouest, avait pour mission d’empêcher la garnison de fuir et de ne pas faire de prisonniers ». Il raconte aussi que Gogrial fut, avant cela, la capitale de Kerubino Kuanyin Bol, « chérubin » si mal nommé, l’un des pires seigneurs de la guerre soudanais, trahissant Garang pour Khartoum, puis Khartoum pour Garang – « même les morts frémissent encore des tortures qu’il leur a infligées ». Au bout d’un moment, enfin, désespérant d’arriver et voyant que nous sommes toujours dans un no man’s land de pierres et de ruines vagues, je perds patience et demande : « c’est encore loin, Gogrial » – et il me répond : « vous y êtes ».

J’ai déjà vu des villes fantômes. J’ai vu Kuito, en Angola. Kuneitra, sur le Golan. Vukovar, bien sûr, en Croatie. Mais ça… Cette désolation… Ce désert… Ces petits tas de boue qui furent des maisons… Ces briques dont on a fait des bunkers… Ces feux… Ces tentes… Ces carrés de sorgho, ces lits de camp, là où il y avait les rues… Ces nids à serpents… Ces ordures… Ces odeurs de pourriture, de merde, de charogne mêlées… Ces chiens bizarres, trop gros, qui n’ont plus peur des humains… Cet espace immense… Cette place… Oui, on voit bien, que c’était une place… On voit, d’après les squelettes de bâtiments, en bordure, que ce fut une grande place, abritant des édifices officiels… Or il n’y a plus, sur cette place, qu’un vide immense, où tournoient les chiens et les soldats méfiants… C’était une place vivante, animée, pleine de la bonne vie des villes normales et elle ressemble maintenant au cirque dévasté d’une cité antique, témoin d’une civilisation disparue – sauf que l’on ne sait plus qui est, au juste, le fantôme, de ceux qui ne sont plus là et dont Gogrial est devenue la fosse commune ou de ceux qui rôdent à leur place et ont l’air à peine plus vivants. « Où sont les habitants ? – Morts, ou partis, me répond Marial Cino, le commandant local, à qui son ordonnance vient de porter un message urgent, griffonné sur une feuille de cahier d’écolier et signalant un mouvement de troupes ennemies de l’autre côté de la rivière… » Et puis, il corrige : « sauf eux… » Et il montre un groupe d’enfants aux jambes maigres, aux yeux trop grands pour leurs petits visages, habillés en guenilles militaires et en train de faire des culbutes par-dessus l’affût du T-55 qui commande l’accès à la place.

Retour vers Lokichokio où l’on doit me dire si, oui ou non, j’ai une chance de voir John Garang – et où la rencontre aura lieu. Même avion. Même pilote. Le pilote, peut-être parce qu’il ne connaît pas la zone, prend très à l’est, au lieu de piquer tout de suite vers le sud. A nos pieds, à travers le hublot, le grand désert de la savane soudanaise. Et là, d’abord très espacés, puis plus proches, des points de lumière qui semblent des feux de brousse. Pourquoi ces feux ? Est-ce que l’on peut voir de plus près ? Le pilote descend. Assez bas. Nous découvrons alors, stupéfaits, que ce n’est pas la brousse qui brûle, mais des huttes. Nous découvrons aussi, invisible à la hauteur où nous étions, mais très distincte maintenant, une colonne de pauvres gens, quelques dizaines, peut-être plus, poussant un peu de bétail, fourbus. Et puis, quelques minutes plus tard, l’avion ayant repris de l’altitude, mais à peine, cet autre spectacle : des hangars ; des camions ; des semi-remorques kaki qui ressemblent à des véhicules militaires ; un terre-plein, sans doute une piste d’hélicoptères ; une route, neuve ; une autre qui pourrait être une piste d’avions bétonnée ; et un espace immense, étrangement quadrillé, qui fait penser à un damier, ou à un sage quadrillage, ou à des casiers d’huîtres ou de riz – un champ pétrolifère en prospection.

