Réécrire l’Europe: la tournée théâtrale de Bernard-Henri Lévy (Huffington Post)

LA LIBRE 8

La pièce de théâtre conduira BHL dans les capitales de l’esprit européen et le 20 mai à Paris. L’histoire d’un écrivain qui ne parvient pas à écrire l’apologie de l’Europe.

En 1849, lors de son discours au Congrès de la paix, Victor Hugo avait formulé deux prophéties: qu’il y aurait une paix durable entre Paris et Londres; que cette paix donnerait naissance à une Europe fédérale.

Plus d’un siècle et demi après, l’événement du Brexit nous permet de faire le point sur les promesses du dernier romantique: Victor Hugo eut raison parce qu’il se trompa. Et il eut tort du fait de sa lucidité. Paris et Londres, certes, ne se font plus la guerre. Or, c’est ce moment que les deux capitales ont choisi pour divorcer. Vienne et Turin sont à mille lieues des aventures qui les opposèrent jadis. Et c’est ce qui menace leur amitié. Autrement dit, Victor Hugo a eu raison sur les deux tableaux: la paix est advenue et l’Europe a eu lieu. Mais à l’instant même où le puzzle devait s’emboîter, à l’heure où l’Europe s’apprêtait à devenir le synonyme indubitable de la paix, voici que la rhétorique romantique s’enraye, au point de finir par dire le contraire de ce qu’elle signifiait. « La paix implique l’Europe », nous apprit, en substance, Hugo. A quoi nous pouvons désormais répondre: certes, mais elle entraîne aussi sa fin.

Nous avons tous appris, avec le Brexit, que l’Europe était doublement fragile. Fragile en temps de guerres fratricides: inutile de faire un dessin. Fragile, aussi, en temps de paix intérieure: il suffit de lire le journal. Chaque pas en avant semble impliquer un retour en arrière. Comme si l’Europe n’en finissait jamais de se recommencer. Comme si elle avait autant d’actes de naissance que de respirations (pour les trois derniers siècles: 1789, 1815, 1848, 1918, 1945, 1989, 1992, et j’en passe). Comme si, donc, elle s’écrivait en palimpseste.

Les écrivains savent que les palimpsestes sont les œuvres les plus hautes et les plus meurtrières: on y laisse sa peau –à l’instar de Proust qui, après avoir dit à Céleste qu’il avait « enfin mis le mot fin », s’autorisa humblement à mourir. Une civilisation en palimpseste devra s’instaurer à partir d’un sacrifice: celui du texte unique. Sa constitution n’aura d’autre choix que d’être organique, biologique, médicale. Elle changera avec le temps, connaîtra la paresse et l’ennui, la liesse et l’affliction, la maladie et l’altière santé.

L’Europe en palimpseste: tel est le sujet de la tournée théâtrale que Bernard-Henri Lévy a commencée il y a quelques jours, et qui le conduira à travers les capitales de l’esprit européen –avant de se conclure, le 20 mai, à Paris. A l’origine de ce projet, il y a une pièce, Hôtel Europe, que j’étais allé voir, un peu par hasard, en 2014, au théâtre de l’Atelier. Je me souviens très bien que son style et son pessimisme m’avaient impressionné –ainsi que les interrogations qu’elle soulevait: qu’en est-il de notre civilisation qui, vieille de son éternelle jeunesse, ne cesse de mourir pour renaître autrement?

Depuis le Brexit, et à la veille des élections européennes qui s’annoncent particulièrement incisives et décisives, la pièce a connu une deuxième jeunesse: voici qu’elle est non seulement représentée à travers toute l’Europe –mais qu’elle est réécrite pour s’adapter aux circonstances politiques et à l’âme de chaque nation.

