Qui sont, vraiment, les Gilets jaunes. par Bernard-Henri Lévy

Gilet

 

Retranscription de l’allocution prononcée par Bernard-Henri Lévy en clôture de la Convention nationale du Crif, dimanche 18 novembre. 

Je vais vous parler de ce qui s’est passé, hier, en France.
Je vais vous parler des Gilets jaunes – parce qu’il s’agit bien, dans cette affaire, comme dans le titre de votre Convention, de l’idée que l’on se fait de la République.

***

Trois remarques préliminaires.
La première, c’est qu’il s’est, là, incontestablement passé quelque chose.
Les commentateurs ont beaucoup dit qu’un mouvement auto-organisé, sans revendication claire, agrégeant des mécontentements contradictoires, accouche forcément d’un non-événement.
Eh bien, je ne le crois pas.
Car ce schéma (agrégat de revendications, chacun sa colère et, pourtant, tous ensemble…) c’est très exactement ce dont parle Sartre quand il décrit le passage, en particulier chez les sans-culottes de 1789, du «groupe sériel» au «groupe en fusion».
Et le groupe en fusion, ce groupe où, comme son nom l’indique, les identités, les origines, les intérêts éventuellement contradictoires, fusionnent et forment un seul corps que l’on dirait animé d’une âme et d’une volonté propres, Sartre est très clair là-dessus : c’est le groupe par excellence ; c’est un acteur politique majeur et à part entière ; et son apparition est, presque toujours, le commencement d’un Événement avec majuscule et de longue portée.
Donc, oui, l’apparition des Gilets jaunes est un événement de cette nature.
On peut le tenir pour un événement détestable. Il peut charrier – je vais y venir – des relents politiques et idéologiques qui vous déplaisent profondément. Mais c’est un événement. Et il serait déraisonnable de parier sur le contraire et de le traiter par le mépris.
Deuxième remarque préliminaire.
Ce mouvement est aussi, à l’évidence, un appel de détresse.
Un gilet jaune, tous les automobilistes de France et de Navarre le savent, c’est ce gilet à bandes fluorescentes que la Sécurité routière exige, depuis dix ans, que nous ayons tous dans nos voitures pour, en cas de panne ou d’accident, pouvoir, depuis le bas-côté, rester visible et faire de cette visibilité même un appel de détresse vivant.
Eh bien, il faut prendre au sérieux le fait que les Gilets jaunes aient choisi ce signe de ralliement.
Il faudrait faire une phénoménologie du Gilet jaune comme Sartre faisait une phénoménologie des pantalons à rayures des sans-culottes ou comme Roland Barthes aurait peut-être pu le faire dans une de ses Mythologies.
Et, avant de s’intéresser au fait que les Le Pen et Mélenchon y voient une divine surprise, avant de se demander quelle est la proportion de ces protestataires et laissés-pour-compte qui ont voté, ou qui voteront, pour les deux partis de la France populiste, il faut dire ceci.
Les Gilets jaunes sont des accidentés de la mondialisation.
Ce sont des femmes et des hommes en panne de travail, de reconnaissance, de respect.
Et ce choix du Gilet jaune est une façon de lancer, depuis la nuit des déclassés, un signal de détresse, un appel au secours, un SOS.

Et puis troisième remarque préliminaire : cet appel au secours, ce SOS, il faut impérativement, je dis bien impérativement, et, quelles que soient, encore une fois, les récupérations dont il sera ou est déjà l’objet, l’entendre et le recevoir.
C’est le devoir du pouvoir politique et, d’une manière générale, de ceux que l’on appelle les élites, ou les nantis – en gros, les bobos qui n’ont pas trop à s’en faire pour le prix du diesel puisqu’ils roulent en trottinette dans un Paris qui se convertit, peu à peu, à l’écologie et qui a été, par ailleurs, en grande partie vidé de ses pauvres. Car, pour changer de registre et passer de la sécurité à la météo, l’alerte jaune n’est qu’une alerte de premier degré. Après quoi, vient l’alerte orange. Puis, l’alerte rouge. Et, alors, quand vient l’alerte rouge, il est trop tard, le tissu social s’est déchiré et les plus démunis n’en peuvent réellement plus.
Et c’est accessoirement le devoir de ceux qui sont ici ce soir. Car, s’il y a bien une chose que nous a enseignée notre histoire millénaire, c’est la nécessité de se montrer fidèle à cette âpre, difficile, mais essentielle leçon exprimée, comme vous savez, par le verset : «Vous connaissez l’âme de l’étranger.» Or l’«étranger», ça veut dire le migrant. Mais ça veut dire aussi l’exclu. Et ça veut dire encore celui qui n’en peut tellement plus, qui est tellement à bout de forces, qu’il est devenu comme étranger à lui-même et dans sa propre maison.
Il faut donc entendre ce sentiment, fondé ou non, d’abandon et de délaissement.
Il ne faut surtout pas dire : «cachez ce peuple que je ne saurais voir».
Ou : «virez-moi ces Gilets jaunes qui ne sentent pas bon le diesel».
Le pire, le plus grave et, pour la société tout entière, le plus suicidaire, serait de faire comme si l’on n’avait pas entendu.

