Ses Combats – 1977 à nos jours : contre le soviétisme et ses avatars (par Philippe Boggio)

URSS BHL SES COMBATSNé pendant l’éruption de l’Archipel du Goulag. Comme d’autres, comme André Glucksmann avec sa « Cuisinière et le mangeur d’hommes » au milieu des années 70, le réquisitoire d’Alexandre Soljenitsyne précipite le jeune Bernard-Henri Lévy dans l’horreur du « fascisme rouge ».

Jusque là, ce qui va devenir pour lui un combat radical de deux décennies est resté en gestation. Le procès Kravchenko (1949), la chute de Budapest (1956) et le premier ressac d’intellectuels du PCF, l’anti-communisme de Raymond Aron ou de Jean-François Revel n’ont pas suffi à éloigner tout à fait la génération du Normalien d’un vague reste de compagnonnage, même critique. Sauver le communisme du stalinisme, et d’abord le communisme à la française, on en est encore là. BHL, c’est vrai, est plus rétif que d’autres, ses engagements sont plus littéraires, ses solidarités plus perplexes, comme à l’égard de ses amis maoïstes. Toutefois, ses admirations demeurent révolutionnaires (Louis Althusser, Régis Debray).

Même si le réel se décante très vite, en Europe, dans les années qui suivent mai 68, c’est la foudre Soljenitsyne qui, pour l’essentiel, l’électrise. Comme il est déjà philosophe, c’est à la philosophie qu’il demande d’abord de remonter à l’origine du mal. Il édite chez Grasset de jeunes auteurs un peu plus iconoclastes que ne l’est leur temps : Jean-Marie Benoist, Jean-Paul Dollé, Christian Jambet et Guy Lardreau… « Nouvelle philosophie », chute des idoles. Renvoi des grands philosophes à leurs responsabilités dans l’émergence des totalitarismes. Lui-même publie, en 1977, « La Barbarie à visage humain », qui témoigne de son ambition d’aller fouiller plus profond dans les causes de l’abject, de creuser encore, à toucher les xénophobies, les haines de l’autre et de soi, l’aversion antisémite, toutes génitrices des deux totalitarismes alors connus, le « rouge » et le « brun ».

L’histoire des idées françaises retient de l’émission Apostrophes, le 27 mai 1977, que Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann ont inauguré, ce soir-là, l’ère des intellectuels médiatiques. En fait, ils ont surtout sonné le glas de malentendus : si la gauche doit l’emporter, en 1978, aux élections législatives, puis si François Mitterrand devient président, en 1981, ce sera lestés des crimes du communisme et, plus encore, de ses dérèglements baptismaux. Fin de l’alibi, pour le socialisme tricolore, de ne pas être moscovite.

Bernard-Henri Lévy va continuer ainsi à combattre le soviétisme d’abord par ses marges, par ses cousinages lointains, ses imitations trempées dans le réformisme occidental. Lui qui soutient, conseille même, le candidat Mitterrand, pourfend sans relâche le programme commun et les dirigeants du PCF. Juste avant l’élection présidentielle paraît « L’Idéologie française » qui, on l’a trop oublié, traque le pétainisme jusque dans ses versions « rouges » ; et BHL devient un proscrit dans son propre camp, à gauche.

Il tient une chronique vigilante dans Le Matin de Paris, un an durant. Il y signe un texte abrupt, à l’estomac, « Nous sommes tous des catholiques polonais », très peu de temps après la victoire de l’Union de la gauche, en 1981, où il fustige « les lenteurs », les réticences de celle-ci à soutenir la révolte des syndicalistes de Solidarnosc. Il pointe « le désordre d’une gauche flottante » qui n’a rien compris aux enjeux de Varsovie et qui omet, une fois encore, comme à Budapest, comme à Prague, de relever la trace de l’Armée rouge « sous la botte de Jaruzelski », alors qu’elle avait été si prompte, au Chili, à voir la patte de la CIA derrière le coup de force de Pinochet.

Surtout, à ses yeux, les intellectuels français, encore marxisants à des degrés divers, les ministres socialistes, négligent volontairement le caractère catholique du soulèvement polonais. A Varsovie, « les bourreaux parlent marxisme », écrit Bernard-Henri Lévy, alors que « la Sainte Vierge assiste les opprimés ». Fronde polonaise à front renversé. Sur les bords de la Vistule, la gauche française ne peut plus chercher, comme à son habitude, d’improbables corrections au marxisme, ou les tardifs repentirs qui lui permettraient de sauver, une fois encore, ses illusions. Les syndicalistes de Gdansk n’ont pas les mêmes valeurs que ceux de Billancourt. « Lech Walesa, note-t-il, ne roule pas pour le Programme commun ». Les évènements de Pologne viennent contredire le « pauvre brouet de laïcisme, de matérialisme, de marxisme mal digéré et de vague philosophie des Lumières qui constitue tout le bagage de nos apparatchiks ». L’Eglise, à Varsovie, est bien « la seule alternative de civilisation » à pouvoir s’opposer « au bloc soviétique », et aux « idolâtres du Kremlin et d’ailleurs ».

