Ses combats : Hommage du chef militaire Nuba à BHL

Bernard-Henri Lévy- Abdulazizz Elhilo« … Au moins ai-je tenté de rapporter, le plus fidèlement que je le pouvais, ce que je voyais dans ces zones grises où,  à l’inverse de l’idée reçue, on tue d’autant plus, et avec d’autant plus de sauvagerie, qu’on le fait apparemment sans raison ni projet. Voyageur engagé. Rapport sur la banalité du pire. Peut-on, sous prétexte qu’elles ne nous disent rien, choisir de se laver les mains de ces tueries muettes ? »

C’est ainsi que Bernard-Henri Lévy terminait l’avant-propos de son livre « Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l’histoire », publié en 2001*. Aussitôt après venait, sous le titre « Les damnés de la guerre », une série de récits, de reportages, consacrés aux « guerres oubliées ». Ces récits avaient été publiés par le Monde du 30 mai au 4 juin 2001.

Sud Soudan.  Monts Noubas. Théâtre d’un conflit ignoré opposant les rebelles au régime islamiste de Khartoum. Guerre oubliée que BHL nous livrera dans un article intitulé « le pharaon et les nubas ». Sur place, il rencontrera Abdulazizz Elhilo, chef d’Etat-major de l’Armée Nord de libération du peuple soudanais et Président du haut Commandement du Front révolutionnaire du Soudan, ex-Commandant du SPLM/A. C’est son émouvant témoignage que nous avons recueilli il y a quelques semaines. Nous souhaitons le mettre à l’honneur aujourd’hui.

Témoignage d’autant plus bouleversant qu’aujourd’hui comme hier, la famine menace, la guerre est toujours là. Les « vérités emportées en Europe » par Bernard-Henri Lévy en 2001 sont toujours les mêmes. Depuis douze ans.

Laurence Roblin

* Editions Grasset

______________________________________________________________________________


bernard henri levy sud soudan john garang 2001Bernard-Henri Lévy est un des rares, très rares écrivains et intellectuels occidentaux à s’être rendu dans les Monts Noubas.

Quand il entreprit cette expédition au début de 2001, avec son ami Gilles Hertzog, il y avait longtemps que nul journaliste n’avait fait de même.

Je lui suis extrêmement reconnaissant d’être venu jusqu’à nous en ces heures tragiques où les populations Noubas et les combattants étaient à bout de force et le dos au mur.

La région des Monts Noubas s’étend sur 9.000 kms carrés au cœur du Sud-Kordofan, à proximité des gisements pétroliers soudanais. C’est une région totalement enclavée dans l’hinterland soudanais, et en ces débuts 2.000, elle était parfaitement inaccessible par voie de terre comme par les airs.

Une guerre terrible était menée par le régime de Khartoum, qui visait à mettre notre peuple à genoux et le détruire.

Bernard-Henri Lévy s’était rendu au Sud Soudan animiste et chrétien,qui combattait contre le Nord pour son indépendance. Il avait rencontré le leader historique du SPLM, le mouvement de libération des peuples soudanais et du Sud Soudan, feu le Dr. John Garang, dans sa base de Boma. Ayant appris qu’un peuple souffrait plus encore d’oppression que son propre peuple, Lévy décida ce voyage jusqu’à nous. Les téléphones satellites étaient rares, et dans les Monts Noubas, nous étions coupés de tout contact avec le monde extérieur. Une chaîne d’émissaires m’informa qu’un écrivain français était à Nairobi et cherchait à nous joindre.

Je commandais alors la cinquième division du SPLA et j’étais le chef de la résistance Nouba. En liaison avec John Garang, je fis passer un message à Lévy où je l’assurais que je serai heureux de l’accueillir le 25 mars 2001. Nous l’attendrions, les combattants Noubas et moi-même, dans un lieu appelé Kawdah.

Il n’existait, je le redis, nul moyen d’accéder aux Monts Noubas, et encore moins quelque chose qui ressemblât de près ou de loin à un terrain d’atterrissage. Je fis parvenir un nouveau message à Lévy l’informant que nous aménagerions une piste s’il arrivait à trouver un avion et convaincre un pilote d’ accomplir un vol que peu avaient fait auparavant. Nous lui réserverions un accueil dans les meilleures traditions de notre hospitalité, que même la guerre contre nous n’avait pas réussies à éteindre.