***

Alors, cela étant dit, j’en viens à l’essentiel.
J’ignore ce que sera l’avenir de ce mouvement – ni, même, s’il en aura un.
Mais, à toutes fins utiles, je veux, ici, ce soir, formuler trois mises en garde.

La première, c’est qu’à côté de la détresse il y a la colère et que la colère, quand elle entre en politique, devient quelque chose de beaucoup plus compliqué.
Pour le dire vite, il y a des colères magnifiques, généreuses, qui grandissent les hommes et les peuples – et il y a des colères noires, nocives, qui tendent à les abaisser et sont de nature à nourrir ce qu’il y a de pire dans leur mémoire.
La différence ?
Les Grecs avaient deux mots pour dire la colère. Il y avait, d’un côté, la bonne colère qui se disait «orgè» : c’est la colère d’Achille «plus douce au palais que le miel»; ou c’est celle dont Aristote dit, dans L’Éthique à Nicomaque, qu’elle est «provoquée par l’injustice» – on dirait, aujourd’hui, «l’indignation». Et vous avez l’autre colère, la mauvaise, qui se disait «thumos» et qui était celle, par exemple, de l’horrible Calliclès de Platon ; ou celle dont Chrysostome expliquera que, si Dieu l’a enfermée dans la cage de notre poitrine, c’est parce qu’elle est «comme une bête féroce qui, sans cela, nous lacérerait» – en langue moderne, cette seconde colère peut se dire «ressentiment».
Les Juifs, eux aussi, avaient deux sortes de colère qui, traduites dans la langue des Septante, retrouvaient, comme par hasard, les deux mêmes mots grecs. D’un côté, la colère d’Adonaï ; celle des prophètes ; plus tard, celle de saint Paul exhortant les anciens Juifs devenus chrétiens à ne pas «laisser le soleil se coucher sur leur colère» ; en un mot, c’était cette généreuse colère que Nietzsche, dans un passage célèbre d’Aurore, appelle une «sainte colère» et dont il fait vertu aux Juifs, puis aux chrétiens, d’avoir transmis au monde la «sombre majesté» afin qu’elle éclipse la tiède et molle colère de ceux qu’il appelle les courroucés de «seconde main». Et puis, de l’autre côté, vous avez cette autre colère dont Le Livre des Proverbes dit qu’elle est le fait du «fou» qui «expire tout son souffle» ; celle des Égyptiens qui, au lieu de comprendre du premier coup, comme Aron, qu’on ne peut, en frappant la mer, qu’en faire sortir des grenouilles, frappent, frappent encore, cognent comme des sourds et dont les coups n’ont pour effet que de provoquer un déferlement de grenouilles dans tout le pays ; celle, encore, du roi Hérode décapitant les nouveau-nés de Bethléem ; bref, cette odieuse, cette absurde, cette criminelle colère qui détruit tout, et d’abord l’intelligence et dont le Talmud dit, pour cela, qu’elle est soit un Golem soit un des noms de l’idolâtrie.
Et, quant aux Modernes, il suffit de prendre un grand texte classique comme le Traité des passions de l’Âme de Descartes qui me semble plus subtil, sur ce point, que Spinoza et qui dit, lui aussi, qu’il y a colère et colère. D’abord la bonne, la saine, la juste colère qui – je cite – possède la triple propriété d’être : a) brève ; b) fondée sur l’amour et l’empathie ; c) de nature à élever l’âme qui en est le siège et le sujet. Et ensuite, à l’article suivant du Traité, l’article 202, il y a cette autre colère qui a, selon Descartes, la triple et inverse propriété d’être : a) longue et même interminable ; b) issue, non de l’empathie, mais de la haine de l’autre et, bien souvent, de soi ; c) de nature à assombrir, abaisser et corrompre l’âme du sujet.
Eh bien il en va de même en politique.
Il y a la colère qui élève et il y a la colère qui abaisse.
Il y a la colère qui fait que l’on se veut et se sent plus solidaire, plus fraternel, ouvert aux autres – et il y a celle qui vous enferme en vous-même.
Il y a la colère qui, hier contre les agioteurs spéculant sur le froment, aujourd’hui contre les spéculateurs qui manipulent les prix du pétrole, défend le bien public et, non contente de défendre le droit, invente même de nouveaux droits – et il y a la colère qui se moque du droit, qui se fiche du bien public et qui n’a que faire de la République.
Alors où va, de ce point de vue, la colère des Gilets jaunes ?
Je n’en sais rien. Mais quand je les vois casser, bloquer, s’introduire dans une préfecture et songer à la saccager, quand je vois certains d’entre eux insulter celles et ceux dont la tête ne leur revient pas et incendier des voitures comme on le faisait dans les émeutes de novembre 2005, quand je les entends enfin, quand je les entends vraiment, quand j’entends la tonalité nihiliste de certaines de leurs revendications, j’ai les doutes les plus sérieux.

