6 juillet 1989…

… Tien-An-Men, 20 ans après

tien an men
Complètement oublié – y compris, nous a-t-il dit, de son auteur – ce texte publié dans le quotidien «Libération», le 6 juillet 1989, au lendemain du massacre de Tien-An-Men et avec la co-signature de Gilles Hertzog.

Réponse à Richard Nixon
L’ancien président Richard Nixon vient de proposer, dans ces colonnes, à propos de la répression en Chine et des «excessives» protestations qu’elle suscite en Occident, un « éloge de la prudence » que nous ne voulons pas laisser sans réaction.
Passons sur le ton du docte qui, depuis l’Amérique et son bureau de Santa Barbara, donne aux étudiants chinois des leçons de réalisme et croit mieux connaître qu’eux leurs véritables intérêts.
Passons sur les lapsus qui émaillent cette longue leçon. Le « lobby des droits de l’homme », par exemple… Tiens ! Les droits de l’homme, un lobby ? Pourquoi pas une secte ou une faction ? Et faut-il entendre là que M. Nixon n’en serait pas ?
Passons encore sur l’étrange définition du «tragique», selon le professeur. La répression ? Le carnage ? Les chars et les mitrailleuses lourdes face à un peuple désarmé ? Allons donc ! Vous n’y êtes pas ! Ce qui est tragique, écrit-il, ce n’est pas l’écrasement de la revendication démocratique ; c’est que cette revendication se solde — sic — par « l’échec économique » de M. Deng. Prière de pleurer sur le yuan…
Passons enfin sur l’image, sous-jacente à tout le texte, d’un État Léviathan qui, depuis cinq mille ans, de façon quasi naturelle, aurait périodiquement besoin de sa ration de morts. Vous protestez, nous dit-il ? Vous montez sur les estrades ? « Naïfs » que vous êtes ! Ignorants qui « ne vous contrôlez plus » ! Comme s’il n’était pas clair que ces quelques centaines de morts ne sont qu’une péripétie dans l’histoire des tueries chinoises ! Comme si, ramené à l’échelle de cette Chine immense, ce massacre qui vous choque n’était pas finalement bien modeste I Les victimes de Tian An Men ? Une larme dans l’océan. Une ride à sa surface. Encore un peu, M. Nixon nous donnait sa version du « détail »…
Le plus grave dans ce texte, ce pour quoi il mérite réponse, c’est ce qu’il nous dit de la question qui, depuis les décisions de la C.E.E., devrait occupe l’esprit de tous les vrais amis de la Chine : la question des ripostes — c’est-à-dire, en fait, de sanctions — qu’il convient ou non d’infliger à se régime assassin.
Car que nous dit M. Nixon ? D’abord qu’une politique de sanctions, loin d’aider les Chinois, ne ferait que les isoler. Sophisme, bien sûr. Car sanction n’est pas rupture. Et personne n’a jamais dit qu’une décision d’embargo, par définition ponctuelle conditionnée dans le temps, signifiait la fin de toute espèce de lien avec le pays sanctionné. On peut couper des crédits. Inviter les entreprises, les institutions financières à davantage de rigueur. La communication, grâce au ciel, ne passe pas seulement par là. Il reste la radio de Hong Kong, le samizdat des cœurs et des âmes. Il reste les hommes qui, d’homme à homme, dans l’ombre ou la clandestinité, continuent de s’obliger l’un l’autre. Et La Voix de l’Amérique, n’en déplaise à M. Nixon, a tout de même d’autres canaux que les contrats de joint ventures avec Chrysler ou Framatome.
Il nous dit ensuite qu’on casserait la dynamique qui est supposée conduire du progrès économique à l’approfondissement des libertés. Sophisme, là aussi. Et quel sophisme! Comme si l’horreur de Tian An Men n’avait pas réduit à néant cette préten¬due logique ! Comme si l’on n’avait pas cette fois la preuve, atroce, et hélas! irréfutable, qu’aucune corrélation ne lie la marche des affaires à celle de la démocratie ! Si le peuple chinois doit relever un jour la tête, il le devra moins au pactole dont l’ancien président voudrait gratifier son homologue qu’au harcèlement de ceux qui, l’œil fixé sur les camps de travail et les poteaux d’exécution, indexe¬ront chaque dollar sur des gestes concrets de libé¬ration et de clémence.
Il nous dit encore que l’embargo, si l’on y venait, punirait moins Deng Xiaoping que « les millions d’individus qui vivent sous son régime ». La mysti¬fication, cette fois, est à son comble. Car, à qui fera-t-on croire que les paysans chinois ont besoin d’ordinateurs pour cultiver leurs rizières ? Que l’em¬bargo sur les voitures affectera directement leur mode et leur niveau de vie ? Comment raisonnable¬ment penser qu’une pression sur la « zone économique spéciale » de Shenzen ou de Canton changera quoi que ce soit au sort de la multitude ? Si nous sommes favorables à ces pressions, c’est qu’elles frappent le sommet, pas la base ; la nomenklatura, pas les masses ; si l’arme économique a quelque chance d’être efficace, c’est que l’on a affaire à une société dont le commerce extérieur est directement calqué sur la hiérarchie des classes : tirons sur le fil de ce commerce, c’est la clique dirigeante qui trinquera ; tenons-lui le langage du négoce — le vrai : celui qui échange des biens contre des droits —, c’est elle que l’on privera de ses pré¬bendes et privilèges. Que. M. Nixon se souvienne : le peuple, sur Tian An Men, se réclamait moins de nos banques que de nos statues de la liberté.