Bernard-Henri Lévy participe à toutes les manifestations, à tous les meetings organisés à Paris pour la défense des droits de Solidarnosc, et la dénonciation des emprisonnements d’intellectuels et de syndicalistes polonais. Depuis plusieurs années, ces protestations de rue sont devenues, pour lui, un mode d’expression familier. Dans la presse, les photographies commencent à le montrer sous des banderoles, porte-voix devant le visage. Long jeune homme mince, dostoïevskien, crinière de jais et voix passionnée, qui rameute les bonnes volontés anti-totalitaires, à chaque fois que les héritiers de Staline musèlent les libertés quelque part, qui improvise des comités, signe ou lance des pétitions.

C’est la grande période de la découverte, dans la véhémence, par les enfants de mai 68, de la dissidence soviétique et du sort fait à ses héros par le pouvoir soviétique. Paris devient la seconde patrie des refuzniks d’URSS, de Prague ou de Berlin-Est, et le jeune philosophe est toujours de ceux qui accueillent les exilés, ces intellectuels, ces scientifiques, parvenus, de justesse, à se faire expulser de leur terre natale parce que, pour eux, les gestes de soutien occidentaux ont été assez forts, assez nombreux, pour empêcher Moscou, Prague ou Berlin-Est de les assassiner ou de les épuiser physiquement, moralement, dans des camps d’internement. Mais beaucoup d’autres manquent à l’appel.

Comme Andreï Sakharov et sa femme, Elena Bonner, pour lesquels Bernard-Henri Lévy prend fait et cause. Depuis sa fameuse conférence de presse, à Moscou, en 1974, devant les correspondants étrangers, pour avertir des risques qu’une URSS surmilitarisée ferait courir au monde, le célèbre physicien, développeur de la bombe H, voit sa liberté de mouvement et d’expression peu à peu rognée par le régime. En 1975, il est empêché de se rendre à Oslo pour y recevoir le prix Nobel de la Paix, qui vient de lui être décerné. C’est sa femme qui prononce son discours à sa place. Le même jour, Sakharov assiste, à Vilnius, au procès d’un autre dissident, le mathématicien Leonid Pliouchtch. Il fait paraître « Mon Pays et le monde », livre dans lequel il condamne la répression soviétique contre les écrits et les déclarations critiques, ce qui lui vaut de nouvelles limitations de ses privilèges. Quand Leonid Brejnev se rend à Paris, en 1977, à l’invitation du président Valéry Giscard d’Estaing, tout est fait pour gâcher au Soviétique le plaisir de son séjour. Michel Foucault, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et la nouvelle génération d’intellectuels, dont Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, invitent les dissidents présents en France et la foule des Parisiens à une soirée de dénonciation, au Théâtre Récamier. Les jours suivants, les manifestations ne cessent pas et ils sont chaque fois, tous deux, en première ligne. Avec d’autres écrivains ou, parfois, des journalistes ils prennent l’habitude de faire la jonction avec des artistes, retenus en Tchécoslovaquie ou en Allemagne de l’Est. Des textes, des films sont rapportés clandestinement de derrière le Rideau de fer – et, là encore, Bernard-Henri Lévy est de tous les complots…

En France, commence l’ère des « droits de l’homme », droit des victimes civiles, prises dans la guerre et le joug policier. Puisqu’il est devenu impossible de soutenir un camp plutôt que l’autre, les causes de l’un comme de l’autre étant trop ambiguës, au moins faut-il sauver leurs victimes : voilà le leitmotiv martelé par le jeune Bernard-Henri Lévy. Mouvement fiévreux, là aussi, euphorique au début, d’autant plus empressé qu’il tente de dépasser les culs de sac idéologiques que Bernard-Henri Lévy, par ses essais, a lui-même contribué à obstruer.

La rue, toujours. Des coups de main médiatiques, qui empruntent à la pub et à l’agit-prop. Aux côtés de Bernard Kouchner, Bernard-Henri Lévy mène campagne en faveur des « boat-people » du Vietnam. Il est probablement même l’inventeur, lors d’une réunion mémorable qui se tient chez l’écrivain russe dissident Vladimir Maximov, de l’idée de « Un bateau pour le Vietnam ». Il manifeste, avec l’écrivain Marek Halter, contre les JO de Moscou ou les lâches tiédeurs européennes à l’égard du grand voisin russe. Lorsque Andreï Sakharov est assigné à résidence à Gorki, en 1980, surveillé, filmé, nuit et jour, par le KGB, il entraîne un cortège de protestation vers l’ambassade d’URSS à Paris.

En 1979, l’Armée rouge a envahi l’Afghanistan : Bernard-Henri Lévy décide de s’y rendre en compagnie de Marek Halter et de Renzo Rossellini, fondateur de la radio romaine Radio Cita Futura. Voyage bref, en 1981, depuis le Pakistan, à quelques encablures de Peshawar, juste pour remettre aux groupes de résistants l’émetteur d’une Radio libre pour Kaboul. Fort symbole, cependant, décuplé à coups de récits, ensuite, dans la presse, et qui aura assez de force, chez Bernard-Henri Lévy, pour introduire une fidélité à l’Afghanistan, son retour sur place en 1992, et son engagement en faveur du commandant Massoud.