Deuxième remarque : le peuple.
Est-ce que ce n’est pas, dit-on, le peuple qui s’exprime là ?
Et n’avons-nous pas, en démocratie, le devoir sacré de nous ranger du côté du peuple ?
Eh bien, oui et non.
Et je crois qu’il faut avoir le courage, une bonne fois, de dire et marteler que la démocratie, c’est la souveraineté du peuple, le respect de ses volontés, etc. bien sûr – mais pas seulement.
D’abord, cela va de soi, parce qu’il arrive au peuple de s’égarer et qu’il convient, dans ce cas, de le sanctionner comme on le ferait pour n’importe quel autre souverain.
Mais aussi parce que la démocratie, c’est bien d’autres choses que le seul respect de la voix du peuple majoritairement exprimée. Et ces autres choses, ces autres commandements, ces autres grands principes qui font qu’on vit, non sous un despote, mais en démocratie, le peuple souverain se doit, là aussi et dans la mesure même où il est, je le répète, le Souverain, de les respecter avec scrupule. Par exemple ? Eh bien, par exemple, les droits du reste du peuple et, en particulier, des minorités à exister aussi. Ou l’assurance, donnée à chacun, de ne jamais être mis en position d’apparaître comme un «ennemi du peuple». Ou encore des principes aussi élémentaires que la possibilité de circuler, de s’exprimer librement ou d’écouter des journalistes à qui il est permis de faire leur travail correctement…
Les Grecs avaient, de nouveau, deux mots différents pour dire «le» peuple. Ils avaient le «démos » qui était le peuple de la démocratie. Et ils avaient l’«ochlos» qui était ce peuple qu’ils disaient informe, animé par l’ubris et semblable à un mauvais souverain avec lequel il n’y avait aucune raison, je le redis, de ne pas être aussi sévère qu’avec les souverains habituels, c’est-à-dire les rois, les tyrans ou les profiteurs du peuple estampillés comme tels.
La pensée juive, c’est la même chose. Elle a le plus grand respect pour le peuple pour autant qu’il n’abuse pas, lui non plus, de sa souveraineté et pour autant, par exemple, qu’il respecte les règles édictées au Sinaï. Mais l’autre peuple, celui qui ne respecte rien que lui-même, celui qui dit «on est le peuple et, parce qu’on est le peuple, on a tous les droits, absolument tous, à commencer par celui d’enfreindre la Loi», eh bien ce peuple-là, chers amis, je me permets de vous signaler que c’est contre lui que se déchaîne la sainte colère de Dieu. Il y a une histoire qui le dit très bien et que vous connaissez toutes. C’est l’histoire, dans L’Exode, de Korah, ce cousin germain de Moïse, car fils d’Itshar, fils de Kehat, fils de Lévi, que l’on appelle, en français Coré et qui, profitant d’une énième absence de Moïse, reparti sur la montagne mener sa énième négociation avec Dieu, mobilise quelques centaines d’hommes ; les excite contre ces