Et puis, dernier argument : il paraîtrait que des sanctions auraient pour inévitable effet de pousser Pékin vers Moscou et de jeter Deng Xiaoping dans les bras de Gorbatchev. Que M. Nixon nous par¬donne, mais à l’heure de la glasnost et de la quête, sincère ou non, de brevets de démocratie, on voit mal la nouvelle Russie voler ouvertement au secours du Pinochet du socialisme ; et le moins que l’on puisse dire est que l’analyse nixonienne ne brille pas là non plus par l’acuité de son regard ou la modernité de ses analyses.
Mais laissons là les polémiques. Car il n’est pas sûr après tout que l’ancien président ait le souci, dans cette affaire, d’ajuster ses analyses aux réalités du moment. Et ce qui frappe en fait, ce qui ressort du texte quand on le lit entre les lignes et qu’on essaie d’en isoler les présupposés cachés, c’est qu’ils tiennent en deux fantasmes, assez bien connus des historiens mais qui n’ont, hélas, pas grand rapport avec la situation chinoise.
Car enfin, soyons sérieux. Quand M. Nixon nous dit, au mépris de toute raison, que la fermeté serait une faute dont les Chinois feraient les frais, il est difficile de ne pas revoir le vieux film de l’abandon, de la démission occidentale tel que l’ont mis en scène quelques-uns de nos aînés. 1935 : ne pas sanctionner l’Italie, on la jetterait dans les bras d’Hitler — deux ans plus tard, elle y était et signait le pacte d’acier. 1938 : ne pas froisser Hitler, lui abandonner la Tchécoslovaquie puis Dantzig, his¬toire de le fixer à l’Est — l’année suivante, c’était la guerre. 1945 : ménager « Uncle Joe » de peur que les churchilliens et autres tenants du containment ne fassent monter, à sa place, les « durs du Polit-buro » — il faudra cette fois le rapport de Khroucht¬chev pour mesurer la sottise, l’ingénuité de ces distinguos..
M. Nixon, répétons-le, ne tient pas un autre lan¬gage lorsqu’il redoute, par des sanctions, de pousser à bout Deng Xiaoping ; et la question que nous posons, nous, est de savoir le prix que, dans un an, dans dix ans, nous aurions à payer pour le Munich d’aujourd’hui.
Plus profondément, on ne comprend pas ce texte ni son petit air de déjà vu si l’on n’a pas à l’esprit cette autre tradition, bien plus ancienne encore, et probablement plus pernicieuse, du responsable-aux-nerfs-d’acier-qui-sait-faire-taire-ses-émotions-pour-laisser-parler-la-voix-du-calcul-et-de-la-raison. Étudiants, ravalez vos larmes, dit en substance le président ! Respectez les équilibres stratégiques et nucléaires ! Les petits hommes de Tian An Men ne doivent pas troubler le jeu des Grands ni les protes-tations occidentales mettre en péril la paix du monde ! L’indignation est légitime, reconnaît-il. Elle ne manque ni de charme ni de vertu. Mais elle est si partielle en même temps ! Si désespérément aveugle ! Et il serait tellement plus sensé de lever le nez de ce tas de cadavres qui nous bouche les horizons de l’histoire universelle ! Richard Nixon n’est pas un salaud. Il ne se veut même pas cynique. C’est quelqu’un qui, simplement, se meut dans les hautes sphères d’une géostratégie dont nos indigna¬tions désordonnées troublent la belle harmonie. Faire baisser les altos U.S… Monter les basses soviétiques… Prière à tous de se régler sur les indications du chef d’orchestre… Éviter surtout de s’en tenir à la toute petite partition des suppliciés de Tian An Men… Telles sont les recommandations du maestro Nixon. Et il s’entend comme personne, depuis son olympienne retraite, à ravaler nos drames et la poussière des petites souffrances au véritable rang que leur impartit l’ordre du monde. M. Nixon est un brillant hégélien.
Le syndrome du Grand Dirigeant après celui du Petit Munichois. Ce sont les deux bouts de la chaîne. Les deux piliers de la sagesse, de la prudence nixoniennes. C’est la version sophistiquée — ou, en tout cas, organisée — de toutes les rumeurs défai-tistes et, finalement, démissionnaires que l’on entend monter depuis maintenant quelques semaines. Qui sait si, au-delà du cas chinois, ce ne serait pas la formule même des machiavélismes contemporains ? Qui sait si l’on ne tient pas là, à l’heure des nouveaux empires, le vade-mecum parfait du devoir d’indifférence ? On nous permettra, quant à nous, de préférer à cette « prudence » et à son « huma¬nisme » réfléchi le sursaut, même brouillon, de la conscience horrifiée. Horreur, oui, du carnage. Pure monstruosité de ces crimes. Tous ces visages de morts, que rien n’explique ni ne rachète. Si nous plaidons pour les sanctions, c’est que nous n’avons le cœur, nous, ni à la dialectique ni à ses ruses.
Texte écrit en collaboration avec Gilles Hertzog. 6 juillet 1989.


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