Ses Combats – 1979 : lutter contre la faim dans le monde et fonder Action contre la faim (par Robert Sebbag)

sebbagLa première fois que j’ai rencontré Bernard-Henri Lévy, c’était à Toulouse, en 1979. Il donnait une conférence sur ses deux livres, La Barbarie à visage humain et Le Testament de Dieu. Leur lecture m’avait impressionné. J’adhérais à sa critique du marxisme, à son analyse du communisme, ainsi qu’à son idée d’aller chercher dans la Bible des armes pour penser le Mal et pour y résister. Premier médecin occidental envoyé et missionné, au Vietnam, pendant deux ans, par le ministère français des Affaires étrangères, j’avais pu voir sur place ce qu’était un régime « communiste » et l’analyse de Lévy me semblait d’autant plus pertinente. En tout cas, je l’écoute, ce jour-là. A l’issue de la conférence est organisé, comme souvent, un diner. Nous parlons. Beaucoup. La scène se passe, dans mon souvenir, dans l’ancien Centre communautaire juif de la ville. Curieux de tout et intéressé, en particulier, par mon expérience d’homme et de médecin de terrain, Bernard-Henri Lévy me dit qu’il souhaite me revoir lors d’un de mes séjours parisiens. Un mois plus tard, nous avons rendez-vous au café de Flore. Il évoque sa volonté de créer une ONG consacrée au problème de la faim dans le monde. Il veut faire cela avec un groupe d’intellectuels de haut niveau. Et il me propose de rejoindre le petit groupe.

L’une des choses que j’aimais – et que j’aime – le plus chez Bernard c’est sa simplicité : « Je vois Françoise Giroud ce soir, pouvez-vous vous joindre à nous ? », me dit-il ce jour-là. Le « nous» comprenait en effet Françoise Giroud. Mais aussi Gilles Hertzog, Guy Sorman, Jacques Attali, la future altermondialiste Susan George et d’autres. Toutes personnalités que j’allais donc rencontrer, le soir même, et avec qui commençait une passionnante aventure.

Jeune provincial, j’étais impressionné par ces grandes figures intellectuelles. Mes différentes missions en Amérique du Sud, au Vietnam, me permettaient, certes, de leur apporter mon expérience. Je confrontais la réalité du terrain à leurs réflexions, mon vécu à la ligne intellectuelle autour de laquelle étaient en train d’être bâties les fondations d’AICF. Mais enfin, c’etait quand même Attali… Et Giroud… Et Bernard-Henri Lévy qui, lui, de surcroit, était encore auréolé de son expérience de terrain, quelques années plus tôt, au Bangladesh… Donc j’étais tout de même très intimidé !

Nous n’avions pas de bureau, à cette époque. C’était la ligne des fondateurs, et en particulier de Bernard : tout l’argent pour le terrain, pour les missions concrètes, le moins possible de « frais de siège » qui engendrent trop souvent de la bureaucratie humanitaire. Et donc les réunions se faisaient avenue de Latour Maubourg au domicile de Françoise Giroud ou rue des Saints-Pères, celui de Bernard. En général, c’était le dimanche. Participaient, jusque tard le soir, les fondateurs dont je me trouvais donc être. Les discussions étaient passionnantes. Car à la fois concrètes et philosophiques. Orientées vers l’action mais avec, pour chacun, de vrais parti-pris théoriques.

C’est au cours de ces soirées que s’est créée cette alchimie qui nous lie, aujourd’hui encore, Bernard et moi. Cette disponibilité, cette ténacité dans le combat, cette ouverture et cet attachement aux autres, ce naturel : ce sont, en ce monde, quelques unes des vertus qui me touchent le plus et je découvrais, semaine après semaine, qu’il les possédait de manière éminente. Pour lui, aider l’autre, soutenir les affamés, subvenir à leurs besoins d’extrême urgence n’était pas seulement une idée – c’étaient des actes.

Ainsi naissait AICF. Nous avons déposé les statuts, établi la charte que Bernard-Henri Lévy a, pour l’essentiel,COUVERTURE AICF SEBBAG rédigée. Nous avons fait une conférence de presse où lui et Françoise Giroud menaient les débats avec maestria. Et, à partir de là – nous sommes à l’automne 79 – nous avons, ensemble, parcouru la France pour créer des « comités locaux ». C’était la spécificité d’AICF. C’est ce qu’elle avait d’unique dans le paysage des ONG de l’époque. Ce coté décentralisé, absolument décentralisé, qui s’attachait au niveau local, et faisait qu’une localité d’un pays riche choisissait, pilotait, finançait, suivait, bref, adoptait,un projet humanitaire local dans une localité d’un pays pauvre.

L’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en décembre 79 nous mobilise. Nous recevons des témoignages alarmants des premiers réfugiés à Peshawar. Pas de tentes, pas de nourriture. En mai juin 80, AICF, sous l’impulsion de BHL, lance son premier appel par une conférence de presse qui se tient … à la Sorbonne ! Un million de francs – somme colossale – seront récoltés. Nous avons les moyens d’intervenir. Je suis le premier français d’une ONG à me rendre clandestinement en Afghanistan en passant par le Pakistan, à dos de mulets, pour venir en aide sur place aux populations. Bernard-Henri Lévy, lui, s’y rendra, un peu plus tard, avec Marek Halter et Renzo Rosselini. De retour en France, mon témoignage sera publié dans le Figaro du 12 septembre 80 sous le titre « Un médecin témoigne ». Celui de Bernard dans le Nouvel Observateur.