satanés Moïse et Aron qui se sont octroyé tous les pouvoirs ; et leur dit «vous qui êtes ici, au pied du mont, vous les tribus d’Israël qui vous trouvez assemblées, vous qui êtes dans la détresse et n’en pouvez plus d’attendre que Moïse ait fini de délibérer avec lui-même, vous devez savoir que toute l’assemblée est sainte». Eh bien, nous savons, nous, comment l’histoire finit. Moïse, découvrant le putsch et démasquant ces gens qui pensent qu’il suffit d’être une assemblée pour que cette assemblée soit sainte, accomplit le miracle le plus fou de la Torah puisqu’il obtient de Dieu, pour réparer le crime, une bria hadacha, un événement qui ne s’est jamais produit et qui marquera, en même temps que sa victoire, l’énormité du crime qu’il souhaite sanctionner – il obtient que s’ouvre une bouche de la terre et que, comme dans une Création à l’envers, elle engloutisse, tout cru, et tout vivant, Korah…
Et, quant à la pensée moderne du politique, elle a toujours pris le plus grand soin, elle aussi, de distinguer entre les mouvements populaires qui contribuent au pacte social et ceux qui, comme dans l’Introduction au Léviathan de Hobbes, le brisent et le rendent, soit caduc, soit invivable. L’exemple le plus célèbre, ce sera, bien sûr, ces sans-culottes exaltés par Sartre quand il fait sa théorie du groupe en fusion. Mais il sait très bien, Sartre, que la bonne lave finit toujours par se figer et le bon groupe en fusion par dégénérer en ce qu’il appelle la «Fraternité Terreur». C’est la princesse de Lamballe décapitée, dépecée, les lambeaux de son corps supplicié exposés à l’étal des bouchers. Ce sont les charrettes de prêtres réfractaires allant à l’échafaud et soumis aux derniers outrages. Et ce sont ces massacres de Septembre, dont mon ami Jean-Claude Milner a bien montré l’horreur, l’effroi et la hantise qu’ils inspirèrent à Robespierre…
Il n’est évidemment pas question de ça, aujourd’hui, en Europe, en ce début de XXIe siècle. Mais ou bien on réfléchit, ou bien on ne réfléchit pas. Ou bien on prend l’événement au sérieux, ou bien on le traite par le mépris en attendant juste qu’il se radicalise et qu’il pourrisse. Eh bien si, comme on est censé le faire dans cette enceinte, on essaie de réfléchir, et de le faire avec mesure et sérieux, on est bien obligé de se dire que le groupe en fusion n’est pas un argument ; que le peuple n’a pas, et ne peut pas avoir, tous les prestiges et tous les pouvoirs ; et que les institutions sont faites, en République, en démocratie et, plus encore, dans les Républiques bien démocratisées, pour limiter les pouvoirs, tous les pouvoirs, de tous les souverains – y compris, donc, le peuple ou cette fraction du peuple qui prétend couvrir la voix des autres fractions, bloquer le pays et pousser le président à la démission.