Lévy trouva un pilote sud-africain à Nairobi, qui accepta de le convoyer avec ses deux compagnons. Je savais que le grand problème, après quatre heures de vol aux instruments, était de trouver le terrain de fortune. Nous lui avions fait savoir que nous brûlerions des branches en tas le long de la piste en terre. Mais nul n’avait imaginé que l’avion arriverait en plein midi, quand le soleil brille au zénith. Et nos feux se confondaient avec  le miroitement des rochers.

Le petit Beechcraft que Lévy avait affrété à Nairobi avait une autonomie de vol limitée et, parvenu jusqu’à nous, il ne disposerait que d’une demie-heure de carburant. Il était impératif qu’il se pose pour que mes hommes puissent remplir ses réservoirs grâce aux bidons sous ses ailes.

Lévy, ses deux compagnons et le pilote, avec pour seul compas le GPS, cherchaient désespérément la piste, tournant au-dessus de nos têtes, repassant, les yeux fixés sur l’aiguille de la réserve d’essence, passée au rouge, imaginant le moment où ils seraient à cours de carburant et forcés de tenter un  atterrissage d’urgence en plein dans nos montagnes, avec une chance sur cent de s’en tirer vivants.

Nous agitions nos bras frénétiquement, mais ils volaient en altitude et ne nous voyaient pas.

Le miracle finit par se produire. Le pilote, je ne sais comment, repéra in extremis la piste grâce à son co-pilote qui connaissait la région, et fit un atterrissage d’urgence, juste avant la panne sèche.

Des nuées d’enfants se précipitèrent vers l’avion, détachèrent les bidons d’essence sous les ailes ficelés avec des tendeurs de bicyclette. Et nous fîmes, les enfants en tête, à Lévy l’accueil que sa venue méritait.

Je le remerciais d’être un ami si loyal du Soudan et des Noubas, ainsi que ses amis, qui avaient apporté avec eux du lait, du sucre, de l’huile ainsi que des pots où faire bouillir la soupe d’herbes et de racines qui constituaient notre misérable pitance quotidienne. Lévy avait amené un exemplaire du livre de Léni Riefenstahl, qui était venue trente ans auparavant dans les Monts Noubas et avait publié un magnifique album de photos, avec les visages de nos pères et de nos grand’pères. Le soir venu, il le feuilletterait devant moi et mes hommes, sous un arbre. Nous était rendue une part de notre mémoire et de notre fierté.

Je lui dressais un tableau de la situation. Il parla peu, promit qu’à son retour en Europe, il ferait campagne pour notre cause. Mais, plus que tout, il écoutait et consignait, page après page, tout ce que nous disions sur des feuilles de papier, à l’aide de signes indéchiffrables que tout autre Français, à n’en pas douter, aurait été incapable de lire. Il comprit l’essentiel, comme je le découvrirai quelques semaines plus tard à lire le reportage qu’il publia à son retour dans plusieurs grands journaux européens et américains.

L’avion décolla quarante minutes plus tard, juste avant que les bombardiers Antonov venus d’Obeid fassent leur apparition et bombardent la piste et notre région.

La situation du peuple Noubas n’a guère évolué depuis lors, alors même qu’un accord de paix est intervenu en janvier 2005. Notre région est toujours aussi isolée et tenue à l’écart de tout développement.

Ce que fit Lévy, nul ne l’avait fait. Les risques qu’il encourut, très peu les avaient pris. Les vérités qu’il emporta en Europe, nul ne les avait exprimé comme lui. Jusqu’à ce jour, les Noubas ne l’ont pas oublié. J’ai gardé dans ma mémoire le passage de cet écrivain dont je ne connaissais pas les livres, mais dont je connais le courage.

A travers moi, les Noubas lui expriment notre gratitude.

Abdulazizz Elhilo, chef d’Etat-major de l’Armée Nord de libération du peuple soudanais et Président du haut Commandement du Front révolutionnaire du Soudan, ex-Commandant du SPLM/A dans les monts Noubas.

Traduit de l’anglais par Gilles Hertzog.


Tags : , , , , , ,

Classés dans :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>