Ses Combats – 2000 : dans la guerre du Burundi (par David Gakunzi)

BURUNDI  3Il y a comme une ardeur passionnée pour les combats, tous les combats pour la liberté, chez Bernard-Henri Lévy. Une ardeur qui le porte, qui le pousse d’une cause à l’autre. Un jour le voilà en première ligne pour défendre les Bosniaques assiégés dans Sarajevo ; un autre jour, il est chez les Noubas du Sud Soudan ou chez les Darfouris ; un autre jour encore le voilà en Géorgie, en Afghanistan ou au Burundi. Il court le monde, observe, écrit, interpelle, fustige, dénonce, rappelle avec verve chacun à son devoir d’humanité. Avec un art du geste et une fougue inimitables. Et qu’importent les critiques : il faut faire son chemin, l’essentiel n’étant pas de contenter, de plaire à tout le monde mais bien de porter une certaine exigence de vérité et d’assumer sa responsabilité d’homme, son devoir de témoigner.

La responsabilité de témoigner. C’est sur le terrain, au Burundi, que j’ai rencontré Bernard et appris à le connaître. Le Burundi était à cette époque un champ de ruines labouré par la haine, défiguré, ravagé par l’insensé de la violence totale de l’histoire. Et le monde continuait d’aller son chemin, de tourner comme si de rien n’était. Qu’était-ce, en effet, que ce Burundi pour la communauté internationale sinon un minuscule bout de terrain perdu aux confins du monde, un morceau de terre sans intérêt stratégique, économique ou militaire. Alors ? Alors les Burundais pouvaient crever, mourir, végéter dans la violence, continuer à s’entre-égorger si cela leur chantait. Bernard n’était pas de cet avis : il était venu, il était là pour comprendre, pour témoigner.

Témoigner. Mais est-il de notre devoir, est-il du devoir du philosophe – pour paraphraser Sartre – de s’occuper de ce qui ne le regarde pas ? Evidemment, répond Lévy. Car qui sommes-nous au-delà de ces frontières qui nous séparent ? Qui sommes-nous ? Des nations fermées sur elles-mêmes et isolées les unes des autres ? Un amas, un agrégat de pays vivant en autarcie et n’ayant en partage que cette planète qui nous héberge ? Non, nous sommes en réalité liés et déterminés – dans une certaine mesure par les convulsions, les soubresauts, les flux et reflux des uns et des autres. Témoigner pour les Burundais c’est tout simplement rappeler cette mutuelle détermination ; proclamer, promouvoir cette idée de socialité globale.

Mais est-ce bien là la vocation du philosophe ? Sa tâche n’est-elle pas plutôt de contempler, de lire le monde loin de toute cacophonie ? Il y a interaction, simultanéité, continuité entre réflexion et action, affirme Bernard-Henri Lévy : si penser demeure un geste solitaire, la vocation du philosophe n’est nullement de rester cloisonné dans sa tour d’ivoire face à la déraison de l’histoire : il est appelé à se jeter dans la mêlée, à descendre dans l’arène, à proclamer son oui ou son non, à mettre en jeu sa notoriété, sa crédibilité, son capital symbolique. Car, quand la barbarie prospère, quand elle enfle comme un monstre, quand la haine explose, quand le fanatisme, le mal, l’esprit du mal s’installent quelque part, terrifient, s’occupent des hommes, détruisent l’homme, tous les hommes, quand on enferme ou qu’on abat les hommes comme des animaux, se taire, regarder ailleurs, ne pas prendre concrètement position au nom de la sacro-sainte objectivité, neutralité scientifique, de la nécessaire hauteur de vue et de la distance critique à garder, à sauvegarder, n’a aucun sens. Adopter une telle posture, relèverait tout simplement du mépris de l’homme et de l’abjection.

Car il est du devoir du philosophe, selon Bernard-Henri Lévy, il est du devoir du philosophe, dans ces moments de destructivité radicale, d’être du côté des victimes, des proscrits, des maudits, des rejetés, des écrasés ; il est de sa responsabilité de témoigner pour eux, de s’emparer de tous les moyens de communication, de la radio, de la télévision, des journaux, de l’internet, d’exercer pleinement son droit de parole pour attirer l’attention sur leur sort, pour faire entendre leur cris étouffés dans les décombres du silence, de l’oubli, des persécutions, des purifications, des fosses communes. Il lui appartient de trouver les mots qu’il faut, les mots chocs pour toucher l’intellectualité, la raison critique et le cœur de ses concitoyens afin de les sortir de leur frivolité quotidienne : il faut que sa souveraine et libre parole, sa plume hors de toute tutelle idéologique, soient entendues, lues, écoutées, comprises ; elles auront alors valeur de boucliers pour les victimes face à la machinerie de la barbarie.

Mais de quel ordre est donc, finalement, la philosophie ? Du dire ou du faire ? Des deux, répond Bernard-Henri Levy. Penser, énoncer, théoriser, expliquer, interpréter le monde, construire un discours critique sur le monde, donner du sens, oui, telle est la fonction première du philosophe. Mais la pensée ne saurait être confinée, réduite à un simple exercice de spéculation intemporelle, désincarnée, conduite, réalisée hors du monde. La pensée doit prendre part au monde et le philosophe doit joindre le geste à la parole : il n’y a pas l’ombre d’une contradiction entre travail intellectuel studieux, travail de longue haleine et engagement dans l’actualité, engagement quotidien dans le feu du réel. Car si l’esprit nourrit le réel, l’esprit se nourrit, en retour, du réel.

L’œuvre de Lévy est questionnement implacable de toutes conceptions achevées, établies, fermées une fois pourBURUNDI 4 toutes, rigides, admises ; elle est refus de tout embrigadement dans des cases prédéfinies, rejet de toute tentation de rationalité totalitaire ; elle est philosophie en mouvement, philosophie en actes. De son passage au Burundi est née, quelques temps après, une radio vecteur de citoyenneté, vecteur d’espérance et de fraternité ; une radio financée par la Fondation qui porte le nom de son père, André Lévy. Depuis, cette voix de la citoyenneté a fait son chemin: elle est devenue une radio télévision qui porte avec brio le courage de la paix et de la pluralité au Burundi. Son tempo, son timbre, ses images constituent, sans conteste, un des remparts contre le retour à la barbarie au Burundi.

David Gakunzi.

Ecrivain et journaliste d’origine burundaise David Gakunzi a publié de nombreux ouvrages consacrés à plusieurs personnalités africaines. Militant de la paix, il est le président du centre international Martin Luther King, à Kigali, au Rwanda. Il est également membre du comité de rédaction de La Règle du Jeu.

Photo 1 : Le Burundi sort de 13 ans d’une guerre civile entre une rébellion hutue et l’armée dominée par la minorité tutsi. Le conflit a fait près de 300 000 morts. (Archives Reuters). (c) D.R.


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