Nous sommes tombés en réalité sur le complexe pétrolier, en principe interdit de survol, de la Greater Nile Petroleum Operating Company, le consortium qui regroupe la firme canadienne Talisman Energy, des intérêts chinois et malais ainsi que la compagnie nationale Sudapet. Et nous avons eu, surtout, confirmation de ce que les ONG, Amnesty International, le gouvernement canadien lui-même, soupçonnent depuis des années mais que nient farouchement les compagnies pétrolières et l’Etat. A savoir que le gouvernement « nettoie » systématiquement le terrain, dans un périmètre de 30, 50, parfois 100 kilomètres, autour des puits de pétrole ; que la moindre concession pétrolière signifie des villages harcelés, bombardés, rasés, et des colonnes de pauvres gens chassés de chez eux; bref, que là où le pétrole jaillit, là où l’or noir est censé apporter bonheur et prospérité, c’est le désert qui croît. Le hasard fait que j’ai dans la poche des déclarations, parues dans la presse kenyane, de Carl Bildt, ancien émissaire de l’ONU dans les Balkans, l’homme qui, le jour du massacre de Srebrenica, parlait encore de paix, à Belgrade, avec Milosevic – il est devenu, ce « diplomate », administrateur de la société pétrolière suédoise Lundin Oil qui opère, elle, plus au sud, près d’Adok et j’ai donc avec moi ses vertueuses protestations : « nous faisons des routes, au Soudan ! des écoles et des routes ! comment ne voyez-vous pas que nous civilisons ce pays ! » Eh bien oui, des routes. Je les ai vues, ces routes. J’ai sans doute vu, aussi, l’une des pistes d’atterrissage où, selon de nombreux témoignages, les bombardiers de la base militaire voisine d’El Obeid viennent faire leur plein de fioul. Et ce spectacle est accablant.

Guerre oubliée ou cachée ? Ignorée ou soigneusement occultée ? Et, dans cette occultation, dans cette guerre de l’ombre et des intérêts clandestins, l’Occident des pétroliers ne porte-t-il pas, pour le coup, une responsabilité écrasante ? Responsabilité pour responsabilité, une suggestion. Le Sud-Soudan n’est plus qu’un gigantesque sous-sol, où sont mêlés son pétrole et ses morts. Que l’on pèse sur ce sous-sol, que l’on agisse avec ce pétrole-ci comme on l’a fait avec celui de Saddam Hussein, que l’on se montre aussi déterminé quand il menace des processions de gueux, sans visage et sans nom, fuyant dans la savane incendiée, que lorsqu’il met en péril la paix du monde ou notre prospérité – et peut-être l’autre pompe, la pompe à misère et cadavres, verra-t-elle ralentir, elle aussi, sa terrible cadence.

John Garang est en retard. Cela fait deux heures que je suis là, à Boma, près de la frontière éthiopienne, dans l’enceinte d’un camp de terre et de chaume, très semblable au camp norvégien de l’autre jour. Chaleur. Rafales de vent. Nuages de sable et de poussière. Agitation des soldats, à l’intérieur. Groupe d’enfants, dehors, derrière l’enceinte, qui attendent eux aussi « le chef ». Une table de bois, sous l’arbre, que l’on est venu recouvrir d’un drap de laine à carreaux rouges. Des chaises. Un command car, enfin. Est-ce lui ? Non. Toujours pas. Ce sont des officiers venus en éclaireurs, uniformes vert olive, qui ont tous le même scorpion rouge cousu sur la poitrine. Pourquoi un scorpion ? « C’est l’emblème du bataillon. » Mais encore ? « C’est un bon animal, le scorpion. Même les serpents reculent devant les scorpions ». On entend le chant des grillons. Les coqs. Philip Obang, l’« Ancien » du village, en est à me raconter, pour tuer le temps, les animaux sauvages qu’il faut préserver, les vergers de manguiers, bananiers, citronniers, goyaves, et ce colon anglais du début du siècle qui a enterré sa cave sur la colline voisine et tout le monde, depuis, la cherche. Et puis alléluia, le voici, précédé d’une nuée de nouveaux soldats, plus petit que je ne l’imaginais, plus épais : j’attendais (peut-être le nom, John Garang, qui me plaisait et qui évoquait je ne sais quelle élégance anglaise, déliée) une sorte de guérillero dandy ; au lieu de quoi ce personnage massif, imposant – même uniforme vert olive, très amidonné, que ses officiers.

« Avez-vous fait bon voyage ? »

Je lui raconte que le pilote n’a appris qu’une fois en vol, par radio, notre destination réelle. Je lui dis aussi que nous avons eu du mal, bien plus qu’à Alek, à trouver la petite piste, noyée dans la savane.

« Oui. Ils exagèrent un peu. Ils prennent trop de précautions. Mais que voulez-vous ? Vous êtes dans un pays occupé. Et nos pistes sont systématiquement bombardées… »

Vu de près, lorsqu’il s’anime, le visage est plus intéressant. La barbe blanche, sur une figure encore jeune. La lèvre dédaigneuse. Les dents petites et serrées. L’œil cruel, avec un voile qui, parfois, lui blanchit la pupille.

