Sur le débat BHL-Brauman à propos de la Libye

lemondefr_petLorsque Rony Brauman et BHL débattent, la vérité des faits reste au vestiaire…

Un long débat entre Bernard Henri-Lévy et Rony Brauman a été publié dans l’édition du 24 novembre du Monde. Entre l’un des principaux instigateurs de la politique française en Libye depuis septembre et l’un des experts les plus reconnus en matière d’action humanitaire, le débat était attendu. Guerre juste, devoir d’ingérence, responsabilité de protéger, démocratie imposée par le peuple ou par la guerre… les grands sujets sont sur la table. Reste à faire coller les réflexions de ces penseurs à la réalité des faits… un exercice parfois hasardeux.

Ainsi, Rony Brauman affirme que, selon Human Rights Watch, le bilan des victimes s’élevait début mars à « en réalité à 200 ou 300, dont la plupart étaient mortes au combat ». Nos communiqués – à l’époque nous étions la seule organisation en mesure de fournir des bilans partiels des morts et blessés arrivant dans les hôpitaux et morgues – indiquent que notre organisation avait dénombré 295 tués, 233 dans les villes de la Cyrénaïque et 62 à Tripoli (communiqué du 20 février 2011). Mais notre organisation n’a jamais indiqué que les victimes étaient des combattants ; nous pensons au contraire que la plupart, si ce n’est la totalité, des victimes dans les premiers jours de la révolution étaient des manifestants pacifiques. Ce nombre de 295 tués est aussi le dernier bilan chiffré donné par Human Rights Watch qui a estimé qu’il lui était ensuite impossible de fournir des chiffres vérifiables.

De son côté, Bernard Henri-Lévy pose cette question :  » Comment pouvez-vous, vous, Rony Brauman, nier la réalité de ces avions de chasse piquant sur les manifestants de Tripoli pour les mitrailler et que le monde entier a vus ? « . Il ne fait aucun doute que la répression par les forces de Kadhafi a été très dure à Tripoli dès que la population a commencé à manifester dans la capitale, c’est-à-dire à partir du 20 février. Human Rights Watch a dénoncé les tirs sur la foule, les arrestations, les disparitions forcées. Mais en dépit des informations transmises par certains médias, il n’a jamais été démontré que des avions ou des hélicoptères aient tiré sur les manifestants à Tripoli. Cela ne veut pas dire que cela n’a pas eu lieu, mais, à ce jour, aucune preuve ne l’a établi à notre connaissance.

Bernard Henri-Lévy et Rony Brauman ont aussi des visions très différentes de l’impact de la guerre à Misrata. « Ville ravagée  » pour le premier, et pour l’autre :  » port intact … combats limités à deux quartiers » et « En mai et juin, les équipes de Médecins sans frontières qui étaient sur place recevaient très peu de blessés et envisageaient même de plier bagage.  » Pourtant, le siège de Misrata a eu lieu en avril et mai, et à cette période, Human Rights Watch a documenté de multiples bombardements à coup de mortier et de roquettes GRAD, ainsi que l’utilisation par les forces de Kadhafi de bombes à sous-munitions. Nous avons aussi attesté que des mines terrestres peu courantes, équipées d’un parachute, ont été larguées sur le port. Si le port n’a pas été détruit, il a bien été frappé par des obus des forces loyalistes, et la ville a été soumise à un pilonnage intensif (comme le montrent également les reportages faits dans cette ville par plusieurs photographes).

Quant au nombre de victimes, c’est MSF qui indique elle-même dans un communiqué le 17 juin que « (..) si la situation a évolué dans Misrata depuis que la première équipe MSF est arrivée le 18 avril, les bombardements continuent tout près, avec leur cortège de blessés. Les combats qui ont eu lieu à l’ouest de la ville, le 10 juin, ont été violents, faisant 150 blessés, dont 51 grièvement. » Le débat sur les violations du droit international humanitaire pendant la guerre en Libye nécessite d’être posé sur la base d’informations les plus précises et objectives possibles, au risque sinon de nuire à la qualité et à la sérénité des échanges.

Et, au-delà de ce débat important, il est essentiel de regarder de quelle manière les partenaires de la Libye, la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Qatar et les Nations unies, peuvent contribuer à l’établissement d’un Etat de droit aujourd’hui en Libye. La mise en place de la justice, d’une police et d’une armée nationales, le respect des libertés fondamentales de tous les citoyens, en particulier des femmes, sont autant de sujets cruciaux pour l’avenir de la Libye. Pour éviter de répéter les erreurs commises en Afghanistan, ces différents pays seraient avisés de travailler dans le cadre d’un plan discuté et défini avec les Libyens en donnant aux Nations Unies un rôle de coordination. Construire la paix est tout aussi difficile, peut-être plus difficile, que de faire la guerre : la communauté internationale, et la France en particulier compte tenu du rôle qu’elle a joué depuis février 2011, sera aussi jugée sur sa capacité à accompagner la Libye dans la construction de ses institutions.