Looking for Europe est un palimpseste littéraire portant sur un palimpseste historique. Ce monologue raconte l’histoire d’un écrivain (assez proche de Bernard-Henri Lévy) qui ne parvient pas à écrire l’apologie de l’Europe qui est en gestation dans son esprit. Dans sa chambre d’hôtel de Sarajevo, alors qu’il hésite à plier bagages, de vieux démons le tracassent: le profil d’une bouteille de whisky, le cylindre effilé d’une cigarette –mais, surtout, les spectres des morts. Le président Izetbegovic. Emmanuel Levinas. Lamartine et la tentation de Graziella. La voix d’un certain André Malraux…

De l’Europe, Bernard-Henri Lévy compose-t-il un requiem ou un panégyrique? Le coup de force de cette pièce tient à ce qu’elle déploie cette question sans jamais la trancher; quand elle y répond, c’est pour la reposer plus loin; quand l’affaire semble réglée, voici qu’elle s’ébranle soudain; quand nous y voyons clair, c’est parce qu’une obscurité nous échappe. Le dénouement lui-même semble suspendu entre la clarté d’un enthousiasme et l’hypothèse d’une folie. A ce titre, la trame est analogue à celle du « Chef d’œuvre inconnu » où Frenhofer, emporté par son désir de peindre un tableau qui représente une femme dans sa beauté absolue, est étouffé par son propre désir: il retouche, gribouille, recommence, superpose les dessins sur sa toile et, au final, ne parvient à dessiner qu’un pied.

A supposer que l’Europe soit comparable à « La Belle Noiseuse » (ou à Emmanuelle Béart, dans l’adaptation cinématographique), quel serait son pied? Quel serait donc le seul organe par lequel nous pourrions la saisir et l’intuitionner?

Il y a, à la fin de la pièce, un passage où Bernard-Henri Lévy s’interroge: et si l’Europe était confrontée, depuis le début, au problème de son incarnation? Et s’il manquait un visage (voire plusieurs) à l’Europe? Et si l’Europe était dans l’incapacité d’avoir une chair?

Cette question ne correspond pas seulement à une inquiétude concernant le symbolique –elle touche à la définition même de l’Europe. Car l’Europe est double: elle correspond à une idée et à des territoires, à une abstraction et à un sol. La princesse Europe, comprend Bernard-Henri Lévy, a le choix entre deux vêtements –celui de son idée, et celui de sa réalité. Le premier, comme les robes de Peau d’âne, a les couleurs du ciel. Le problème, c’est qu’il demeure trop ample: large, il en devient informe; informe, il engloutit le corps, l’occulte, le voile –et notre princesse, qui désirait une robe, se retrouve avec un linceul. Le second est à sa taille, mais il s’étrique à mesure que notre princesse grandit. Bientôt, chaque mouvement la déchirera. Sous la robe des idées, l’Europe disparaît. Sous celle de sa réalité, elle étouffe. Notre princesse voulait danser: elle finira en haillons.

Que faire, acculés à une telle impasse? Abandonner l’Europe au prosaïsme? Dire, comme Céline: quand on me parle d’Europe, je pense irrésistiblement à mes tripes? Laisser l’Europe à la merci des économistes et des juristes? Se satisfaire de nos billets de banques, qui dépeignent des ponts et des chemins qui ne mènent nulle part?

Bernard-Henri Lévy a raison de ne pas se résoudre à un tel désespoir. Il nous invite à faire un pas de côté. Ne pas calculer l’Europe, ne pas la chiffrer, ne pas la livrer à l’esprit technicien. Mais lui redonner la vigueur que Nietzsche appelait de ses vœux: celle de l’histoire monumentale. La réinventer. Lui donner des visages. La faire renaître à partir de Husserl et d’une exigence de justice sociale. Relire Hérodote et retrouver, sous sa plume, l’histoire des amours d’Europe avec Zeus. Tirer les conclusions de cette naissance mythique. Concevoir, par exemple, un impôt sur la fortune à l’échelle européenne. L’Europe n’a pas de point final. Un digne écrivain se doit de la réécrire. Et un digne politicien, de lui donner le souffle d’un autre commencement.

Nathan Naccache

https://www.huffingtonpost.fr/nathan-naccache/reecrire-l-europe-la-tournee-theatrale-de-bernard-henri-levy_a_23698436/

 


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