Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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Résistance en Libye, “enlisement” à Paris

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BHL en LibyeLa cause est entendue : la guerre en Libye s’enlise. À quoi bon, entend-on dans les chancelleries et ailleurs, nous éterniser, nous Occidentaux, au-dessus des sables de la Tripolitaine, quand, « d’évidence », nul, de Kadhafi ou des Libyens libres, ne saurait l’emporter ? Dernier dés-enliseur en date : Claude Lanzmann lui-même, qui, après avoir pétitionné en faveur de l’intervention française, tourne soudain casaque devant la pugnacité – décrétée « imprévue » – des troupes de Kadhafi, et, du haut de son magister à géométrie variable, siffle, toute cause cessante, la fin de la partie.

Face aux Cassandre de la vingt-cinquième heure et aux partisans de l’abandon express, qu’en est-il sur le terrain ? Bernard-Henri Lévy, fauteur de guerre bien connu, et moi-même sommes retournés dernièrement chez les « enlisés » de Benghazi.

Commençons par l’essentiel, la guerre, en effet. Les insurgés, hier encore des civils, sont-ils en mesure de la mener? Tous des bras cassés, ces Chebabs dans leurs pick-ups de fortune, qui prennent la poudre d’escampette au premier tir adverse, se gaussent nos stratèges parisiens !

Voire. Camp des victimes du 17 février, dans les faubourgs de Benghazi, ex-caserne des Gardes de la Révolution kadhafistes. Fini les téméraires qui se précipitaient au front en désordre, au volant de leur voiture, klaxon hurlant, et qui ont, au prix du sang, appris la guerre en la faisant (remisant leurs fols en-avants d’hier, ils tiennent depuis des jours le front d’Adjabija, sous la mitraille ennemie). Mustafa Elsagezli, un richissime homme d’affaires, a imposé avec trois amis ingénieurs et quelques militaires ralliés qui servent d’instructeurs, un entrainement quotidien d’un mois dans le camp pour les milliers de Libyens volontaires, jeunes et moins jeunes, qui affluent de Cyrénaïque comme de l’émigration. Les exercices se succèdent cinq heures de suite : kalachnikovs, RPG anti-tanks, bitubes anti-aériens, attaque en formation serrée, rapprochée, tout y passe pour les 1.500 apprentis fantassins (plus 600 commandos du désert pour la protection des gisements pétroliers), réunis en brigade d’une cinquantaine d’hommes. « On n’en fera peut-être pas des professionnels, mais ils ne seront plus de la chair à canon » assure Mustafa Elsagezli, avant de nous emmener sur les trois lignes de défense qui protègent succesivement Benghazi d’une attaque de chars comme celle du 17 mars, qui faillit l’emporter si les avions français ne l’avaient cassé net. Nous prenons « l ‘autoroute Sarkozy » vers Adjabija, passons les carcasses des blindés kadahfistes, objets des frappes françaises et, depuis, des visites de milliers de Benghazistes, et tombons sur les campements de la première ligne. Canons enterrés de part et d’autre de l’autoroute, obusiers Grad à bouches multiples, étrange moulinette à tir rapide d’hélicoptère montée sur un pick-up. Le tout, au vu et au su des automobilistes ; mais comment se dissimuler dans un paysage immense, plat comme la main ? Départ pour Adjabiya, dernier verrou stratégique, à 160 kilomètres à peine de Benghazi et de son million d’habitants, auxquels le fils Kadhafi a promis un fleuve de sang. Le désert commence là, jusqu’aux portes de Tripoli, à plus de mille kilomètres. Sur un immense espace battu par les vents à la sortie ouest de la ville et protégé tout du long de murets de sable élevés au bulldozer, des centaines de combattants aux uniformes dépareillés, attendent, dûment dispersés tous les cents mètres, l’ennemi invisible, à quarante kilomètres de là, qui les tient en respect avec sa redoutable artillerie à longue portée. Fini les chevauchées autoroutières à découvert vers l’ouest. Les hommes creusent des abris individuels, s’enterrent contre la pluie de bombes anti-personnels à fragmentation dont les pilonne régulièrement l’artillerie adverse. Au péril de leur vie, quelques éclaireurs s’enfoncent à pied dans le désert pour signaler par talkie-walkie les raids des avant-gardes blindées des Kadhafistes. « Ils nous bombardent de très loin, et nous ne pouvons pas riposter, faute d’artillerie. Merci pour les avions français. Mais donnez-nous des canons, et, Inch Allah, nous gagnerons cette guerre », nous implore le jeune commandant d’Adjabija, un informaticien dans le civil. Nous retournons dans Adjabija. La ville martyre, les façades criblées d’obus, est vide, fantomatique. Les 150.000 habitants ont tous été évacués vers Bengazhi. Direction l’hôpital. Lui aussi a été bombardé. Médecins et chirurgiens sont restés, pour les blessés du front. Au détour d’un couloir, un infirmier sort un portable et nous montre une scène insoutenable. Filmé par ses bourreaux kadhafistes lors de leur raid avorté sur Benghazi, un enfant est torturé à mort pour avoir ravitaillé en eau ses défenseurs.

