Ses Combats – 2002-2009 : BHL sous le feu (par Olivier Rafowicz, lieutenant-colonel dans l'armée israélienne)

BHL en IsraëlCela fait maintenant plus de dix ans que pratiquement à chaque crise d’envergure internationale qui oppose Israël à ses voisins Bernard-Henri Lévy me rejoint et est présent sur le terrain.
Ces crises militaires violentes et accompagnées de leurs dangers inhérents n’effraient pas ce philosophe combattant.
Ce n’est, pour lui, ni un obstacle ni une raison pour rester un simple observateur.

Il y a presque dix ans maintenant débutait la seconde Intifada qui a été, au-delà des enjeux politiques et de son impact médiatique, une des périodes les plus sanglantes du conflit israélo-palestinien. Il y a eu une vague terrible d’attentats. Le soir de la Pâque juive de 2002, un attentat fit 30 morts dans l’hôtel Park à Netanya.
Le Premier Ministre israélien Ariel Sharon lança alors l’opération « Remparts » contre les terroristes du Hamas, du Jihad islamique et même à l’époque du Fatah.
Durant cette opération, des terroristes, principalement du Hamas et du Jihad islamique, s’emparèrent de l’église de la Nativité à Bethléem et prirent en otage plusieurs dizaines de prêtres, de moines et de sœurs au nom du djihad. Nous étions en pleine crise. La tension était à son comble.
Il y avait de nombreux tirs du côté des terroristes. Ils essayaient par tous les moyens de provoquer une réaction violente israélienne, leur objectif étant clairement de créer des dommages matériels dans le lieu Saint. C’était une situation surréaliste où l’armée de l’Etat juif protégeait des prêtres et des moines contre une centaine de terroristes armés jusqu’aux dents qui souillaient par leurs armes et leurs bombes la sacralité de l’Eglise.
Au milieu de tout cela, je vois arriver Bernard Henri Levy et l’un de ses proches amis, Gilles Hertzog.
Les autorités israéliennes l’avaient autorisé à nous rejoindre sur le terrain. Il est présent dans la salle des opérations. Quelques journalistes israéliens sont également venus sur le terrain pendant cette période qui a duré plusieurs semaines mais Bernard-Henri Levy n’est pas venu pour eux.
Il est là pour écouter, observer, comprendre puis transmettre et raconter ce qu’on ne comprend, alors, pas à Paris, New York ou Londres.
Il était extrêmement dangereux d’être à Bethléem à quelques mètres de l’église, ce jour-là. Des snipers étaient cachés dans l’église et tiraient de différents endroits vers les forces israéliennes. Le risque était bien grand juste pour venir voir !
Cette visite restera, en tout cas, pour les soldats sur place un moment fort. Ils ont fait la connaissance, ce jour-là, d’un homme simple, fraternel et qui se mettait en danger dans le seul but de leur exprimer sa solidarité.

