Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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Salut à François Baudot, par Bernard-Henri Lévy

Autres Archives, par Bernard-Henri Lévy

LIVRE FRANCOIS BAUDOTC’était un personnage de Proust. C’était, comme aurait également dit Sartre, un individu « sans importance collective » dont la mort, j’imagine, ne fera que quelques lignes dans les journaux. Il s’appelait François Baudot. C’était un vieil ami que je ne voyais plus guère, mais dont le suicide, à 60 ans, me bouleverse. Je le revois, colossal et raffiné. Secret et fulgurant. Plus snob qu’un personnage de Thackeray et, plus encore que lui, Thackeray, tenant le snobisme en dédain. Je le revois, -depuis les années Palace, détectant comme personne l’esprit du temps qui vient mais s’en détournant à l’instant très précis où cet esprit va s’imposer. Je l’entends, dans nos dîners d’été, -incollable sur la peinture italienne et l’art contemporain, l’histoire de France et ses permanences, les clés des livres de La Bruyère, Saint Simon, Balzac ou, à nouveau, Proust. Je me souviens de cet « Art d’être pauvre », érudit et délicat, que ce grand dandy, sans œuvre comme il se doit, avait fini par se décider à écrire et dont je fus un peu l’éditeur. Je le revois, la dernière fois où nous nous sommes croisés, avec ce visage trop charnu, comme tuméfié, qui ne lui ressemblait plus et où j’aurais dû voir le signe d’un désaccord -définitif avec ce monde. Peu d’hommes auront à ce point senti leur temps et l’auront si puissamment détesté. Peu de contemporains en auront, comme lui, François Baudot, pressenti les rendez-vous mais sans jamais y trouver vraiment sa place. On a dit de Robert de Montesquiou qu’il est mort de s’être reconnu, trop reconnu, dans « A la recherche du temps perdu ». Se pourrait-il que l’on meure, aussi, de n’avoir pas trouvé sa « Recherche » et d’être resté, jusqu’au bout, un personnage en quête d’emploi ? Une sorte de Charles Haas qui n’aurait pas rencontré son Proust, ne serait jamais devenu Swann et en aurait conçu un irrémédiable chagrin.

Bernard-Henri Lévy

8 commentaires »

  1. BHL sait nous faire comprendre sa tristesse.

    Commentaire par Diane — mardi 11 mai 2010 @ 09:57

  2. La pudeur de BHL est en harmonie avec le portrait qu’il fait de son ami.

    Commentaire par Eve — mardi 11 mai 2010 @ 08:38

  3. Merci pour ce témoignage…
    Des amis de François

    Commentaire par Olivier & Olivier — lundi 10 mai 2010 @ 14:58

  4. François était notre ami… Nous étions à Tokyo quand nous avons apris la nouvelle. Ce témoignage nous a réconforté.
    Merci
    Olivier & Olivier

    Commentaire par Olivier & Olivier — lundi 10 mai 2010 @ 14:44

  5. L’émotion retenue de BHL est palpable. BHL a une écriture proustienne pour parler de son ami.

    Commentaire par Jukiette — lundi 10 mai 2010 @ 13:10

  6. Très bel hommage de BHL à son ami disparu. Et si BHL était le Proust de Baudot?

    Commentaire par Jocelyne — lundi 10 mai 2010 @ 12:14

  7. Poignant hommage de BHL à son ami disparu. je vous soutiens Bernard-Henri dans cette épreuve.

    Commentaire par Armelle — lundi 10 mai 2010 @ 09:34

  8. Dans ce billet BHL fait une belle démonstration de l’art d’être un ami.

    Commentaire par Karine — lundi 10 mai 2010 @ 08:50

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