Trois remarques sur l’antisémitisme qui vient, par Bernard-Henri Lévy

Politicians and others stand behind banners as they prepare to take part in a slient march in Paris on March 28, 2018, in memory of Mireille Knoll, an 85-year-old Jewish woman murdered in her home in what police believe was an anti-Semitic attack. The partly burned body of Mireille Knoll, who escaped the mass deportation of Jews from Paris during World War II, was found in her small apartment in the east of the city on March 23, by firefighters called to extinguish a blaze. / AFP PHOTO / ALAIN JOCARD

Je n’ai pas dit, comme le prétend l’ordurière Mme Le Pen, que l’antisémitisme était « le » coeur des gilets jaunes.Mais, à une question de Nikos Aliagas me faisant observer, sur Europe 1, qu’il se développait « sur les marges » du mouvement, j’ai répondu : « non, pas sur les marges ; il est bel et bien en train, hélas, d’atteindre la tête et le coeur de l’événement ». Tous les gilets jaunes, autrement dit, ne sont pas antisémites.

De la plupart d’entre eux, il faut, jusqu’à preuve du contraire, supposer qu’ils ne le sont pas.Et il faudra, non seulement le supposer, mais le tenir pour acquis le jour où, par exemple, ils auront dit à ceux de leurs chefs qui, comme Eric Drouet, Maxime Nicolle ou d’autres, se vautrent dans le conspirationnisme : not in our name.

Mais certains, au coeur du mouvement, le sont. Et l’on a assisté à un étrange phénomène, je ne dirai même pas de radicalisation, mais de distillation du groupe en fusion en train, maintenant, de s’évaporer.

Un mouvement social, oui. Mais qui, passé dans l’entonnoir de quinze samedis révélateurs, a vu paraître ce précipité : factieux ; haineux ; hostile à la République et à ses symboles ; casseur de journalistes ; homophobe ; violent avec les femmes (cf,récemment encore, le sort réservé à Ingrid Levavasseur) ; et, désormais, ouvertement antisémite.

On réclamait le référendum d’initiative citoyenne – on entend « sale sioniste » à Montparnasse.On croyait s’en prendre aux « puissants », aux « riches », aux « parlementaires » – on trouve, au terme de cette spirale propre à l’« idéologie française », la figure qui résume tout et qu’on livre à la vindicte et aux coups.

Bref, les masques sont tombés. Les dérapages sont si fréquents qu’ils finissent par dessiner un cap.

Et le vrai moratoire que les gilets jaunes ont obtenu est moins celui de telle taxe, carbone ou non, que celui, moral, du refus de la plus vieille des haines.On voulait Rousseau – on a Doriot.

Face à cela, face à ce retour d’une situation que l’on a bien connue aux temps du boulangisme et de l’affaire Dreyfus et où l’on voit des antiré publicains des deux rives se rejoindre autour de ce programme commun qu’est la réprobation des juifs, la République s’est reprise.Cela ne fut certes pas les manifestations monstres d’après Carpentras et Copernic.

Il y a bien eu, çà et là, des bisbilles et des règlements de comptes personnels qui sont venus ternir le rassemblement.Sans parler du débat grotesque entre invités dé libérés et à demi-mot, officiellement conviés ou secrètement non désirés – sans parler, non, de ceux pour qui la République est un dîner de gala et qui eurent besoin d’un bristol pour venir en renfort du camp de la dignité et de l’honneur.

Mais, pour l’essentiel, les forces vives du pays étaient là. Elles ont appelé, d’une voix, à marcher face aux croix gammées qui balafrent nos cimetières, meurtrissent la conversation nationale et bafouent les héros comme les martyrs.

Et ce fut l’occasion d’une belle étreinte républicaine entre démocrates de gauche et de droite, amis de la rose et du réséda, ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas. J’étais aux Etats-Unis.Mais j’ai eu le sentiment que Paris avait au coeur la même émotion que celle qui gouvernait les foules recueillies qui, un jour de juillet, ont chéri Simone et Antoine Veil portés au Panthéon.

Et c’est la raison pour laquelle, à la question récurrente que l’on me pose : « le moment est-il venu, pour les juifs, de quitter la France et l’Europe ? », je continue de répondre : « non ! surtout non ! il est plus que jamais temps, au contraire, de résister et de ne pas abandonner le champ de bataille à la canaille ». Ce pays que les juifs ont contribué à bâtir, il faudrait beau voir le laisser à ces bandits illettrés qui ne se sont, contrairement aux « élites » qu’ils fustigent, donné la peine que de naître.

Reste la question des moyens dont on dispose pour faire barrage à cette marée noire. Je ne suis, pour le moment du moins, pas partisan d’un recours au législateur.

Et je n’étais pas favorable à une nouvelle loi assimilant l’anti sionisme et l’antisémitisme.Non que je croie la comparaison infondée. Je ne parle que d’elle, au contraire, depuis des décennies. Cela fait très exactement quarante ans que je hurle, souvent dans le désert, qu’il ne faut pas seulement dire : « l’antisionisme est un visage de l’antisémitisme », mais : « cet antisémitisme qui, comme l’hydre de la légende, n’est jamais réduit, est toujours polycéphale et n’en finit pas de se voir pousser de nouvelles têtes, n’a pas d’autre solution, aujourd’hui, s’il veut mettre le feu dans un très grand nombre d’esprits, que de devenir antisioniste – l’antisémitisme, en d’autres termes, sera antisioniste ou il ne sera pas ».

Simplement, je ne crois pas que la chose passe par la loi. Dans ce monde où les juifs, leurs amis et les amis de la démocratie se doivent d’être à la fois Achille et Ulysse, forts et subtils, soucieux de rendre coup pour coup mais de nouer, aussi, de vraies et fortes alliances, il est encore temps, sur ce point, de parler, plaider et convaincre.

En attendant, nous sommes en novembre 1899, à l’heure où les drey fusards, en train de commencer de l’emporter, se rassemblaient place de la Nation pour ce beau moment de fraternité et de refus du pire que fut, coulée dans le bronze du sculpteur Jules Dalou, l’inauguration de la statue « Le triomphe de la République ». La France est à un tournant. Elle va gagner – j’y reviendrai.

Bernard-Henri Lévy

PHOTO : MARCHE BLANCHE POUR MIREILLE KNOLL © NICOLAS JOUBERT / WOSTOK PRESS / MAXPPP

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