« La solidarité des ébranlés », par BHL, pour la 30ème commémoration du massacre des Kurdes d’Halabja (Justice for Kurds, mars 2018)

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2016. Un jour après la libération de Bachiqa, au nord-est de Mossoul.

Il y a peu de génocides dans l’histoire contemporaine. Il y a quantité de massacres, mais peu de génocides. L’extermination des Arméniens. La Shoah. L’auto-génocide du peuple khmer par les Khmers rouges. L’atroce génocide tutsi au Rwanda. Mais il y a un autre peuple qui partage cette terrible destinée, ce privilège pervers : le peuple kurde.

Des années 70 jusqu’en 1988, 4.500 villages furent détruits au Kurdistan, et quelques-uns de leurs noms m’ont hanté durant des décennies. En ces lieux, Halabja, Qara Dagh, Sergalou, tant d’autres encore, hommes, femmes, enfants furent éliminés pour la seule raison qu’ils étaient kurdes. Tels sont ces lieux du souvenir horrifié, douloureux, où 182.000 être humains furent assassinés durant la campagne Anfal, non pour ce qu’ils auraient fait mais pour ce qu’ils étaient.

Parmi les raisons qui font que je me suis impliqué dans la cause du people kurde, il y a, bien sûr, le  fait que les Kurdes furent en première ligne du Front contre Daech.

Il y a aussi l’exemple de démocratie et l’exception qu’ils représentent dans cette région du  monde. Il y a l’égalité entre les hommes et les femmes jusque sur les champs de bataille, que j’ai montrée dans mes deux films documentaires, Peshmerga et La  bataille de Mossoul.

Mais il y a aussi l’idée de partage de la mémoire. La mémoire du génocide. Et l’idée qu’une solidarité active unit tous les hommes et les femmes qui défendent cette flamme du souvenir des massacres génocidaires.

Un philosophe tchèque, Jan Patočka, écrivit en 1968 sur la solidarité des ébranlés, cette communauté de destin de tous ceux auxquels a été déniée leur appartenance au genre humain. C’est cela que je ressens quand je me retrouve parmi mes frères kurdes d’Erbil, de Dohouk, Kirkouk, Halabja, Soulemanié.

Bernard-Henri Lévy

Le 16 mars 2018, trentième anniversaire du génocide kurde à Halabja.

Ce texte a été écrit par Bernard-Henri Lévy pour commémorer cet événement. Il a été publié dans le journal du Gouvernement Régional du Kurdistan, à l’occasion de la conférence « Halabja, mémoire du génocide », le 13 mars 2018.

 

Version US  : 

The brotherhood of the shaken

There are very few genocides in contemporary history.

There are a great many massacres but, fortunately, very few genocides. There was the Armenian extermination. That of the Jews. The auto-genocide of Cambodia.  The atrocious genocide of Rwanda.

And there is another people who share this terrible destiny, this cursed privilege: the Kurdish people.

The 4,500 villages destroyed from the 1970s through 1988, their names have haunted me for decades. These are the places—Halabja, Qara Dagh, Sergalou, and many others—where children, women, and men were eliminated just because they were Kurdish. These are the sites of remembrance, horrific and painful, where 182,000 people were assassinated during the Anfal campaign—not for what they did, but for who they were.

Of the reasons that I am so deeply committed to the Kurdish cause, there is, of course, the fact that the Kurds were on the frontlines against ISIS.

There is the democratic example and exception that they incarnate in this region of the world. There is the equality between men and women which extends to the battlefield and which I show in my two documentaries, The Battle of Mosul and Peshmerga.

But there is also this idea of a shared memory of genocide.

And an active solidarity which unites all the women and men who defend this flame of remembrance for a genocidal massacre.

A Czech philosopher, Jan Patočka, wrote in 1968 about la solidarité des ébranlés, the brotherhood of the shaken—the community of fate of all those who have been denied their very belonging to Mother Earth: this is what I feel, today, when I happen to be among my Kurdish brothers of Erbil, Dohuk, Kirkuk,Halabja and Slemani.

Bernard-Henri Lévy

March 16, 2018 marks the 30th anniversary of the Halabja genocide.

This text was written by Bernard-Henri Lévy to commemorate this occasion and was published in the Kurdistan Regional Government’s journal accompanying the March 13, 2018 conference « Halabja: Echoes of Genocide. »

 


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