Ses Combats – 2003 : sur les traces de Daniel Pearl (par Arif Jamal)

COUVERTURE PEARLAu début, ça ressemblait à l’un de ces nombreux coups de téléphone qu’on oublie aussitôt. Cependant, celui-ci provoqua un grand changement dans ma vie. Un ami journaliste à Libération était au bout du fil. Après avoir échangé quelques plaisanteries, il me dit qu’il avait donné mes coordonnées à un philosophe qu’il connaissait. Celui-ci souhaitait me rencontrer, peut-être m’interviewer. « J’espère que ça ne te dérange pas. Tu en es sûr ? », me demanda-t-il avec hésitation. « Tu as bien fait », le rassurais-je, puis je lui demandais comment s’appelait cet ami philosophe. « Bernard-Henri Lévy. En as-tu déjà entendu parler ? » « Oui, je le connais de nom. Mais je ne comprends pas pourquoi il souhaite me rencontrer. Peu importe, je le verrai quand il sera ici. » Nous arrêtâmes d’en parler et continuâmes notre conversation. Cet appel se révéla inoubliable ; il me revient à l’esprit à chaque fois que le sujet de Daniel Pearl est abordé.

Quelques jours plus tard, Bernard-Henri Lévy m’appela. Il se trouvait déjà à Islamabad, où j’habitais alors, et voulait me voir. Nous décidâmes de nous retrouver au Marriott l’après-midi, car j’y enchaînais plusieurs rendez-vous et interviews ce jour-là. A l’heure dite, je regardais autour de moi pour voir si Bernard-Henri Lévy était déjà arrivé. Je ne l’avais jamais rencontré auparavant, et j’étais donc à la recherche de quelqu’un qui, comme moi, serait en train d’attendre. Plusieurs occidentaux patientaient dans le lobby. A la suite des attentats du 11 septembre, Islamabad avait été assaillie d’étrangers ; près de 800 d’entre eux étaient des journalistes. Soudain, je vis un Européen, bel homme, sortant son blackberry de sa poche et composant un numéro. Quand mon téléphone sonna, je décrochai. L’homme en face de moi raccrocha et me dit: « je suis Bernard-Henri Lévy ». « Je suis Arif Jamal », lui répondis-je.

C’était ma première rencontre avec celui dont j’ai depuis chéri l’amitié. Il portait un élégant costume noir et une chemise blanche. Je ne savais PEARL 2pas s’il adorait ce type de vêtements ou s’il s’en souciait peu – un trait pas inhabituel chez les intellectuels dans le monde. Tandis que nous commencions à parler, quelques appareils photos crépitèrent, ce que nous ignorâmes tous deux aisément. Les services secrets pakistanais ne sont pas discrets. Ou alors, plutôt que de collecter des renseignements, ils préfèrent intimider leurs opposants politiques. Très souvent, ils rassemblent des détails sur leurs vies privées, ce qu’ils considèrent être du renseignement. Ce jour-là, je ne savais pas s’ils s’intéressaient à moi, à Bernard-Henri Lévy, ou à nous deux – sans doute les deux, ça n’avait guère d’importance. Bien que nous ayons prévu de ne nous rencontrer qu’une seule fois, nous décidâmes de nous voir presque chaque jour qu’il passât à Islamabad au cours de cette visite au Pakistan. Tous deux appréciions la compagnie de l’autre. A chaque fois, nous nous retrouvions au Marriott et à chaque fois, on nous prenait en photo. Si l’objectif était d’intimider Bernard-Henri Lévy pour l’empêcher d’avancer dans son enquête, ce fut un échec.

