Reportage du Nouvel Observateur sur le grand colloque consacré à Heidegger et "les Juifs", publié le 31 janvier 2015

MARTIN HEIDEGGER

Retour avec Le Nouvel Observateur sur le grand colloque de la semaine dernière organisé par la BnF, La Règle du jeu et deux jeunes philosophes, Joseph Cohen et Raphaël Zagury-Orly, sur « Heidegger et « les Juifs » », que Bernard-Henri Lévy a clôturé par une intervention le 25 janvier 2015.

« Après la publication en Allemagne des « Cahiers noirs » et de ses passages antisémites, le philosophe a eu droit à un raout aussi mondain que houleux. Reportage.

« Tout de même, Heidegger n’est pas un Dieu. C’est un homme.» Installé au fond de la salle, Peter Trawny, philosophe allemand, observe avec étonnement les orateurs du colloque Heidegger. La scène se passe ce samedi 24 janvier. Depuis trois jours, le gratin de la philosophie française discute avec agitation de la relation qu’entretient Martin Heidegger avec les juifs, et de ses propos antisémites.

Ce colloque « Heidegger et ‘les juifs’ » s’est ouvert le jeudi 22 en grande pompe sous les hauteurs majestueuses de la BnF. Ses organisateurs, Joseph Cohen, Gérard Bensussan, Hadrien Laroche et Raphael Zagury – Orly, souhaitaient depuis plusieurs années éclaircir le rapport de Heidegger et le judaïsme, en considérant que l’auteur d’«Etre et temps» «aura été entouré de « penseurs juifs », élèves ou collègues, interprètes ou critiques, adversaires ou héritiers» comme Hannah Arendt, Husserl, Derrida, Levinas…

Mais c’était sans compter sur la publication des «Cahiers noirs», journal de pensée du philosophe longtemps resté inédit, contenant plusieurs passages problématiques. Depuis, il n’est plus question de parler d’un «rapport au judaïsme», mais bien de statuer sur son antisémitisme.

On s’est bousculé pour écouter les débats, une affiche inattendue faisant parfois son apparition sur la porte d’entrée: «Colloque Heidegger complet». L’actualité aura peut-être donné l’envie de venir à certains, comme à cette dame d’une soixante d’années, l’air agité, qui n’a jamais lu Heidegger mais s’intéresse beaucoup à «la question juive».

Cet afflux de spectateurs est à la mesure du séisme provoqué par les «Cahiers noirs». Pourtant, seuls trois volumes sur les quatorze prévus sont à ce jour publiés en allemand – la traduction en français est en cours. Et faute d’accès au texte original, le principal matériau du colloque aura donc été le petit essai «Heidegger et l’antisémitisme» de Peter Trawny (2014), chargé de la publication de ces «Cahiers». Il retranscrit dans son essai des passages affligeants sur la «Weltjudentum», que les traducteurs français de Trawny nomment «juiverie mondiale», expression utilisée par le troisième Reich.

« Sottises antisémites »

L’affaire a commencé à la BnF avec un exposé fiévreux d’Alain Finkielkraut. Jusqu’au dimanche, de nombreux intellectuels français se sont exprimés, avant que Bernard-Henri Lévy ne vienne mettre le point final, au Centre Culturel Irlandais.

Sur la scène, la plupart des intervenants, ex-nouveaux philosophes ou pas, brossent un tableau anxiogène du monde contemporain. Fidèles heideggériens, ces penseurs détestent la modernité, le marxisme, la technique… L’homme moderne, à plusieurs mètres de ses pompes, est défini comme un touriste spirituel. Mais à la différence de leur maître, ils ont toujours fait de la question juive une dimension centrale de leur réflexion.

Alain Finkielkraut affirme ainsi que «l’homme contemporain est juif», parce que déraciné de la terre (le «sol» et l’«absence de sol» sont des concepts-clé chez Heidegger). Avec une agitation ardente, il explique que le progrès efface les frontières, faisant de chacun de nous des «mêmes», des apatrides sortis de leur Etre. «Tous devenus juifs», insiste-t-il, sauf les juifs, qui «eux» sont de retour sur la terre d’Israël… Une intervention exaltée comme seul le futur académicien en a le secret.