Un dernier mot.
Ces slogans de «Macron démission» que l’on a entendus un peu partout.
Et ces quelques centaines de Gilets jaunes qui se sont regroupés place de la Concorde et ont tenté d’arriver jusqu’à l’Élysée.
J’ai entendu les commentateurs dire : «c’est incroyable… c’est sans précédent… on n’a jamais vu, de mémoire de Républicain, la foule arriver si près des grilles de l’Élysée…».
Eh bien, c’est inexact.
Il y a un précédent au contraire.
Il y en a sans doute plusieurs, mais il y en a un qui me vient à l’esprit.
Déjà, une chose.
Ce slogan «à l’Élysée !» que nous avons entendu toute la fin de l’après-midi de samedi et qu’ont relayé en boucle les chaînes d’information, c’est, en 1879, celui des séditieux qui poussaient le général Boulanger à renverser la République.
C’est celui, dix ans plus tard, des «patriotes», ou des «insurgés», qui encourageaient Paul Déroulède, autre peu recommandable personnage, à franchir le Rubicon, à abroger, lui aussi, la République – et eux furent sur le point d’y parvenir.
Mais le vrai précédent, c’est le 6 février 1934 et ce cortège de Ligards, dont tout le monde sait qu’ils ont tenté d’investir l’Assemblée nationale, mais dont on a bizarrement oublié que, n’y parvenant pas, et rebroussant chemin, ils se sont dirigés vers l’Élysée et se sont proposés de l’investir avec des slogans qui n’étaient pas très différents de ceux des Gilets jaunes d’aujourd’hui.
J’ai retrouvé un texte tout à fait extraordinaire.
C’est, mieux qu’un texte, un reportage paru dans un journal français, qui s’appelait Vu et qui relate, minute par minute, ces quelques heures où l’on a prétendu aller chercher le président jusque sous les ors de son bureau.
Et il est signé, ce reportage, d’un écrivain qui vient tout juste d’accomplir sa mue vers le fascisme et qui s’appelle Pierre Drieu la Rochelle.
Je n’ai pas le temps, et c’est dommage, de vous le lire.
Mais il nous mène, ce reportage, place de la Concorde où quelques milliers d’hommes «se noient dans les espaces abstraits de la plus belle géométrie du monde».
Il raconte «les cortèges», puis les «barricades», qui se forment au niveau du rond-point des Champs-Élysées, puis de la rue Royale, et où se mélangent «bourgeois et jeunes employés», insoumis «de droite et de gauche» et, donc, «des communistes».
Il montre comment tout ce monde défie les «rangées de cars» postées à la hauteur de l’hôtel de Crillon et «la police tassée et inquiète qui, en un premier temps, semble dépassée par l’événement.
Puis, «le flot» des hommes qui s’engouffrent dans la rue Royale en «se tenant par le bras» et en répétant «nous n’avons pas d’ordres et pas de chefs» !
Puis les mêmes qui, passant de la crainte à l’audace et, chantant La Marseillaise («bien, d’ailleurs» – note Drieu…), tournent dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré où les observe, depuis les trottoirs, «une frange épaisse de curieux et de timides».
La police «ne bougeant toujours pas», on marche jusqu’au coin de la rue Boissy-d’Anglas, puis jusqu’à la rue de l’Élysée où stationnent, tout de même, «un peloton à cheval et trois ou quatre lignes de gendarmes mobiles».
Du «quinzième rang» où il se trouve, Drieu a le sentiment de «vivre» alors ce «moment peu croyable», et qui l’exalte au plus haut point, où quelqu’un crie «à l’Élysée !» et où la foule des insurgés reprend le slogan à pleins poumons.
Et le reportage s’achève avec la charge des forces de l’ordre qui n’eurent pas, il faut bien le dire, le sang-froid de celles d’aujourd’hui et qui l’obligèrent, lui, Drieu, «pris d’une forte trouille», à «refluer vers la rue d’Aguesseau  et à «s’engouffrer avec d’autres dans la rue des Saussaies».
Comparaison n’est pas raison.
Mais si je vous cite ce reportage, si je souligne l’hallucinante similitude, à la fois politique et topographique, entre ces deux scènes qui se situent à presque un siècle d’écart et qu’on croirait survenues le même jour, c’est parce que les murs n’ont peut-être pas d’oreilles, mais que les pavés ont de la mémoire – non moins que les mots, les slogans et les formules, de notre langue.
Quand on crie «à l’Élysée !» ou «Macron démission !», quand («bon enfant» ou pas…) on prétend forcer les grilles du «Palais» où est censé se situer le lieu de tous les pouvoirs, je crois qu’on joue avec le feu – celui de la mémoire et celui de la langue.
La France en est là.
Ce mouvement des Gilets jaunes peut, naturellement, bien tourner et contribuer à cette réinvention de la politique et de la citoyenneté dont nous avons si cruellement besoin.
Mais il pourrait aussi contribuer au repli de la France sur elle-même, au renoncement à sa propre grandeur et à un endormissement des intelligences qui, le plus souvent, enfante des monstres.

 

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/bernard-henri-levy/bhl-qui-sont-vraiment-les-gilets-jaunes-20-11-2018-2272880_69.php?fbclid=IwAR3Em5EltocCeVYctiVLJSBNL91-iQz_9bhurlM7VPSaBinsKNQpVW3Dny8


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