Retour à Benghazi. L’arrière tiendra-t-il ? s’interrogeait une célèbre caricature, lors de la bataille de Verdun. La capitale des insurgés tient-elle, avec les forces de Kadhafi à deux heures de route ? « Enlisement » des esprits, comme à Paris ? Arrivée ce matin, depuis Tripoli, d’une délégation de conciliation des États africains. Une foule déchainée, agglutinée au pied de l’hôtel, conspue des heures durant les délégués, qui repartent bredouilles, sous les cris. Même scène à l’envers, à la tombée de la nuit, place Tahrir noire de monde, sur la corniche. BHL harangue la foule qui agite des drapeaux français : « One, two, three, merci Sarkozy, Libya free ! » Benghazi, loin d’être une ville aux abois, fourmille d’initiatives. Tout ou presque fonctionne dans la ville en guerre, à commencer par le ravitaillement (les prix n’ont pas explosé) et les hôpitaux. Ni vols, ni pillages, malgré la disparition de la police. Les collectifs de citoyens se multiplient. Collectifs de journalistes, de juristes, associations humanitaires, volontaires civils, bénévoles pour des distributions de vivres, le ramassage des ordures, etc… ; groupes de femmes voilées réclamant des armes ; nouveaux medias libres ; milliers d’exilés, parfois depuis quarante ans, rentrés d’Amérique, de Londres et d’Australie, médecins, techniciens, ingénieurs, administrateurs, économistes, hommes d’affaires, qui viennent se mettre spontanément au service de la Révolution. Et la société politique n’est pas en reste. Du Conseil National de Transition et de son président, Mustafa Abdeljalil, à l’assemblée des 300 tribus de toute la Libye, qui nous ont ouvert grand leurs portes, l’union des volontés et l’esprit de résistance sont à l’unisson. La seule question, inlassablement posée : « Allez-vous continuer à nous soutenir ? »

« L’enlisement » libyen, ce décret unilatéral, étranger à la Libye, il en va de la parole au peuple libyen, de l’engagement de l’ONU et dans les faits, que nous, Occidentaux, passions outre ce nouveau masque du munichisme et ce paravent de l’abandon des peuples en lutte à leurs bourreaux.

Gilles Hertzog

(Article paru dans la Règle du Jeu, le 22 avril 2011)

2 commentaires »

  1. Cher Mr Herzog,

    Le peuple Libyen fait preuve de courage et de décision sur le changement démocratique à donner dans son pays. Votre récit sur les formes de civilité et de solidarité qu’émergent spontanément montre que personne là-bas dans l’opposition croit à l’impuissance de la force de l’événement dans lequel ils se sont engagés.
    Tout à fait le contraire du mouvement syndicaliste en France, qui prend les masses sous l’angle de l’impuissance et de la déprime, amenant ainsi les forces politiques qui rêvent d’un vrai Maître( un Führer) vers le FN.

    Reste une question fréquente à éclairer quant à la mission confié à l’armée de l’Otan. Les résultats sont parlants , une fois que cette institution a été nommée la situation a commencé à devenir confuse: des frappes contre les forces de l’opposition? des frappes contre ses instruments de combat ? est ce que c’est par erreur?

    Une investigation urgente devrait mettre au clair , qui sont les responsables des attaques contre les opposants à Kadhafi .Dans cette circonstance et avec la précision des avions de guerre, je ne crois pas à l’erreur. D’où viennent les ordres?

    Je vous remercie , de même qu’à Bernard Henri-Levi pour partager avec nous les nouvelles de la Libye et les actions d’une peuple que se réveille pour faire partir un despote ridicule.

    Cordiales salutations,

    Commentaire par Eugenia Varela — dimanche 24 avril 2011 @ 12:24

  2. Quand est ce que vous partez pour la Syrie Monsieur Bernard Henri Levy ?

    Commentaire par Pirouli — samedi 23 avril 2011 @ 18:01

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