Sarkozy, Kadhafi et le philosophe (Le Point, le 10 novembre 2011, article de Saïd Mahrane)

logo2010«Idée saugrenue de rentrer dans l’enfer dont les autres essaient de sortir.» Est-ce le journal d’un fou? Ou un essai, un reportage, une enquête, le script d’un prochain film? En l’occurrence, rien de tout ça. « La Guerre sans l’aimer » est sans genre. Un titre, emprunté à Malraux, qui dit l’état d’esprit de l’auteur au moment de s’engager dans cet «enfer» à l’issue incertaine. Ambition: «dégager» Kadhafi. Passé maître dans l’art du détail et de la narration, Bernard-Henri Lévy, défenseur des chebabs (jeunes combattants), nous prend la main et nous livre tout des petits et des grands secrets du conflit libyen, nous faisant enfiler tantôt un gilet pare-balles, tantôt un habit d’apparat élyséen.

Au cours de ce périple long de 200 jours et de 640 pages, on croise des Libyens par milliers, des émissaires peu rassurants, des diplomates prisonniers de leur formation, une Hillary Clinton bien frileuse, un Alain Juppé tâtonnant… Et un étonnant président de la République nommé Nicolas Sarkozy, «figure dominante de cette histoire».

Au commencement, la Libye. Une révolte. Un peuple pris sous le feu des hommes de Khadafi. Puis un coup de fil satellitaire de BHL – migraineux – depuis le fief des insurgés.

«Je suis à Benghazi, monsieur le président.

Ah, fait-il, comme si rien n’était plus naturel que de m’entendre depuis Benghazi. Comment les choses vont-elles? Comment vas-tu ?Le point BHL 10_11_11 1

C’est lui qui, le premier, m’a tutoyé. (…)

– J’ai une chose importante à te dire.

– Oui? (…)

– Je viens de rencontrer les Massoud -libyens.

– Les quoi?

– Massoud. L’opposition à Kadhafi. Massoud, à qui la France, sous Chirac, a honteusement fermé sa porte…

– Je sais… Je sais… (…)

– Je viens d’assister à un spectacle extraordinaire: la naissance de la Commune de Benghazi.

– La Commune? J’entends mal… (…)

– Mon idée est de ramener à Paris une délégation de ce Conseil qui vient de se former.

– Bon.

– Mais j’ai une question. Je l’ai promis aux intéressés et je me dois de te la poser: accepterais-tu de recevoir personnellement cette délégation? (…)

– Bien sûr.»

Le point BHL 10_11_11 2C’est le début de tout. Le président de droite et le philosophe de gauche s’entendent comme deux copains de longue date. Et pour cause… «Une très ancienne amitié qui date de sa toute première élection, à 27 ans, comme maire de Neuilly. J’étais électeur à Neuilly. Il m’avait invité à déjeuner. Et une relation est née là, oui, ponctuée de vrais moments de camaraderie; de complicité intellectuelle (…); d’épisodes biographiques du genre que l’on n’oublie pas facilement – le mariage d’un frère; ou ce matin funeste de novembre quand le sol se dérobe sous vos pieds, quand vous croyez que vous allez mourir aussi, et où l’on a commencé par vous répondre qu’il n’y a plus de place, même pas une petite tombe, dans l’ancien cimetière de Neuilly – grâce au ciel, il était là…», écrit l’auteur. Le temps de «sauver un peuple», les deux hommes font donc fi de leur appartenance politique, se moquant du qu’en-dira-t-on de gauche et de droite. (Sarkozy, taquin: «Tu crois qu’elle aurait fait ce que j’ai fait, Mme Royal?»)

Une délégation du CNT, accompagnée de Bernard-Henri Lévy, se rend donc à l’Elysée. «Tout faire depuis ici, à travers la cellule diplomatique, et ne rien dire à personne – garder le secret, même pour Juppé», suggère le philosophe au chef de l’Etat, qui ne relève pas, mais s’exécutera. Dans le salon Vert de l’Elysée, Sarkozy se montre grave, à l’écoute des Libyens, sensible à leurs témoignages, décrète qu’il s’engagera à leurs côtés. Et promet de réunir une large coalition. «Quand je pense à tous ces gens qui diront que je fais ça pour des raisons politiciennes…» grogne-t-il. Qu’est-ce qui anime donc ce président, hôte démonstratif de Kadhafi en 2007? La volonté d’effacer cette erreur? Le philosophe se le demande: «Une information dont, seul, il disposerait? (…) Un événement, lorsqu’il envoya son secrétaire général et son épouse négocier la libération des infirmières bulgares?»

La guerre s’annonce proche. La tension politique monte. Nicolas Sarkozy négocie avec ses homologues les plus influents le vote d’une résolution à l’Onu. Mais Obama hésite; Merkel refuse. Sarkozy charme, promet, éructe: «Je ne sais pas si la chancelière (Merkel) se rend compte des risques qu’elle a fait prendre à son pays je suis de ceux qui jugent naturelle la candidature de l’Allemagne à un siège au Conseil de sécurité de l’Onu, mais comment peut-on (…) se défausser de cette façon?»

