Requiem pour la Syrie, par BHL

Une petite fille tâche d'oxygéner sa soeur après l'attaque dans une ville de La Ghouta orientale, le 22 janvier 2018. Crédits : Keystone

Une petite fille tâche d’oxygéner sa soeur après l’attaque dans une ville de La Ghouta orientale, le 22 janvier 2018. Crédits : Keystone

Il y aura d’autres cessez-le-feu à la Ghouta et d’autres violations du cessez-le-feu.

D’autres résolutions des Nations unies péniblement imposées par la France et allègrement vidées de toute portée par la Russie.

Il y aura d’autres enfants suffoqués, d’autres bombes au chlore lâchées sur d’autres quartiers où il restera encore un peu de vie.

Il y aura d’autres avions, et d’autres chars pour finir le gros boulot, et encore d’autres avions, et encore des spectres sanglants surgissant du milieu des ruines, et encore des enfants aux yeux éteints suppliant le monde, mais sans y croire, de leur venir en aide.

Alors, jusqu’où, ce désastre huilé ?

Cette descente générale aux enfers ?

Cette démission spectatrice, sur fond de villes cimetières ?

Ce crime sans châtiment ?

Et jusqu’à quand les salauds qui, à chaque nouveau massacre, en Europe, ont le culot de répéter, tels des disques rayés : «Il faut parler avec Assad ! Il faut parler avec Assad !»

Comme la honte semble, chez ceux-là, le sentiment le moins bien partagé, comme leur ami Assad n’a, et n’aura jamais, d’autre projet que de se jucher éhontément sur ces monceaux de cadavres afin de demeurer dans ses palais et comme l’indignation, face à ce cauchemar, ne sert visiblement à rien, on se contentera de récapituler le bilan de ces sept années de forfaiture.

1. Un pays éclaté et détruit.

2. Quelques joyaux de l’humanité, type Palmyre, vandalisés et en ruines.

3. L’ONU impuissante devant le carnage, paralysée par le veto russe, plus déconsidérée que jamais.

4. Les timides avancées, ces dernières décennies, du droit international humanitaire (responsabilité de protéger, droit et devoir d’ingérence, protection des populations civiles…) balayées par le terrifiant retour en arrière qu’est, à Homs, à Alep et, maintenant, à la Ghouta le viol systématique et impuni des lois et usages de la guerre (gazage des citadins, bombardements de civils à l’artillerie lourde, ciblage des hôpitaux, recours massif à la torture redevenue une arme de guerre comme une autre).

5. L’assassin en série Bachar el-Assad plus puissant que jamais, interlocuteur et partenaire obligé des grandes et respectables nations, retour à la case presque départ – encore un peu et on le verra réinvité à parader, bestial et enfantin, son visage cireux à peine marqué par l’épreuve de la cruauté, sur tels ou tels Champs-Élysées.

6. Un monstrueux permis de tuer délivré à tous les aspirants Bachar de la planète qui attendaient, en embuscade, le résultat du test : à notre tour, songent-ils, de disposer du droit d’assassiner nos peuples.

7. Le plus grand déplacement de populations jamais vu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (6 millions d’hommes, femmes, enfants jetés sur les routes de leur propre pays, misérables et errants, sans droits, nus).

8. Une vague de réfugiés, sans précédent elle non plus, vers la Turquie, le Liban, mais aussi, naturellement, l’Europe – et la véritable origine, par conséquent, de ce que l’on appelle hypocritement, dans cette partie-ci du monde, le «problème des migrants».

9. L’Europe, face à ce défi, déstabilisée, écartelée entre nécessité et vertu, livrée aux démons du populisme et de ses prétendues solutions.

10. L’Amérique déconsidérée, privée d’autorité, son impérialité partie en cendres et fumée dans les décombres des villes canonnées – et cela, hélas, ne date pas de Trump mais d’Obama et de sa tragique décision, à l’été 2013, de fixer une ligne rouge, de menacer Assad de ses foudres s’il s’avisait de la franchir et, quand il l’a eu franchie, de ne pas bouger, de rester l’arme au pied et de se coucher.

11. L’Iran s’engouffrant dans la brèche et réalisant, ici, en Syrie, son rêve d’un axe chiite allant de Bagdad à Beyrouth et au-delà.

12. Israël menacé, comme il ne l’avait plus été depuis longtemps, par un Hezbollah désormais à pied d’œuvre, surarmé, campant sur sa frontière, défi aux lèvres.

13. La Turquie enhardie, elle aussi, par cette divine surprise d’un Occident qui s’est, dans cette région ô combien stratégique, fait un inexplicable hara-kiri – pourquoi, dans ce cas, se gêner ? comment ne pas être tenté, aujourd’hui à Afrin, demain ailleurs, de pousser ses propres avantages ? et pourquoi les néo-Ottomans resteraient-ils de bons et loyaux élèves de la classe Otan ?

14. Poutine, bien sûr, à qui l’on offre sur un plateau un rôle d’empereur faiseur de rois, bâtisseur de paix et garant de l’équilibre régional – Poutine qui, au passage, voit se réaliser le rêve des tsars d’accéder, de manière durable, aux mers chaudes.

15. Et puis l’islamisme enfin. Daech… Al-Nosra… Hetech… Khorassan… Al-Cham… Jound al-Aqsa… Al-Qaïda… Maints noms pour une même barbarie. Mais, pour cette barbarie, une patrie principale qui est, somme toute, la Syrie. On disait : «Il faut choisir ; c’est soit Bachar soit le djihad ; on doit soutenir Bachar, car Bachar est un rempart.» Résultat : le pouvoir de Damas s’en prenant, dès le premier jour, à l’opposition démocratique davantage qu’aux fous de Dieu qu’il a tirés de ses prisons, on a eu et Bachar et le djihad, double peine et double guerre, les deux bêtes d’apocalypse se nourrissant l’une l’autre et feignant de s’entre-dévorer pour mieux sceller leur pacte crapuleux.

Il est de bon ton de s’interroger sur le coût des interventions qui n’ont pas tenu toutes leurs promesses. Voilà le bilan d’une non-intervention autrement plus sanglante et désastreuse.

Bernard-Henri Lévy
Photo : Une petite fille tâche d’oxygéner sa soeur après l’attaque dans une ville de La Ghouta orientale, le 22 janvier 2018.
Crédits @Keystone

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