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Monsieur Brauman, nous étions bien sur la route de Benghazi

par Matthias Bruggman, Eric Bouvet, photographes

« Personne n’a ainsi été capable de nous montrer les tanks qui se dirigeaient prétendument sur Benghazi. Or, une colonne de chars, à l’époque des téléphones mobiles et des satellites, ça se photographie »…. (Rony Brauman dans un face-à-face avec Bernard Henri-Lévy, paru dans Le Monde, du 24 novembre 2011).

Dans les minutes qui ont précédé l’arrivée des chars khaddafistes dans le quartier de Taballino, à Benghazi, un avion a été abattu au-dessus de la ville. Les chars étaient probablement déjà dans la banlieue au moment où l’avion a été abattu, et tout s’est passé très vite après. Nous étions dans notre chambre d’hôtel, l’avons vu tomber et avons sauté dans une voiture pour aller sur le lieu du crash.

Pendant que nos collègues recevaient, en catastrophe, l’ordre d’évacuer la ville, nous nous sommes retrouvés, à deux, isolés derrière cette colonne qui selon vous n’aurait pas existé. Nous avons passé, Monsieur Brauman, deux heures sous les tirs de ces chars avant leur repli. Ces deux heures, nous les avons passées avec les jeunes du quartier que ces blindés quadrillaient un par intersection, pour empêcher les déplacements. Deux heures pendant lesquels leurs tirs ne nous ont pas permis de nous extraire de notre couvert pour les photographier. Peut-être que s’ils étaient restés plus longtemps, nous aurions eu des images qui auraient suffi à vous convaincre. Les adolescents à nos côtés étaient armés, au mieux de kalashnikov, et le plus souvent de cocktails molotov. Un ou deux technicals – des pick-up avec des mitrailleuses lourdes passaient parfois.

Les questions, Monsieur Brauman, ne doivent pas être autour de l’existence de la colonne de la brigade Khamis. Elle est indéniable. Nous l’avons vue, entière puis détruite. S’il n’y a pas d’images qui vous satisfassent, c’est qu’il est parfois, pour nous, impossible de faire des images satisfaisantes, ou pour nous de les récupérer – le meilleur indice de l’étendue de l’offensive est une vidéo faite par un des logisticiens de la colonne khaddafiste, depuis son siège de camionneur. Alors qu’il roule dans le désert, probablement entre Ajdabiya et Benghazi, il croise des porte-chars et des dizaines de camions chargés de munitions pour des orgues de Staline. Il nous a été impossible de la transférer.
Mais même si nous l’avions filmée, même si nous l’avions photographiée, cela n’aurait rien changé à la question de fond. Benghazi a-t’elle été sauvée par l’intervention de l’OTAN ? Probablement. Nous n’en avons pas la certitude et ne l’aurons peut-être jamais. Nous ne savons pas combien étaient les chars qui sont entrés en ville, accompagnés de fantassins. Nous ne savons pas quelle était leur mission exacte. Nous ne savons pas pourquoi les chars ont fait demi-tour ce jour-là, parce que nous ne savons pas qui a donné l’ordre du retrait, ni pourquoi. Peut-être le saurons nous un jour, si les exécutions barbares commises par les amis de Monsieur Levy ne nous privent pas à tout jamais de cet éclairage. Ce que nous savons, c’est que les civils libyens en armes auraient, ce jour-là, certainement été incapables de défendre au moins une partie de leur ville. Ce que nous savons également, c’est qu’il y avait assez d’artillerie, à portée de feu, pour que les dégâts aient pu être considérables, parce que nous avons vu les carcasses fumantes des lance-roquettes.

Il n’est pas de notre compétence de faire de l’analyse tactique, ou l’exégèse d’une stratégie militaire. Notre unique savoir est de recueillir et de transmettre une information. Ce jour-là, recueillir une information qui vous satisfasse aurait certainement mené à notre mort, et peut-être à celle des jeunes autour de nous. Oui, Monsieur Brauman, nous avons été incapables de vous montrer les tanks qui se dirigeaient sur Benghazi : les chars étaient hors de portée de nos appareils photo, mais nos appareils photo étaient à portée de leurs mitrailleuses. Cela arrive. Ceci dit, et comme vous le savez, l’image ne peut et ne doit être qu’un élément dans une analyse. Elle n’est qu’indice, un parmi d’autres.

La multiplication des moyens de prise de vue et de transmission permet une multiplication de ces indices. Il y a des images des chars dans Benghazi. Il vous suffirait, si vous avez besoin d’images pour vous convaincre de la crédibilité des autres indices, de prendre le temps d’aller sur YouTube, et de taper tanks in benghazi dans le champ de recherche. Des civils, plus courageux que nous, ont risqué leur vie pour que vous ayez les outils qui vous permettent de réfléchir au droit d’ingérence.

De grâce, ayez l’humilité de les utiliser.


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