Six mois plus tard, à Tripoli (Le Point, le 1er septembre 2011)

PHOTO BLOC NOTE BHLJe pouvais passer par la Tunisie et emprunter la route côtière.

Je pouvais retourner à Zintan et redescendre le djebel Nefousa via Gharyane.

Ou je pouvais voler de Benghazi à Misrata et prendre la voie qu’ouvrirent, le samedi précédent, les colonnes insurgées assénant le coup final que le général Ramadan Zarmouh était venu, le 20 juillet, annoncer à Sarkozy.

C’est la troisième solution que je choisis.

Je retrouve là, à Misrata, le général Zarmouh, qui me met à disposition deux de ces « cuirassés roulants » que j’avais vu fabriquer, pendant le siège, dans les ateliers clandestins de la ville.
Défilent Zliten, Kaam, Khoms, ces ex-bastions kadhafistes dont il nous avait inscrit les noms, à Paris, sur un bout de nappe en papier en jurant que, s’il recevait les armes appropriées, il les prendrait, sans coup férir, en quelques heures.

Au début, il faut passer des barrages : les mêmes, faits de sable solidifié et de conteneurs renversés, qui marquaient, à l’intérieur de la cité martyre, la reconquête de Tripoli Street par les rebelles.
Puis la route est plus fluide, à peine quelques check-points où flottent le drapeau libyen de l’ancienne monarchie et, souvent, le drapeau de la République française.

Et c’est en moins de deux heures que nous arrivons sur une corniche plantée de palmiers qui bordent une côte magnifique : à droite, un port commercial désert, puis un port militaire abandonné et, au loin, dans la rade, des navires qui semblent des vaisseaux fantômes ; à gauche, des squelettes de constructions pharaoniques qui devaient être la fierté du régime mais qui ont été stoppées net, il ne reste que des grues, désossées ; et puis, soudain, devant moi, une place, la place Verte, ce symbole du régime, le Heidenplatz du tyran déchu, le forum où il convoquait et haranguait ses partisans.

La première chose qui frappe c’est la taille de cette place – plus petite que sur les images et que dans mon imagination.

C’est aussi que, sans doute à cause du ramadan, elle est étonnamment vide, presque déserte – quelques dizaines d’hommes, pas plus, qui s’approchent et tirent des rafales de joie.
Mais, soit que le bruit de l’arrivée d’étrangers se soit aussitôt répandu, soit que l’excitation de nos chebabs d’escorte, tirant, eux aussi, au bi-tube, leurs salves d’honneur, attire l’attention, les gens commencent d’affluer, de plus en plus nombreux, qui, arme brandie vers le ciel, se mêlent à la fantasia.

J’improvise quelques mots : « grand jour… beauté d’une ville qui se libère… images de la libération de Paris… la Libye libre entre vos mains… pas d’exactions ni de vengeance… ».

Les jeunes crient « Allah Akbar » – je réponds « Libya Hora ».

Ils acclament la France, je salue le printemps libyen.

Au bout d’une vingtaine de minutes, le bruit des rafales empêchant que l’on s’entende et quelques-uns finissant peut-être, de surcroît, par reconnaître un Français dont ils ont vu des images diabolisées passer en boucle, depuis des mois, à la télévision de Kadhafi et se mettant à le filmer avec leurs téléphones portables, nos amis libyens nous invitent à bouger.

Se rendre aux abords de Bab al-Azizia, l’ancien quartier général du Guide, où règne une autre forme d’effervescence : il semble que l’on ait arrêté un sniper.

Repartir vers le sud, quartier d’Abou Salim, qui est le seul, avec le quartier voisin de Machrour, où l’on nous déconseille d’entrer : des combats s’y dérouleraient toujours.
Chercher l’ambassade de France – « l’ancienne ou la nouvelle ? » demande un quinquagénaire en costume ; nous n’en savons évidemment rien et il nous guide, dans le quartier al-Andalus, à travers des rues désertes mais libres, jusqu’à un petit immeuble blanc, banal, avec des balcons cubiques, apparemment vandalisé.
Tout près de là, tomber sur un homme, lance-roquette à l’épaule, qui dit nous avoir vus à Zintan, le mois dernier, et voudrait nous mener à un lieu secret de détention où les kadhafistes auraient, dans leur déroute, procédé à l’exécution de dizaines de prisonniers.

Plus loin, dans le quartier Qarqash, sur une artère bordée d’immeubles de style colonial qui rappellent le quartier italien de Tanger, on nous montre l’emplacement d’un ancien centre d’entraînement pour femmes soldats.

Et puis enfin Tajoura, ce faubourg où les brigades d’élite de l’armée de Misrata ont débarqué dans la nuit de samedi à dimanche – et où nous nous faisons raconter l’opération par Mohamed Chaboun, jeune commandant qui s’appuie sur des béquilles : il était, avec le général Zarmouh, de la première unité qui, à l’aube, a foulé le sable des abords de Tripoli ; il a, tout juste débarqué, été fauché par une balle mais a tenu, porté par deux de ses hommes, à rester à la tête de son commando pendant qu’il progressait jusqu’à la vieille ville.

Il est 19 h 30. C’est l’heure de la rupture du jeûne – des gobelets de lait et des dattes servis sur le capot des pick-up. Acceptons-nous l’hospitalité de Chaboun qui nous propose de passer la nuit, ici, sur le front de mer ? Ou retournons-nous à Misrata, « ma ville », celle dont l’un des chebabs d’escorte me rappelle que j’ai été fait « citoyen d’honneur » et qui m’attend ? J’opte pour Misrata. Mais je suis si heureux d’être là, d’avoir bouclé la boucle – et d’avoir mis un épilogue, provisoire, à six mois de lutte et d’espoir.

Bernard-Henri Lévy


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