« Tenez. Commençons par manger un peu. »

On vient d’apporter un énorme plat de méchoui dont il se sert avec appétit.

« Ce qui m’a surpris, dis-je, c’est aussi que, contrairement à ce que j’ai vu hier, autour des champs pétroliers de Majak, il n’y a pas, ici, de villages détruits…

— Ah ! Vous êtes allé à Majak… »

L’œil s’est durci. Je sens bien qu’en évoquant Majak, et le pétrole, j’ai touché un point sensible.

« Le Président El Béchir a fait une faute grave. On ne peut pas dire au peuple : “le pétrole c’est la manne tombée du ciel, tous les Soudanais vont devenir riches” et, au bout du compte, ne rien donner. D’autant… »

Il parle un bel anglais, châtié. Mais avec une manière étrange d’attaquer les phrases – comme s’il avait à contenir, chaque fois, une rage sourde. Un soldat lui sert régulièrement à boire. De l’eau.

« D’autant que cela pourrait n’avoir qu’un temps. Imaginez que le robinet s’arrête. A la source, hein… Ou à l’arrivée…

— Vous voulez dire que vous seriez prêt à saboter les puits ? Le pipe-line ?

— Par exemple, oui. Nous n’en avons pas tout à fait les moyens, aujourd’hui. Mais un jour… Qui sait ? »

Je pense au canal de Jonglei, arrêté depuis 1983, quand le SPLA prit en otage les ingénieurs français des Grands Travaux de Marseille – et que j’ai également survolé. Je sais, pour avoir vu, près d’Ayod, cette grande tranchée morte, asséchée, que Garang ne plaisante pas. Et il me semble que les pétroliers devraient savoir, eux aussi, que ce type de menace, dans sa bouche, est à prendre très au sérieux. Il continue.

« Vous avez raison, cela dit, de vous intéresser au pétrole. C’est la clef. Savez-vous, à propos, que c’est ici, tout près, que TotalFina a ses réserves… »

Menace voilée ? Ou façon de dire, au contraire, qu’il a un deal avec les Français – peut-être contre les tribus nuers du South Sudan Liberation Movement (SSLM) qui tiennent une partie de la zone et sont en guerre avec ses Dinkas ? Il sourit.

« Parlons plutôt d’aujourd’hui, reprend-il, en se resservant du méchoui. Vous arrivez à un moment intéressant. L’accord avec Hassan El Tourabi, mon ennemi juré…

— Oui, l’ancien islamiste, maître à penser d’El Bechir. Mais en prison depuis qu’il a signé cet accord avec vous. Etes-vous sûr qu’il représente encore quelque chose à Khartoum ?

— Bien entendu ! »

Il a presque rugi. Comme si je l’avais offensé.

« C’est comme la prise de Kassala, insiste-t-il, l’an dernier, près de Port-Soudan. L’événement le plus important de cette guerre, depuis longtemps.

— Parce que cela montrait votre capacité à frapper très au nord, loin de vos bases ?

— Oui. Et parce que cela disait bien que le Soudan, pour nous, est indivisible. Contrairement à ce que racontent vos journaux, nous ne sommes pas des Sudistes, mais des Soudanais. Nous ne sommes pas pour l’indépendance du Sud, mais pour un Soudan libre, unifié et libéré de la tutelle des islamistes. Regardez. »

Il sort de sa poche de poitrine, celle où on lui a cousu, au lieu du scorpion, « CDR. Dr. John Garang de Mabior », un papier bien plié où sont imprimés toute une série de cercles et ovales – et, des uns aux autres, des flèches. Le visage s’est adouci. Presque ingénu, tout à coup. Emouvant.

« Ce sont les quatre schémas possibles des relations entre le Nord et le Sud. C’est le schéma n° 2, celui de la Confédération, qui a ma préférence. »

Tous les officiers présents, comme moi, les yeux écarquillés, se penchent sur les graphiques… Le chef guérillero, cet homme qui, depuis presque vingt ans, ne connaît d’autre loi que celle des armées, en train de raconter que sa vie, son destin, son combat, sont réductibles à ces schémas enfantins…

« Et qu’est-ce qui fait, lui dis-je, qu’El Bechir choisira votre solution ?