Les jours suivants, nous parlâmes essentiellement des racines de l’islamisme et du djihadisme. Nous débattîmes également des théories sur le meurtre de Daniel Pearl et tombâmes d’accord sur le fait que c’était réellement un journaliste honnête, et qu’il le paya de sa vie. Nous parlâmes de l’islamisme et du djihadisme et de la façon dont ils étaient en train de façonner le monde. Nous convînmes que l’Etat pakistanais était toujours derrière les djihadistes et nous reconnûmes le danger qu’ils représentaient, surtout pour l’Etat du Pakistan. Lévy avait une connaissance et un intérêt profonds pour ces sujets. Jusqu’alors, j’avais l’impression d’être le seul à penser ainsi. L’Occident en général et les Etats-Unis en particulier étaient complètement épris du général Musharraf ; les djihadistes n’avaient pas encore dirigé leurs armes vers l’Etat pakistanais.

C’était sans doute au début du printemps 2003 que je reçus un nouvel appel de Bernard-Henri Lévy. Il m’appelait de Paris avec une requête qui me surprit et me ravit à la fois. Le manuscrit de son livre était terminé et il voulait que je le lise avant qu’il ne l’envoie à son éditeur. C’était un honneur que je ne pouvais refuser. Malheureusement, je n’avais lu alors aucun de ses livres importants, notamment Les Indes rouges, malgré son statut important dans le monde philosophique et littéraire. Je n’étais sûr du type de livre que serait Qui a tué Daniel Pearl ? Plusieurs raisons expliquaient cela – la plus importante étant que la presse et les dirigeants occidentaux étaient très peu critiques vis-à-vis du régime pakistanais. Le général Pervez Musharraf était apparu comme un héros après son discours du 12 janvier 2002 dans lequel il avait dénoncé les extrémistes islamistes. Hors du monde anglophone, peu d’intellectuels avaient fait preuve d’intérêt pour le Pakistan.

PEARL 1Ce furent des journées chargées. J’avais prévu de lire le manuscrit en quelques jours. Tandis que je le lisais, je réalisai que j’avais sous-estimé Lévy. C’était un récit non conformiste et bien documenté. Le livre retint totalement mon attention. Après l’avoir commencé, je ne pus rien lire ou écrire jusqu’à ce que je l’aie terminé. Je fis quelques suggestions, et toutes furent acceptées. J’appris seulement ensuite qu’il avait passé quasiment une année entière à mener son enquête sur l’affaire Daniel Pearl. Pendant cette année, il avait fait cinq voyages au Pakistan, à chaque fois pour une semaine ou plus. Bien que nous ne nous vîmes que lors d’une de ses visites, je ne cessai d’entendre parler de ses voyages ultérieurs. Ses recherches étaient méticuleuses. C’était le premier, et sans doute le seul, Occidental qui osa et parvint à pénétrer sur la scène du crime. C’était le premier Occidental qui osa se rendre dans la madrasa de Binori Town. La madrasa deobandi à Binori Town (Karachi) fut un centre nerveux important du mouvement deobandi au Pakistan et en Afghanistan. Pendant des années, elle définit et façonna l’islamisme et le djihadisme. Il fallait plus de courage pour aller dans cette madrasa que pour entrer dans la cage d’un lion.

Quelques années après la parution de Qui a tué Daniel Pearl ?, j’appris que, en février 2002, Lévy avait découvert le meurtre du journaliste du Wall Street Journal dans le bureau du président Hamid Karzai à Kaboul. Le nom de Daniel Pearl était inconnu en France – et ailleurs, du reste, hors de la petite communauté des journalistes à cette époque. Et pourtant, Lévy décida de lui consacrer un livre. Il comprit instinctivement l’importance de cette tragédie. Bernard-Henri Lévy était quelque peu familier avec l’Asie centrale et du Sud. Sa connaissance de la région ne se basait pas uniquement sur ses lectures. J’appris plus tard qu’il avait commencé sa carrière philosophique et littéraire en 1971 en participant concrètement à la guerre d’indépendance du Bengladesh et en écrivant son premier livre, Les Indes rouges – à cette époque, le meilleur compte rendu sur cette période qu’un Occidental ait écrit. Il a depuis toujours gardé un intérêt particulier pour cette région du monde. Philosophe engagé, il était retourné dans la région (Peshawar) avec des émetteurs radio pour aider à mettre en place Radio free Kabul en 1982. C’était la bonne personne pour écrire ce livre. En réalité, c’était le seul qui pouvait écrire un tel livre.