Le 17 mars, l’Onu vote finalement la résolution 1973 autorisant l’intervention de l’Otan en Libye. Aussitôt, des avions bombardent les chars de Kadhafi postés aux portes de Benghazi; ces premiers appareils sont français. Le lendemain, des drapeaux tricolores claquent au vent libyen, ce qui fera naître un sentiment patriotique dans le cœur de BHL, d’habitude si peu enclin aux cocarderies. Hormis le FN, l’ensemble de la classe politique approuve l’intervention otanienne.

A ce moment de la guerre, -Nicolas Sarkozy n’envisage pas encore l’après-Khadafi. BHL le met pourtant en garde: «Je pense à ce que préparent les Américains, par exemple. Je ne suis pas antiaméricain, mais…» Le président, tel qu’en lui-même: «Ils ont quand même une façon bizarre de porter des chaussures taille 48, de vous écraser les pieds et, quand on crie, de répondre: “C’est ta faute, mon gars! Qu’est-ce que tu faisais sous mon soulier?”»

Wanted BHL. Les réunions à l’Elysée, y compris aux heures les plus tardives, se poursuivent, sans que Juppé y soit associé. «Ah, le Quai! Ces foudres de guerre! (…) Je redoute de les Le point BHL 10_11_11 3voir saloper, saboter, ce beau geste français», écrit l’auteur, qui fustigeait déjà l’attitude du ministère des Affaires étrangères au moment de la guerre en Bosnie et du génocide au Rwanda. Un article du Figaro annonce l’envoi d’hélicoptères de l’Otan en Libye; Sarkozy déplore la fuite. «C’est de chez Longuet que c’est sorti», affirme le président au philosophe, lequel poursuit ses va-et-vient en Libye, quitte à violer, parfois, la zone d’exclusion aérienne.

A Benghazi, BHL prononce des discours devant des foules en liesse.Un stade du nom de Chavez a été débaptisé pour être appelé Sarkozy; il dit sa peine devant un graffiti antisémite. A Paris, il apprend qu’une rumeur annonce sa mort, il évoque, devant un journaliste d’Al-Jazira, les «blow jobs» (fellations) que l’Occident a longtemps pratiqués aux dictateurs arabes; il porte la voix du CNT – qui réclame des livraisons d’armes – auprès du président français; il mène une guerre larvée contre Juppé dont – doux euphémisme – il n’est «pas un fanatique»; il alimente Martine Aubry de nouvelles du front. Son portrait passe en boucle à la télévision libyenne, où il est présenté en «agent sioniste», instigateur du conflit. A Tripoli, sa tête est mise à prix: 2,8 millions de dollars. La rue arabe connaît désormais la silhouette de cet homme qui erre sur les ruines de Benghazi en chemise blanche («par respect élémentaire») et capable, en un coup de fil, de mobiliser la terre entière. De l’auteur on connaît l’apparence, les colères et les amours. Dans «La guerre sans l’aimer», il nous dévoile avec émotion le combustible de son feu intérieur, le nom de son héros, le seul, qui n’est ni Malraux ni Orwell, mais son père, André Lévy, Français libre, ambulancier de la 2e DB du général Leclerc.

Le 22 avril, à Saint-Paul-de-Vence, alors qu’il est attablé à l’auberge de la Colombe d’or, où dînait autrefois Yves Montand, un individu le demande au téléphone. Il s’agit d’un Libyen se trouvant à Monaco, qui propose de venir jusqu’à lui pour parler affaires. «Et, quarante-cinq minutes plus tard, il est là. Epais. Trapu. Physique de traître de comédie.» Le Libyen n’est autre qu’un émissaire de Saïf el-Islam, l’un des fils de Kadhafi, venu pour négocier une fin au conflit. Le message est le suivant: le Guide s’en va, tandis que son fils négocie la transition. BHL décline l’offre. «Vous êtes prêt à rencontrer Saïf?» propose alors le Libyen au héraut des chebabs, qui pose à cela deux conditions: un feu vert de Nicolas Sarkozy et du président du CNT, ainsi que l’arrêt des bombardements sur Misrata. Il est tard. L’homme s’en va. Après vérification, il s’avère être un trafiquant international. Ultime étrangeté: le lendemain, les loyalistes libyens annoncent un cessez-le-feu à Misrata…

Lucidité. Le mois suivant, un responsable du CNT confie au philosophe un message de paix à destination d’Israël. Profitant d’une visite à Tel-Aviv, BHL rapporte ce message au Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. L’information n’a pas vocation à être rendue publique. Et pourtant, elle fuite. Une dépêche tombe. La presse arabe s’enflamme. Les blogs, idem. Le responsable du CNT à l’origine du message confie au messager son incompréhension. Afin d’éteindre l’incendie, le philosophe n’a pas d’autre choix que d’accepter sans broncher un communiqué du CNT niant l’existence du message.

Que sera cet «après»-révolution libyenne? Un dictateur a-t-il été chassé au profit de fondamentalistes religieux, hostiles à Israël? A la page 396, Bernard-Henri Lévy, lucide, peut-être clairvoyant, livre cette réflexion au sujet des Libyens, «ces amis que je me suis choisis (…) héroïques, bien sûr; éclairés, sans doute; mais autant que je le voudrais? N’ai-je pas, une fois n’est pas coutume, pris mes désirs pour des réalités?»


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