— Le peuple. »

La réponse est venue très vite, d’une voix changée elle aussi – candide, un peu flûtée. Et suit un long développement sur les ferments de révolte qui, d’après lui, travaillent le peuple de Khartoum : « le régime ne tient qu’à un fil… une intifada gigantesque se prépare… agonie du régime… crépuscule sur l’islamisme politique… » Croit-il, vraiment, ce qu’il dit ? Croit-il, réellement, que le SPLA, son parti, soit au bord de provoquer cette insurrection générale et de gagner ? Comme tout à l’heure, quand il semblait hypnotisé par son accord avec Tourabi, je suis frappé par son air de crédulité : l’effet, peut-être, de cette vie étrange, coupée de tout et de tous, dans le maquis ; vingt ans de clandestinité, la guérilla comme un métier et un destin – et le jugement politique qui, à force, doit perdre ses repères.

« Ne croyez pas que je rêve, dit-il, comme s’il lisait dans mes pensées. Ni que je sois coupé des réalités. Nous avons des agents à Khartoum. Et j’ai des rapports précis. Très précis. »

C’est lui qui, maintenant, semble perdu dans ses pensées. Silencieux. Les yeux fixes et blancs. Son Soudan, vraiment ? Ce grand Soudan unifié et laïc dont la seule idée suffirait à le plonger dans cet état de mélancolie songeuse ?

« Ah ! les enfants », sursaute-t-il…

Les enfants sont entrés dans le camp – petite chorale, venue lui faire fête, bouquets de fleurs à la main.

« C’est normal, dit-il. Ils sont contents. C’est la première fois que je viens ici, depuis cinq ans. »

Puis, sans transition, les enfants toujours là, en train de chanter leurs psaumes – et lui les couvant du regard, très « art d’être grand-père » :

« Non, je ne rêve pas. Je suis un esprit rationnel. Un stratège. Mes livres de chevet c’est Clausewitz. Sun Tzu. Mao. La Guerre du Péloponnèse, de Thucydide. De Gaulle, à cause de la Résistance française. »

Et puis, du coq à l’âne, cette confidence.

« Vous savez la vraie différence entre El Bechir et moi ? La Bible. Il devrait la lire, n’est-ce pas. Il devrait lui être aussi fidèle que je le suis puisque nous sommes, moi le chrétien, lui le musulman, également fils de la Bible. Eh bien non. Car s’il lisait Genèse II, 8, ou le premier livre de Josué, il saurait que la civilisation koush existe depuis la nuit des temps et que son Soudan né de l’islam n’a donc tout simplement pas de sens. »

Et voilà le vieux guérillero, tel le Kurtz de Cœur des ténèbres qui, à force de « camper seul dans sa forêt », avait furieusement « besoin d’un auditoire » – voilà le chien de guerre et de brousse qui, devant ses officiers et sa sentinelle bouche bée, devant les enfants toujours là et toujours psalmodiant, s’engage dans des récits follement érudits sur – pêle-mêle – le Nil Bleu ; le Nil Blanc ; les quatre rivières du jardin d’Eden ; l’histoire, dans le Livre des Chroniques, II, 14 (il hésite sur le verset…), de Zerah envahissant le royaume de Juda avec une armée d’un million de Soudanais ; le royaume de Méroé ; les premiers royaumes africains, en 2500 avant notre ère ; les Pharaons noirs de la XXVe dynastie ; le christianisme nubien du ive siècle ; les royaumes Darfour et Fung ; le royaume chrétien de Soba ; toutes histoires, légendes, généalogies fabuleuses et grandioses censées plaider pour ce Soudan aux identités mêlées qui semble son idée fixe.

Je pense, en l’écoutant, à tous ces hommes « à idée fixe » que j’ai croisés dans ma vie. Je pense à Massoud (50). A Izetbegovic et sa Bosnie. A Otelo de Carvalho, à Lisbonne, au moment de la « révolution des œillets ». A Mujibur Rahman, et à son Bengale libre. Je pense à ces grands déraisonnables dont la vie semble aimantée par une chimère lointaine. Garang n’est certes pas de leur espèce. Il est aussi cet être rude, cruel, que j’ai senti à la première minute. Et je connais les crimes qui lui sont imputés – les enfants-soldats ; la famine comme arme ; la ville de Nyal, dans le Western Upper Nile, en zone nuer, rasée par le SPLA ; j’en passe. Mais en même temps… Je ne peux m’empêcher, en même temps, d’admirer cet entêtement, cette fidélité à une étoile fixe. Bête de guerre, sans doute. Tacticien sans états d’âme ni scrupules, peut-être. Mais aussi ce résistant, dont la longue obstination force le respect.

(Bernard-Henri Lévy – Le Monde du 4 juin 2001).



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Un commentaire

  • avarello dit :

    c est déja un bon début que de défendre le sud soudan,qui a payé un lourd tribut pour son indépendance,maintenant il faut sauver la somalie des milices al shabab contre lesquels personne ne fait rien!

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