Je ne me doutais pas que j’aurais très vite à recroiser BHL sur un champ de bataille. Et pourtant…
Été 2006.
Israël doit de nouveau faire face aux terroristes mais cette fois ce sont ceux du Hezbollah qui agissent à partir du Liban contre le nord d’Israël et sa population civile.
Lorsque Bernard Henri Lévy arrive, en pleine guerre, la frontière israélo-libanaise est ce jour-là une zone de combats violents et la cible de dizaines de missiles du Hezbollah. Il veut voir, comprendre, ressentir ce qui se passe pour la population civile israélienne et pour les soldats.
Au-delà du philosophe, c’est aussi un grand reporter engagé. Il me semble qu’un homme comme lui, qui jouit d’une renommée internationale par ses conférences, ses livres, ses interventions médiatiques, peut jouer un rôle extrêmement important aux côtés des Etats.
Il se rend compte que cette guerre-là n’est pas une simple guerre, que ce n’est pas un simple conflit. L’écrivain, le reporter, le philosophe, va bien au-delà de ce qu’il voit. Il cherche des signes et des éléments pour prévoir ce qui va peut-être se passer, hélas, au-delà du conflit israélo-iranien via le Hezbollah. Et, donc, je pense que c’est très important pour Israël et pour Tsahal.
Bernard Henri Lévy arrive un après-midi, il fait très chaud. Nous nous rencontrons à la jonction Yesha entre Rosh Pina et Kyriat Chmona, dans cette région qu’on appelle le doigt de la Galilée et qui est la cible des missiles depuis des semaines. Il est accompagné de deux personnes.
Il me dit qu’il a cessé son activité habituelle pour venir immédiatement sur la zone des combats.
Il veut, d’abord, rencontrer la famille de Guilad Shalit qui habite, ironie du sort, dans un village à la frontière libanaise, sous les bombes.BHL en Israël
Il s’entretient avec Noam Shalit de la situation de son fils, enlevé par le Hamas dans la bande de Gaza – et nous entendons, en même temps, les bombes et les missiles du Hezbollah qui tombent non loin de la maison.
Nous vivons la liaison terrifiante entre le Hamas qui a kidnappé le fils de cette famille en juin et les bombes du Hezbollah dans le nord du pays.
Nous parlons de Guilad Shalit, et nous savons que d’autres soldats ont été kidnappés non loin de là. Cette rencontre est tout simplement humaine, sensible. Bernard Henri Lévy écoute longuement, prend des notes. Le fait même d’être présent dans cette maison donne de l’espoir à la famille Shalit. Elle voit dans cette visite un peu irréelle, en pleine guerre, le fait que le monde n’oublie pas le destin des soldats.
Les intellectuels et philosophes ne dissertent donc pas que de questions générales. Ils se préoccupent aussi du destin d’un fils, de leur fils, aux mains d’organisations islamiques fanatiques et barbares.
En chemin, sur la route, nous sommes attaqués. Encore des missiles du Hezbollah qui pleuvent. Je suis au volant, nous ne sommes que tous les deux dans cette voiture. Nous sourions, l’espace d’un instant, en nous demandant s’il faut ralentir ou accélérer pour éviter que les missiles ne nous touchent. C’est BHL qui, d’un ton léger, presque en blaguant, me pose la question. Je lui réponds, franchement : « Je ne sais pas… »
Ma phrase le fait sourire. Bernard Henri Lévy n’a pas peur. Il a beaucoup de calme, de self control.
Je sens chez lui une forte volonté de vivre intensément chaque moment pour ensuite pouvoir le transmettre au monde entier, ce monde qui a tant de mal à comprendre et à véritablement ressentir ce que les Israéliens subissent depuis plusieurs semaines.
Un peu plus tard, nous arrivons sur une position de combat particulièrement « chaude ». Les soldats israéliens, dans l’unité sur le terrain, se rendent compte qu’ils ont affaire à un personnage important. Ils sont extrêmement fiers de lui parler, de lui expliquer leur vie.
Un dialogue s’installe entre lui et ces jeunes hommes qui sont, en ce mois de juillet 2006, dans des positions de combat alors que les jeunes de leur âge, en France ou ailleurs, sont à la plage, en vacances.
Lorsque Bernard Henri Lévy les quitte, ce n’est pas seulement une visite de courtoisie qui s’achève. C’est un symbole qui s’en va. Il a représenté, pendant quelques heures, le rationnel, la réflexion, le regard de l’analyste – et le courage ! Un regard qui va bien au-delà des évènements qui ont lieu. Un homme qui rentre raconter au monde cette situation locale qui a une envergure internationale.

