Un article d'Alexis Lacroix sur les 20 ans de La Règle du Jeu.

518950-daniel-cohn-bendit-aux-20-ans-de-la-156x133-2L’ombre de Sartre et de Simone de Beauvoir, ainsi que celle du directeur général du FMI, planaient sur les vingt ans de «la Règle du Jeu», organisé au Flore par BHL. Alexis Lacroix y était. Une soirée où tout le gotha parisien, et une grande partie de la gauche politique et intellectuelle s’était donné rendez-vous.
Pour les vingt ans de « La Règle du Jeu », le 30 novembre, son directeur et fondateur, Bernard-Henri Lévy, a carrément loué… Le Flore, au cœur de Saint-Germain-des-Prés. Surmonté pour l’occasion d’un immense portrait de l’Iranienne Sakineh Mohammadi Ashtiani condamnée à la lapidation par le régime de Mahmoud Ahmadinejad, le QG de Sartre et de Simone de Beauvoir a accueilli une bonne partie de ceux qui comptent dans le Paris littéraire, artistique, médiatique, politique et financier : de Pierre Bergé à Maurice Lévy, de Dany Cohn-Bendit à Simone Veil, accompagnée tout au long de sa présence par son hôte, d’Atiq Rahimi à Etienne Mougeotte, de Xavier Beauvois à Roman Polanski, d’Umberto Eco à Jorge Semprun et à Christine Angot, les petites tables de bois ciré ont vu défiler maints représentants de l’ « élite ».

Lors de son allocution de bienvenue, BHL l’a martelé : la revue qu’il a fondée, en 1990 avec une poignée d’amis et plusieurs écrivains comme Amos Oz, Mario Vargas Llosa, Adam Michnik ou Salman Rushdie, est née du saisissement de la chute du Mur de Berlin. Vingt ans après, si son rôle ne s’est pas démenti, c’est justement parce que, dans l’Europe actuelle, d’autres cloisons se sont renforcées, tous les murs qui logent dans les cervelles. En jouant le décloisonnement des talents et des idées, en mêlant générations et sphères de pouvoir, BHL et ses équipes, guidées par la rédactrice en chef de la revue, Maria de França, épaulée par l’écrivain Yann Moix, estiment déroger aux lois non écrites d’une société française – et, plus largement européenne – de plus en plus fragmentée en micro-réseaux fermés.

Le philosophe dit aimer les rencontres improbables. Tandis que son vieux complice l’avocat Thierry Lévy devisait avec une jeune Russe à peine remise de la rédaction de ses mémoires, et qu’Arielle Dombasle encourageait Roman Polanski, François Bayrou, détendu et souriant, cherchait à convaincre la romancière Fred Vargas de l’accompagner dimanche prochain chez Michel Drucker, sur le plateau de l’émission « Vivement dimanche »… Au même moment, le jeune patron de Rentabiliweb, Jean-Baptiste Descroix-Vernier, qui se dépeint volontiers comme un « forgeron » d’Internet, cherchait à persuader les journalistes Nicolas Demorand, d’Europe 1, et Sylvain Bourmeau, de France Culture, que ses relations d’affaires avec les grands patrons sont souvent « très sympathiques ».

Cet as de la Toile décrit la RDJ comme « la revue qui invente actuellement la jonction de l’écrit et de l’écran ». Mais le pari sur cette jonction-là est aussi, et d’abord, prélude à des retrouvailles, ou à des réconciliations. BHL aime afficher sa fidélité envers ses amis de l’Imprévu (un éphémère quotidien lancé dans les années 1970), Bourgeois et Alexis Liebaert, tout en évoquant avec trois intimes, Jean-Paul Enthoven, Gilles Hertzog et son complice de Normale Sup, Olivier Cohen, le démarrage de la Revue, en 1990. Avant l’arrivée de ses hôtes, il avait eu droit à la visite-surprise d’Emir Kusturica qu’il n’avait plus revu depuis leur brouille au sujet d’Underground, fresque engagée sur l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. La vie littéraire française est parfois rude pour les amitiés les plus solides, et , comme Philippe Sollers en savent quelque chose : la parution, en 2009, dans la collection « L’Infini » chez Gallimard, d’un exercice d’admiration de Yannick Haenel consacré au « Juste » polonais Jan Karski, les a déchirés. Le réalisateur de Shoah, notamment dans Marianne, s’était dit indigné par la légèreté de Haenel. Mais l’auteur du « Lièvre de Patagonie » et celui de « Fête à Venise » se sont, ce soir-là, tombés dans les bras…

En France, les rassemblements mondains, depuis Saint-Simon, sont un théâtre impitoyable où chaque figurant vérifie sa place sur le grand échiquier de l’influence. Preuve par l’ex-ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, arrivé peu après 20 heures et qui, en raison de la cohue, fut contraint de rebrousser chemin Quelques minutes après, Bruno Le Maire, dont la candidature au poste de Premier ministre avait reçu le soutien d’Alain Minc, a eu droit à une escorte crépitante de flashs dans l’étroit vestibule du café. Pendant ce temps, plusieurs patrons de médias, emmitouflés dans leurs manteaux, conversaient devant l’entrée de la brasserie  : Jean-Pierre Elkabbach, le président de Public Sénat, Franz-Olivier Giesbert, le directeur du Point, Luc Hees, le président de Radio France, accompagné de Philippe Val, le directeur de France Inter, aux côtés d’Olivier Poivre d’Arvor, le nouveau patron de France Culture.

Au 1er étage, tandis qu’un DJ mixait des morceaux de sa création, deux journalistes devisaient sur Dominique Strauss-Kahn et son épouse, Anne Sinclair, retenus à Washington, et qui avaient envoyé un message d’excuses. Qu’importe : l’ombre du directeur du FMI planait sur toute l’assistance, bruissant à son sujet de rumeurs et de conjectures. Une ombre d’autant plus remarquée qu’une autre proche du philosophe, que tous attendaient, a fait défection : Ségolène Royal. L’absence de la présidente de la région Poitou-Charentes a été d’autant plus saillante que trois « éléphants » connus pour leur faible enthousiasme à son égard ont été reçus avec éclat : Laurent Fabius, intime de BHL, suivi de  et de Lionel Jospin accompagné de son épouse, la philosophe Sylviane Agacinski. Une certitude provisoire  : en 2007, BHL a créé la surprise en parrainant et en « coachant » la dame du Poitou ; même s’il s’en défend en partie en continuant de lui prodiguer officiellement son soutien en vue des primaires, il semblerait sur le point de rééditer une opération du même type en faveur de DSK – son « joker » face au sarkozysme ?

Photo : Daniel Cohn-Bendit (c) Vincent Bitaud.


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