Quelques heures dans la tête de Vladimir Poutine, par BHL

Poutine

Vladimir Poutine est content.

Il est passé par sa salle de sport.

Il a pris une douche virile, suivie d’un bref défilé musculaire, torse nu, devant ses gardes du corps préférés.

Il s’est affalé sur l’un des fauteuils Louis XV, saturés d’ors jusqu’à la nausée, qui meublent les salons du Kremlin.

Et, seul, las, fort, russe et triomphant, il laisse en lui monter le courant de ses pensées.

Nul au monde n’est plus riche que lui.

Nul, désormais, n’est plus puissant ni plus aimé.

C’est ce qu’il a dit, hier, après la messe, à son petit pope personnel.

«Sais-tu, pope, ce qu’il y a au fond d’un homme russe ? Il y a moi. Et au fond encore plus profond, là où tu crois peut-être qu’il y a un projet, une volonté, l’idée de Dieu, un secret ? Encore moi, toujours moi, la fierté que je leur donne, la crainte que je leur inspire.»

Il a vu un air d’effroi passer dans la prunelle de son barbichu.

Tant mieux. Un vrai pope craint toujours son tsar plus que son Dieu.

Il est content.

La seule ombre qui ternit un peu son bonheur, en ce beau lundi matin d’après-élection, c’est cette ridicule affaire de poison.

Il ne pensait franchement pas que les Occidentaux en feraient un tel foin.

«Ils n’ont pas moufté, songe-t-il, quand j’ai exterminé 100 000 Tchétchènes. Ils se sont à peine émus quand je me suis débarrassé de quelques milliers d’excités en les envoyant s’entretuer avec leurs semblables dans le Donbass. Je ne parle même pas des enfants syriens qu’on a dû gazer, avec l’ami Assad, et qui ne leur ont pas arraché une larme. Et là, sous prétexte que je suis allé buter, at home, histoire de leur montrer que les poisons made in Russia sont toujours les meilleurs du monde, cette fiote d’agent Skripal, les voilà qui me ressortent Glouchkov étranglé, Berezovsky pendu à son écharpe, Litvinenko et son polonium, qui d’autre, encore ? ah oui, le petit Williams, tout nu dans son grand sac de sport.

Ils me font doucement rigoler, avec leur colère de faux crocodiles. Ils ont bouffé du gaz et du blé sur notre dos. Ils ont blanchi nos milliards dans leurs banques prétendument plus blanc que blanc. Et les voilà qui me font une crise de nerfs sous prétexte que je rappelle à l’un des miens que ni ma puissance ni ma vengeance n’ont de territoire et qu’il n’y a pas un recoin du monde où, quand on me trahit, on soit en sécurité. Faut vous y faire, les gars ! Faut apprendre à avoir peur ! La Russie est là. Elle a un chef qui se baigne dans l’eau glacée, qui se bat au corps à corps avec des ours et qui ne lâche jamais, absolument jamais, un agent qui a trahi. »

Tout ce barouf, en même temps, ne l’alarme pas outre mesure.

« La petite Theresa fait maigrichon à côté de la vieille Margaret, qui, elle, avait des couilles. Il faut dire qu’avec son zoo… Comment s’appelle déjà son Diplomator ? Est-ce qu’il n’est pas un peu de chez nous ? Ah oui, Johnson… Boris Johnson. Il irait bien dans ma collection d’animaux empaillés. Ne pas le dire, bien sûr !

Leçon d’école, au KGB : ne jamais avoir l’air d’un chasseur, d’un mangeur d’hommes.

Le Donald ne vaut pas mieux. Encore un blond à moumoute. Savent pas se couper les cheveux, ces types. Lui, son scalp me suffira. Je n’en voudrais à aucun prix en pied et en entier. Trop facile à berner. Il bombe le torse quand il ne risque rien. Mais il sait que je l’ai dans la main.

Non. Le seul qui m’inquiète un peu, c’est le jeune Français…

Je l’ai bien senti, l’an dernier, à Versailles, quand il m’a fait le coup de Pierre le Grand et du regard bleu acier droit dans le mien. Mais, là aussi, garder le contrôle. Ne pas céder sur le mental. Il finira bien par céder, lui aussi, aux gentils crétins qui, comme l’Académicienne, lui diront : «mais non ! Poutine n’a rien contre l’Occident ; il se sent juste humilié, encerclé, et il a sauvé l’Etat russe.»

Non. La seule chose qui l’embête vraiment, c’est qu’à trop jouer avec ces histoires de poison il y a toujours le risque qu’elles finissent par vous revenir, un jour, dans la figure.

C’était la leçon de grand-père Spiridon, qui fut (mais ça, qui s’en souvient encore chez les anciens collègues des services occidentaux ?) le goûteur personnel de Staline.

«Souviens-toi bien de ça, petit», lui a-t-il dit, une fois, il avait 6 ans, c’était à Leningrad, zut, il ne s’y fera jamais, c’était à Pétersbourg, faubourg de Gatchina…

«Souviens-toi bien de ça… Un tsar, cruel et redoutable, peut prendre toutes les précautions du monde. D’abord, le goûteur s’habitue. Il se mithridatise aux poisons les plus subtils. Et puis

c’est lui qui, un jour, fatalement, finit par te trahir…»

Il en a éliminé un, il y a quinze ans, trop lié à ce minable de Medvedev.

Un autre, cinq ans plus tard, à qui il trouvait un air sournois.

Mais le nouveau, ce petit Leopold qu’il a surpris, l’autre soir…

Allez ! Pas de mauvaise pensée aujourd’hui ! Il est trop heureux pour ça. Trop victorieux. Il jette un regard triste et las, par la fenêtre, sur la neige qui tombe sur le Kremlin. Il pense au corps de son ennemi que des narodniki trop zélés ont abattu à deux pas de son bureau. Et puis il fait défiler, sur l’un de ses téléphones cryptés, les vers que lui a envoyés l’Acteur français, l’autre matin, quand il lui a annoncé qu’il quittait la Russie pour l’Algérie.

D’habitude ça le fatigue, quand l’Acteur vient lui déclamer ses vers.

Mais là, franchement, le poème barbare de ce «Comte de L’Isle», inconnu au bataillon, c’était quand même troublant.

Voyons voir.

«Il va, frottant ses reins musculeux qu’il bossue» – Ok.

«Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs» – da, da.

«Il rêve qu’il enfonce ses ongles ruisselants dans la chair des taureaux effarés et beuglants» – ça, c’est pour lui ! ce bon chien d’acteur, avec sa façon de lui lécher la patte, a touché juste pour une fois !

Revigoré, il se lève : il faut qu’il aille recevoir la Russie.

Bernard-Henri Lévy

Photo : Pussy Riot – Vladimir Vladimirovich Poutine, portrait. 

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