Ses Combats – 2001: en Colombie, face aux fascistes de droite et de gauche (par Jesus Guerra)

COLOMBIE 3LETTRE DE JESUS GUERRA, ANCIEN FIXEUR DE BERNARD-HENRI LÉVY EN COLOMBIE A LILIANE LAZAR

Cher Professeur Lazar.

Je ne suis pas un écrivain. Je n’écris pas dans les journaux. Mais je suis celui qui a été le compagnon de Bernard-Henri Lévy quand il est venu chez nous, en Colombie, pour dire sans oeillères tout ce qui n’allait pas chez nous. Il a raconté sans avoir besoin de personne l’aventure que nous avons eue ensemble dans un excellent reportage pour le journal Le Monde et pour encore d’autres journaux. Mais vu que j’étais, pendant toute la durée de son reportage, ce que les journalistes anglosaxons appellent son « fixeur », je veux bien ajouter des points supplémentaires.

Ce que Bernard-Henri Lévy n’a pas raconté parce qu’il était dans les grandes sphères de son combat pour la vérité, c’est les conditions incroyables de notre voyage le long du rio Sinu, pour accompagner trois paysans à qui les Farc et les paramilitaires avaient brulé leur village mais qui voulaient revenir chercher leurs affaires. J’ai vu Monsieur Levy dormir à la belle étoile avec juste une couverture et sa veste sous la tête. Il mangeait, comme nous, les mêmes galettes de maïs. Il n’avait pas peur, plus que nous, quand les villageois du chemin nous signalaient des groupes suspects à proximité. Et, quand on est arrivés, j’ai vu les larmes dans ses yeux, puis couler sur ses joues, quand on a découvert les ruines des maisons et l’odeur des morts autour. Bravo pour l’endurance physique, Monsieur Levy. Merci pour l’émotion.

ll n’a pas raconté toute la vérité sur notre voyage à San Vincente del Caguan, chez les combattants des Farc, où je l’ai aussi escorté. Il n’a pas raconté par exemple que nous étions dans les zones les plus périlleuses, tout près de là où sera kidnappée Ingrid Betancourt. Et il n’a pas raconté comment notre avion a été kidnappé, au retour, par 4 paysans du Caguan qui nous ont obligés, sous la menace, à les embarquer. Comme l’avion était prévu pour le poids de quatre, vous comprenez qu’il y a eu un problème de poids. Et comme, en plus, l’orage a éclaté à la moitié du chemin vers Bogota et que, en plus, le pilote était cardiaque et s’est trouvé mal pendant le vol, on doit notre salut à une idée qu’a eue Monsieur Lévy : parler à l’oreille du pilote des deux sujets dont il avait compris, à l’allée, que c’était ses sujets préférés : le sexe et l’avenir de ses enfants. C’est ça qui l’a gardé réveillé (le pilote). Et c’est pour ça qu’on a fini par atterrir sans encombres à Bogota.

Monsieur Levy murmurant à l’oreille d’un pilote en train de trépasser des histoires de pute et d’éducation de ses enfants. En alternance. Et le pilote qui survit !

Et puis, il y a la chose la plus importante. On en avait beaucoup discuté, Monsieur Levy et moi. J’étais favorable à la raconter. Monsieur Levy trouvait que ça ne se faisait pas et qu’il avait promis le secret à la personne concernée. Maintenant 10 ans ont passé. Et, avec son accord, je dis tout. Personne ne s’est demandé, quand le reportage de Lévy a paru, comment il avait fait pour arriver jusqu’au chef des paramilitaires du moment, Carlos Castano, que personne n’approchait, que personne n’avait interviewé avant nous parce qu’il était l’homme invisible de la Colombie. Eh bien je vais le révéler aujourd’hui. C’est la « Defensora del Pueblo », la femme chargée des droits de l’homme dans l’Etat qui a fait l’intermédiaire. Incroyable mais vrai: la patronne des droits de l’homme nous conduit chez le patron des tueurs. Elle n’est pas venue en personne, bien sur, car elle aurait risqué de salir ses escarpins vernis. Mais elle a transmis la COLOMBIE 1demande. C’était une belle blonde, d’une famille de finqueros. Elle avait un mari mais aussi des accointances avec quelqu’un de l’entourage de Castano. Donc elle a transmis la demande. Elle a fait croire que, vu ses positions connues contre le fidelisme à Cuba, Monsieur Levy était du même bord. Et c’est elle qui, parce qu’elle aimait bien Monsieur Levy et que celui-ci lui a fait un peu sa cour, a obtenu le rendez-vous. Elle a été mutée après. Je ne crois pas que ça soit en rapport. Mais il faut quand même que ça soit mon sacré pays pour que les choses se mélangent comme ça et que la personne censément en charge des droits de l’homme prenne la responsabilité d’amener un français avec couilles chez le criminel le plus recherché de Colombie. Monsieur Levy n’a pas frémi pendant tout le voyage. Ils nous ont bandé les yeux pour qu’on ne puisse jamais raconter où les criminels se cachaient. Mais je peux témoigner qu’il n’a jamais perdu son calme. Pas plus, ensuite, quand on est arrivés au campement où les criminels se cachaient et où il les a interviewés sans émoi.

Le travail de Monsieur Lévy a fait grand bruit en Colombie. C’est la première fois que quelqu’un allait des deux cotés, physiquement. Et disait que c’était LA MÊME CHOSE.

Jesus Guerra.

Photo 1 : L’unité mobile Arturo Ruiz, l’une des unités les plus dangereuses des FARC. (c) D.R.
Photo 2 : Carlos Castano, à droite, avec ses hommes dans le nord de la Colombie en 2001. (c) AP.


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