Désormais, Bernard-Henri Lévy monte la garde au plus près possible du Mur, des murs, policiers et mentaux, du « bloc » et de ses annexes. Dans sa génération, par antiaméricanisme, beaucoup préfèrent offrir leur compassion militante aux victimes du fascisme « brun », du Salvador ou du Nicaragua. Lui va vers l’Est, résolument, par les chemins de l’Holocauste, ouvrant, au soleil levant, une route intime, un pèlerinage autobiographique qu’il ne cessera plus de parcourir. Soutien éditorial, et souvent physique, aux dissidences ; besoin de se rapprocher des syndicalistes polonais, des intellectuels tchèques, des scientifiques russes en rupture de ban, de les rejoindre, de leur parler de vive voix; de nouer des liens personnels avec ses interlocuteurs, comme pour les aider à ne pas désespérer tout à fait. Reportages, grands entretiens clandestins, pour Le Monde, pour les journaux européens puis pour sa revue, La Règle du jeu. Bernard-Henri Lévy s’est mis à parcourir l’arc de cercle totalitaire à grandes enjambées.

Sensibilité nourrie de culture juive ? Il est plus familier des cocus de l’Histoire de ce côté-là. Il les décrit mieux. Leur grisaille, fondue dans celle du décor. Il en retient l’aspect lépreux, comme Brecht avant lui, l’absence de joie ambiante, même à l’approche d’une possible libération. Ainsi, il est à Moscou, à l’automne 1989, quant est abattu le Mur de Berlin, et encore, en 1991, deux jours après la fin du putsch et, par deux fois, il s’étonne « des mêmes gestes las, un peu lents » de Moscovites qui pourraient se sentir « délivrés ». « Est-ce que ce n’est pas le plus beau jour de leur vie, depuis soixante-quatorze ans ? » demande-t-il, en 1991. « Mais ils attendent, voyez-vous, lui répond-on. Ils guettent ce qui doit venir ».

Alors, Bernard-Henry Lévy attend avec eux. Il sait, il se doute de « ce qui doit venir ». Il l’a écrit par prémonition, dès les années 70. Le retour du monstre originel, débarrassé de ses oripeaux marxistes. Slavismes et autres sauvageries ancestrales revenues en cour. « D’un côté, une Europe identitaire, nationale, tribale, raciste, xénophobe, chauvine, etc (…), explique-il dans une interview. De l’autre coté, une Europe libérale, démocratique, cosmopolite, universaliste, celle dont l’existence m’empêche de désespérer ».

Il s’est indigné quand des intellectuels ont proclamé « la fin de l’histoire » et l’ouverture du grand bal permanent des démocrates, sur l’ancien terreau des charniers communistes. Paradoxalement, il a plutôt, alors, renforcé sa veille de guetteur inquiet autour des murs. Dès la chute du régime, en RDA, puis avec la fin de l’Union soviétique, il a accéléré encore le rythme de ses voyages vers l’est. Reportages, grands entretiens, enquêtes dans les anciennes démocraties populaires, sondant, chez ses interlocuteurs, l’écho de tentations nationalistes et ultra. Voyages aussi dans l’Europe encore dite de l’ouest. Allemagne, Autriche. Même question : quelle couleur fraîche va prendre le fascisme du millénaire ? Parce qu’il va forcément en prendre une…

Le malheur bosniaque et le siège de Sarajevo vont ensuite resserrer ses chemins pour quelques années. Il écrit, souvent sur place, ou filme, sa honte de l’Europe. Auschwitz, répété pour l’éternité ? Et l’esprit de Munich, toujours, pour seule réponse ? Les mêmes mécanismes enclenchés, qu’importe la défroque, en face d’une même lâcheté collective ?

C’est cela. Mais, pour le dire, Bernard-Henri Lévy a des mots propres à ces confins européens. Qui n’appartiennent pas tout à fait à la langue qu’il emploie en Afghanistan ou aux USA. Dans ses descriptions, en Hongrie ou dans les Balkans, à Moscou ou à Prague, les hommes sont souvent plus écrasés qu’ailleurs, comme vidés de l’intérieur. Comme si une lobotomie à usage universel avait fait son usage, il y aura bientôt cent ans, sans laisser vraiment aux descendants la possibilité d’un après. L’URSS. Ses effets retard. BHL les sent, certainement plus distinctement qu’un autre. « Ce qui doit venir ». Alors, il s’en va reprendre son tour de garde.

Philippe Boggio

Ancien grand reporter au Monde, Philippe Boggio est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels les biographies de Coluche (Flammarion, 1991 et 2006), de Bernard-Henri Lévy (La Table Ronde, 2005) et de Johnny Halliday (Flammarion 2009).


Photo : Bernard-Henri Lévy manifestant, en 1977, devant l’ambassade soviétique á Paris contre la visite de Brejnev à Paris. (c) D.R.


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