Pour revenir au livre, Bernard-Henri Lévy a décrit Qui a tué Daniel Pearl ? comme un « roman-enquête ». Cependant, pour moi, en tant que chercheur sur le djihadisme, le livre possède aussi une valeur académique. Il décrit quelques auteurs du crime, comme Khalid Cheikh PEARL 3Mohammed, pour la première fois. Pour la première fois aussi, Lévy brosse un portrait et une description biographique d’Omar Saïd Cheikh. Le chapitre qu’il lui consacre est si précis que ce dernier admit plus tard tacitement que Lévy avait été assez honnête dans les précisions biographiques. Dans une interview donnée en prison à Massoud Ansari, du prestigieux journal pakistanais Newsline (avril 2005), Cheikh rendit un hommage paradoxal à Lévy en déclarant : « Vous pouvez trouver des détails sur mon passé en lisant Qui a tué Daniel Pearl ?, par Bernard-Henri Lévy. Dans ce livre, Lévy retrace toute mon existence ; les références sont généralement négatives, mais il a fait énormément de recherches. » Au lieu de s’appuyer sur des sources secondaires, Lévy était allé en Angleterre pour découvrir Omar Saïd Cheikh.

Pour la première fois, Lévy montra aussi que l’islamisme, le djihadisme et le marché noir nucléaire étaient interconnectés. L’un des mobiles des assassins de Daniel Pearl était qu’ils en étaient venus à savoir, ou à croire, qu’il était prêt à mettre en lumière le réseau nucléaire du docteur Abdul Qadeer Khan, actif dans les Etats voyous et le réseau d’Al-Qaida. Le livre poursuit l’histoire du réseau du docteur Khan en partant de là où Daniel Pearl l’avait laissée. Une fois encore, rappelons qu’à l’époque, l’Occident ne critiquait pas le Pakistan et n’était pas intéressé par la question pakistanaise. Malheureusement, l’Occident l’apprit assez lentement.

Qui a tué Daniel Pearl ? ne raconte pas seulement l’histoire de Daniel Pearl, mais aussi celle du véritable Al-Qaida, celui que l’Occident refusait alors de reconnaître. Quand les attentats du 11 septembre 2001 eurent lieu, les Américains ne parvinrent pas à définir correctement Al-Qaida. Tandis qu’ils tombaient sous l’influence du charismatique général Musharraf, ils exclurent les branches pakistanaises d’Al-Qaida de sa définition comme Harakat ul-Mujahidin, Jaish-e-Mohammed, Harkat-ul-Jihad-al-Islami, Sipah-e-Sahaba, Lashkar-e-Jhangvi, etc. Ces groupes et leurs ramifications s’assemblèrent plus tard sous la bannière de Tehrik-e-Taliban Pakistan. A cette époque, l’Occident ne percevait pas non plus le danger que des groupes tels que Lashkar-e-Toiba représentaient pour la sécurité mondiale. Par conséquent, tous ces groupes fonctionnèrent au grand jour. Dans cet ouvrage, Lévy fut le premier en Occident à percevoir les dangers que représentaient ces groupes. Si l’Occident avait prêté attention à ce qu’il avait écrit, nous aurions pu éviter la défaite qui s’annonce en Afghanistan…

Cependant, à mon avis, l’une des réussites les plus importantes de Qui a tué Daniel Pearl ? fut la façon dont il s’est attaqué à la question pakistanaise. A une époque où l’Occident était centré sur l’Afghanistan et Al-Qaida, Lévy se concentra sur le Pakistan. Le Pakistan – ou les éléments malhonnêtes de l’Etat pakistanais – était vraiment la corde de sauvetage des terroristes. Il était impossible de combattre le terrorisme international sans couper sa corde de sauvetage. Malheureusement, ce n’est qu’autour de 2005 que l’Occident commença à comprendre sa grave erreur, et il était alors trop tard : l’Occident n’avait plus de choix. Même après neuf ans de guerre contre la terreur, après avoir dépensé des dizaines de milliards de dollars, après avoir perdu des milliers de vies, il y a beaucoup de voix pessimistes en Occident aujourd’hui. Les pertes dans le monde musulman, particulièrement au Pakistan et en Afghanistan, sont à peu près impossibles à mesurer. Tandis que la défaite occidentale semble de plus en plus imminente, de nouvelles lignes de combat se dessinent. Les djihadistes n’ont jamais été aussi téméraires. Le monde va commencer à payer le prix de son ignorance de la question pakistanaise.