Troisième scène. Depuis des années, des katyusha artisanales, partant de la bande de Gaza, s’abattaient sur le sud d’Israël.
Des milliers d’Israéliens victimes au quotidien de ces attaques attendaient une réaction de leur gouvernement et le monde restait totalement silencieux….
En l’espace de quelques secondes, ces katyusha tombaient sur des maisons, des écoles, des jardins d’enfants. Ces attaques faisaient véritablement régner un climat de terreur et d’angoisse. Le Hamas avait pris le pouvoir dans la bande de Gaza et régnait en maître absolu sur un million et demi de palestiniens. Son but déclaré : détruire l’Etat d Israël et faire la jonction avec le Hezbollah au nord afin de créer un étau mortel pour Israël.
Guilad Shalit était toujours aux mains des terroristes du Hamas.
D’ailleurs à l’heure où ces mots sont inscrits sur ces pages, le jeune homme est toujours aux mains du Hamas et aucune possibilité n’existe pour permettre au CICR ou à d’autres organisations humanitaires internationales de le voir.
Les critiques fusaient sur Israël et son armée. De nouveau, le monde ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre le droit d’Israël de se défendre et de se protéger face à des gens qui voulaient tout simplement tuer et créer dans la région un périmètre de mort.
Les roquettes tombaient d’abord autour de la bande de Gaza puis de nouvelles fusées ont touché Ashdod et Beer-Sheva puis bientôt le sud de la banlieue de Tel Aviv !
C’était une véritable guerre de missiles. Laisser faire aurait signifié faiblesse, défaitisme, voire la fin d’Israël.
Après des années de retenue, le gouvernement israélien décide donc de lancer l’opération « Plomb Durci. ».
Tout d’abord avec des frappes aériennes très précises et très dures contre des objectifs du Hamas, puis des opérations terrestres qui commencent dans différentes régions de l’étroite bande de Gaza.
Sur décision du gouvernement israélien, et pour des raisons de sécurité, la presse n’a pas été autorisée comme dans le passé à pénétrer dans la bande de Gaza pour couvrir le conflit de l’intérieur. Des journalistes palestiniens et étrangers, déjà présents sur place, rapportaient, hélas, la seule position palestinienne.
C’est alors que Bernard-Henri Lévy, en compagnie d’un photographe de guerre, Alexis Duclos, entre en contact avec les plus hautes autorités israéliennes et, encore une fois, demande à voir ce qui se passe de l’intérieur.
Il veut rencontrer des officiers et des soldats combattants. Son but n’est pas de jouer au chef d’Etat Major mais de rencontrer des hommes au combat, de les suivre en opération et de les entendre lui expliquer leurs dilemmes moraux, les efforts entrepris pour ne pas toucher des civils, la volonté – malgré l’énorme difficulté propre à ce type de conflit – de ne pas toucher femmes, enfants et civils innocents.
Bernard-Henri Lévy monte dans un véhicule en ma compagnie.
Au milieu des tensions et des situations les plus dangereuses, il va, en pleine obscurité, parcourir plusieurs kilomètres au cœur des combats. Pour voir. Comprendre. Pour parler avec ces hommes qui portent l’uniforme de Tsahal et qui lui racontent ce qu’ils ressentent dans ce combat contre les terroristes du Hamas et du Jihad islamique.
Le blindé parcourt un chemin difficile sur lequel, quelques heures auparavant, à l’endroit même où nous passons, des soldats ont été grièvement blessés par des mines, des road side bombs posées sur la route qui mène de la frontière israélienne vers Gaza.
Après quelques heures intenses passées avec ces soldats et ces officiers de terrain, BHL revient satisfait d’avoir rempli sa mission.
Il pourra de nouveau se baser sur ce qu’il a vu et entendu sur le terrain et non pas sur ces rumeurs et ces « ils » toujours porteurs de cynisme et de haine lorsqu’il s’agit d’Israël face à ses ennemis.

Philosophe, Bernard-Henri Lévy l’est toujours. Mais pas de manière restreinte. Car, selon moi, il est devenu, avec les années, un acteur à part entière de son temps.
Parfois, je le trouve bien seul. Mais il ne perd jamais sa foi dans le devoir de raconter et de se battre.
A la différence de nombreux autres intellectuels chevronnés et penseurs, il a compris que l’Idée n’est rien sans l’Action.
Il créera le débat voire des réactions virulentes mais il continuera de se battre car, comme nous, les Israéliens, il a compris que, sans l’action et le combat, on peut détruire des idées, des livres, puis des hommes, voire des civilisations entières.
Aujourd’hui, face à l’islamisme radical et violent, face à la montée des nouveaux fascismes, il est difficile de rester un simple spectateur qui lutte par des mots.
Bernard-Henri Lévy l’a compris.
Au péril de sa vie.

Olivier Rafowicz

Olivier Rafowicz, lieutenant-colonel de réserve, ancien porte-parole de Tsahal pour la presse étrangère, est actuellement directeur de la chaîne d’information Infolive.tv. Il est l’auteur de « le temps du retour » (Favre 2005) et de Israël Hezbollah. Prélude à la troisième guerre mondiale ? (Favre 2007).

Photo 1 : Sderot, sud d’Israël, dans une maison détruite par une rocket du Hamas ». (c) Alexis Duclos.
Photo 2 : Pendant la guerre de Gaza, avec « Asaf », pilote d’un hélicoptère Cobra. (c) Alexis Duclos.


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