Plus serein, le philosophe allemand Peter Sloterdijk refuse d’aborder les «sottises antisémites» du penseur de la forêt noire. Il préfère s’échapper dans les livres de Dostoïevski, pour décrire cet «homme moderne», ce «chômeur métaphysique» auquel il ne reste, pour occuper ses longues après-midi, que «l’art, la sexualité, et le non-sens». Vertige de l’existence assuré.

Cassant un peu l’ambiance, la philosophe et historienne Blandine Kriegel, ancienne conseillère de Chirac, énumère en bouillonnant «tout ce que nous savons» des attitudes et des paroles antisémites de Heidegger. La liste est longue. «Nous devons aujourd’hui assumer» déclare-t-elle à «l’Obs», c’est-à-dire «nous détourner» du philosophe allemand.

Heidegger, « érotique » ?

Mais il fallait être là le samedi après-midi, pour assister au véritable décollage de la fusée. L’écrivain Yann Moix, invité inattendu, venait de nous avouer «être tombé dedans en terminale» comme on se rappellerait un premier shoot, quand le philosophe français Stéphane Zagdanski qui a mis le feu aux poudres.

Pour lui, la question n’est pas de savoir si Heidegger est antisémite, mais de «comprendre comment il put l’être aussi peu»: une position très provocatrice, qui minimise l’hostilité d’Heidegger en la comparant à celle du reste de la société allemande de son temps. Ont suivi de nombreuses critiques, agressives mais souvent drôles, concernant Peter Trawny. Un humour qui n’était pas du goût des organisateurs, qui ont fini par lui couper le sifflet.

Le clou du spectacle était l’intervention de François Fédier, qui pilote depuis presque soixante ans la traduction de l’œuvre intégrale d’Heidegger en France, et incarne la ligne dure de l’heideggerisme hexagonal. Lui condamne Trawny sans appel: «aveuglé», «obnubilé par sa propre théorie», l’éditeur allemand n’aurait rien compris aux textes. BHL, débarquant de New York le lendemain pour clore les réjouissances, lui conseillera de veiller à ne pas «s’enfermer dans un négationnisme».

Dans les jardins du Centre Irlandais, à deux pas du Panthéon, Trawny se confie: «Pour moi, c’est un moment particulièrement dur.» Le danger, dit-il, avec les personnes qui l’ont attaqué, c’est qu’ils s’«identifient trop à Heidegger», comme s’ils étaient «tombés amoureux» après la découverte d’un texte «érotique»… Au fond, Heidegger, c’est l’homme qu’on aimait trop. Et Fédier, trop «moraliste» selon Trawny, n’arriverait pas à prendre la distance nécessaire au débat.

Alors, Heidegger, antisémite ou pas ? Ce dimanche 25 janvier, à la nuit tombée, dans la rue des Irlandais, la question restait ouverte. Au fond, peut-être ont-ils raison, ceux qui n’ont pas attaqué de front la question, préférant parler de Dostoïevski (Sloterdijk), de l’Histoire (l’Américain Nicolas de Wharen), du langage (Jean-Claude Milner). A défaut d’apporter une réponse historique, ils ont fait de la philosophie.

Pia Duvigneau »

http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20150129.OBS1196/rififi-philosophique-au-colloque-heidegger-et-les-juifs.html


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Un commentaire

  • LELLOUCHE Mathilde dit :

    Je ne sais pas si vous me lirez, j’aimerai tellement vous rencontrer, j’ai besoin de vous parler : je suis révoltée de constater que cette belle manifestation à République était retombée comme un soufflet.
    Où sont les indignés, où sont les arabes pacifistes, où sont les intello. révoltés, où sont les vrais politiques qui oeuvrent pour la France et pas pour eux mêmes,où sont les femmes qui refusent que leurs enfants se fassent embrigader chez les dégénérés du djihad, où sont enfin ceux qui revent d’un pays des lumières,celui de Voltaire, de Maupassant, de Sartre, etc,, enfin vous, vous les connaissez tous.. répondez moi il faut bouger, il est temps

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