D’un point de vue littéraire, j’ai aimé comment Lévy se mettait à la place de Daniel Pearl et décrivait ce qu’il aurait ressenti lors de ses derniers jours. Bien des fois, en lisant le livre, j’essayai de faire la même chose. Le résultat était incroyablement identique. Pendant ses dernières heures, Daniel Pearl dut avoir des pensées similaires. En tant que Pakistanais qui a connu beaucoup de personnages de ce livre, je trouvai les descriptions du pays et des gens fidèles à la réalité. Après avoir lu le livre, je visitai plusieurs endroits où je ne m’étais jamais encore rendu. L’un d’entre eux était l’hôtel Akbar, où Daniel Pearl avait rencontré Omar Saïd Cheikh ; la description de l’endroit était parfaite. La raison en était simple : Lévy avait lui aussi passé une nuit dans cet hôtel, peut-être même dans la même chambre. C’était un grand risque personnel, l’hôtel étant alors non seulement quasiment le quartier général des djihadistes, mais faisant également la une des journaux du moment.

Le livre fut un immense succès, avec 250 000 ventes, une édition de poche et douze éditions étrangères, et fit de Daniel Pearl une icône mondiale. Lévy donna tous les revenus de l’édition américaine à la fondation Daniel Pearl que les parents de Danny – Ruth et Judea – avaient créée. Bernard-Henri Lévy les avait rencontrés pendant son enquête et resta proche d’eux ensuite. Plus encore, le livre fit grand bruit au Pakistan avant même sa traduction en anglais. C’était la première fois depuis des décennies qu’un livre écrit par un auteur français était connu de l’intelligentsia pakistanaise. Les Pakistanais entendaient peu parler des auteurs français depuis les années 1960, quand Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Albert Camus comptaient parmi leurs auteurs préférés.

Pour les Pakistanais et pour beaucoup d’autres intellectuels d’origine musulmane, Qui a tué Daniel Pearl ? constitua une lueur d’espoir. A une époque où tout le monde évitait les vraies questions, Lévy ouvrit la voie. Il montra que l’islamisme et le djihadisme représentaient les plus grands défis pour le monde musulman – et pour le monde en général. Chaque intellectuel devait choisir de quel côté il se situait. Il se tint du côté de l’islam modéré et démocratique.

Arif Jamal

Arif Jamal est journaliste (New York Times, Radio France International) et spécialiste des relations Inde-Pakistan et de leur impact dans le système politique et stratégique, du Jihad mondial (cashmire, afghanistan), de l’armée pakistanaise, de l’éducation islamique (système de madrasa), de la politique islamiste djihadiste et des groupes qui lui sont liés. Il est l’auteur de « Shadow war. The Untold Stort of Jihad in Kashmir » (Melville House Publishing, New York, 2009).

Texte traduit de l’anglais par David Rochefort.

Photo 2 et 3 : Novembre 2002, en plein Karachi, Bernard-Henri Lévy parvient à s’introduire dans la madrasa de Binori Town pourtant interdit aux étrangers et, en particulier, aux non musulmans. Lieu d’enseignement et de spiritualité, c’est aussi une véritable base arrière, au coeur de la ville, des groupes Talibans les plus radicaux et les plus proches d’Al Qaida. (c) D.R.
Photo 4 : Kalid Cheik Mohamed (c) D.R.


Tags : , , , , , , , , , , , , , ,

Classés dans :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>