Bernard, au moment où je pars pour l’Afghanistan, est sur un autre front. Mais toujours pour AICF. La crise humanitaire au Cambodge fait rage. Et elle l’amène, la même année donc, à organiser et à participer avec MSF, à la Marche pour la Survie aux côtés de Joan Baez et de 150 personnalités américaines et européennes. Gilles Hertzog est avec lui. Ainsi que Danièle de Betak et Jacques-André Prévost, autres membres de l’Association. Le 5 février 1980, ils sont à la frontière thaïlandaise et tentent de pénétrer au Cambodge avec un convoi d’aide alimentaire destiné aux populations civiles victimes du conflit qui oppose, d’un coté, les Vietnamiens et le gouvernement pro-Vietnamien de Phnom Penh et, de l’autre, le dictateur Pol Pot et les Khmers Rouges. Ils resteront bloqués à la frontière, près du camp de Sakeo. Mais l’opinion internationale est alertée de la situation – dramatique – que vivent ces réfugiés. AICF, là aussi, a rempli son rôle.

De fait, AICF sera, au cours des années qui suivent, sur tous les fronts, aux côtés de toutes les populations victimes des conflits, des guerres et des famines. Médecin, je participe à différentes missions d’urgence, certaines plus difficiles et plus terribles que d’autres : en Ouganda, au Soudan, en Erythrée. De son côté Bernard ne manque jamais une occasion de les dénoncer, d’alerter l’opinion, les politiques. Et il se rend lui-meme, toujours pour AICF, en Erythrée, puis au Tigré, qui sont deux territoires où les ravages de la guerre aggravent encore ceux de la famine. En Erythrée, il est accompagné par le futur écrivain et académicien Jean-Christophe Rufin. Bhl sur le terrain. Bhl qui ne se contente pas de philosopher en chambre mais va sur les champs de bataille.

Et puis, il y a l’Ethiopie, en 1985. Le dictateur Mengitsu orchestre des déplacements de populations du nord vers le sud, pour remodeler la carte de son pays à sa guise en s’inspirant des méthodes de Staline ou de Polpot. Les déplacés meurent par dizaines de milliers. Et ils meurent, le plus souvent, de famine. Quel est, alors, le role de l’aide internationale et de la présence des ONG en Ethiopie ? Sauver les corps ? Ou conforter le projet totalitaire du Négus Rouge en subvenant aux besoins des déplacés ? MSF décide de s’en aller. Au sein d’AICF s’engage, aussi, un grand débat. Certains pensent qu’il faut continuer à apporter de l’aide aux populations, quelles que soient le climat, le contexte ou les arrière-pensées politiques : c’est ce que souhaite Françoise Giroud, qui est alors présidente de l’association. D’autres soutiennent qu’on est en train de devenir complices des bourreaux – et c’est ce que dénonce BHL après un voyage sur place. Pour ma part, j’oscille entre pragmatisme et politique. Il faut qu’il y ait les deux et que les deux positions soient conciliables. Nous sommes restés en Ethiopie. La ligne-Giroud a triomphé.

Est-ce que Bernard a, alors, quitté l’AICF? Je ne sais pas. Vous me l’apprenez. J’ai le souvenir de débats houleux au sein du Bureau de l’Association. Et peut-être, en effet, d’une engueulade un peu plus définitive que les autres. Mais j’ai l’impression, en même temps, qu’il n’a jamais cessé d’être à nos côtés. Lors des missions que nous avons menées, dénonçant, lui, d’une manière plus intellectualisée, nous de manière plus concrète, les barbaries contemporaines, nous avons toujours été du même bord. J’ai établi, alors, des rapports plus personnels avec lui. J’ai découvert cette fidélité qu’il a. Cette intelligence. Sa loyauté. Et puis le fait que, franchement, cet homme n’a peur de rien. Mais cette Association qui lui doit tant, ce modèle d’ONG qu’il a pensé et, plus qu’aucun autre, porté sur les fonts baptismaux, je pense qu’il ne s’en est jamais réellement éloigné.

Robert Sebbag

Docteur en médecine, spécialisé en médecine tropicale et parasitaire. Attaché des Hôpitaux de Paris (Hôpital de la Pitié-Salpétrière – Maladies tropicales, parasitaires et sida). Membre fondateur, en 1979,  d’AICF. Il est, depuis 2006,  Vice-Président Accès Médicament chez Sanofi-Aventis et  occupe parallèlement les fonctions d’Administrateur national de la Croix Rouge Française et de Président de la Commission des opérations et des relations internationales. Il est également chargé de cours à l’Université de Paris VI.

(Propos recueillis par Laurence Roblin)

Photo 1 :  Robert Sebbag en 1980, FR3, présentation d’AICF (c) D.R.
Photo 2 : Couverture de la Charte AICF (c) D.R.


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