"Que veulent les Grecs ?", par Bernard-Henri Lévy

 

syriza

La victoire d’Alexis Tsipras en Grèce ne surprend pas outre mesure l’auteur d’« Hôtel Europe » dont la dramaturgie prévoyait un scénario de cette sorte.
Mais elle pose une série de questions politiques nouvelles qu’il faudra tout le sang-froid des dirigeants européens et, en particulier, du président Hollande pour affronter avec succès.

1. La Grèce, quoi qu’en disent les démagogues, était sur le chemin du redressement. Un redressement fragile, certes. Et qui s’est payé, pour le peuple grec, d’une quantité de souffrance quasi insupportable. Mais enfin un redressement tout de même. Et un timide retour à la croissance, des gains de productivité et, donc, un frémissement sur le front de l’emploi que réduiraient à néant les mesures, type gel des privatisations ou blocage des investissements étrangers, que l’on a jetées en pâture aux électeurs de Syriza. Alors, info ou intox ? Et qui faut-il croire, des tenants de la pensée magique voyant dans les « banksters » de la « troïka » la source de tous les maux ou du nouveau ministre des Finances, le mesuré Yanis Varoufakis, expliquant qu’il faut juste rompre avec la malédiction de Sisyphe roulant inlassablement le rocher de ses déficits ?

2. L’Allemagne, quoi qu’en pense ce nouveau socialisme des imbéciles qu’est devenue la germanophobie, avait commencé d’entendre les arguments de ceux qui plaidaient contre une austérité sans mesure administrant ses remèdes comme on fait boire la ciguë. La germanophobie, depuis la semaine dernière, est de retour. La bouc-émissairisation de Mme Merkel reprend de plus belle dans la presse grecque. Encore quelques semaines de ce régime et l’on en oubliera cette évidence que ce n’est pas elle, Mme Merkel, mais bien la gabegie, la corruption, la mauvaise gouvernance des élites grecques et aussi, hélas, des classes moyennes qui ont manqué ruiner la Grèce et qui, de fait, la ruineront si l’on n’engage pas, sans délai, les réformes de structure trop longtemps différées.

3. L’euro peut éclater. Et l’Un de la monnaie unique peut, pour paraphraser une dialectique fameuse, se diviser très vite en Deux. C’est ce que je redoute depuis des années. C’est le scénario noir qui se réalise tôt ou tard quand l’instauration d’une monnaie n’est pas immédiatement suivie par l’harmonisation des politiques fiscales, douanières, monétaires des pays membres. Que la Grèce fasse défaut ou que, sans faire défaut, elle tire exagérément sur la corde de sa dette et exige des délais de remboursement et des baisses de taux vécus par les citoyens des pays voisins comme un insoutenable alourdissement de leur propre dette ou, ce qui revient au même, comme un injuste appauvrissement de leurs assurances-vie – et alors l’Union européenne se retrouvera dans la situation de ces deux unions monétaires ratées, l’Union scandinave (1873-1914) et l’Union latine (1865-1927), dont l’écroulement commença avec un défaut… de la Grèce !

4. L’alliance des rouges-bruns, ce spectre qui hante l’Europe depuis presque quarante ans. Il fit un premier tour de piste, en France, à la fin des années 1970, dans certains cercles intellectuels. Un deuxième, dix ans plus tard, à Berlin, où j’entends encore Ignatz Bubis, patron des communautés juives d’Allemagne, s’alarmer de la collusion des radicaux des deux bords dans l’« affaire » déclenchée par l’écrivain de gauche Martin Walser, déclarant qu’il en avait assez du « chantage à la Shoah ». Un autre encore, en Russie, où c’est un parti « national-bolchevique » fondé, dans la plus pure tradition des sections bifsteck allemandes – « rouges dedans, brunes dehors » – des années 1930, par l’écrivain Edouard Limonov qui est à l’origine de l’eurasisme de MM. Douguine et Poutine. Mais la voilà, cette alliance, qui paraît trouver ses lettres de noblesse définitives quand, à Athènes, patrie de la démocratie, le Mélenchon local scelle un accord de gouvernement avec un parti, l’Anel, aussi ouvertement populiste et raciste que le parti de Mme Le Pen. Avenir de cette collusion ? Conséquence, par exemple, en France où la patronne du Front national se réjouit de « la gifle démocratique monstrueuse que le peuple grec vient d’administrer à l’Union européenne » ? A suivre. A voir. Et, évidemment, à conjurer.

5. Poutine, justement. On sait que le premier à avoir félicité Tsipras est l’ambassadeur de Russie. On sait aussi que Syriza a maintes fois affirmé sa solidarité culturelle et politique avec la Russie. Et l’on a entendu la déclaration du nouveau ministre de l’Energie, Panagiotis Lafazanis, clamant, à peine nommé, son opposition à « l’embargo (sic) imposé à la Russie ». Comment interpréter ces signes ? Faut-il en conclure que cette proximité avec la Russie pourrait se traduire, un jour, par une alliance alternative ? Et est-il imaginable que Vladimir Poutine ait, en la personne du Grec Tsipras, et après le Hongrois Orban, un second cheval de Troie dans la guerre de longue durée qu’il semble avoir engagée contre l’Union européenne et ses valeurs ?

On n’ose le croire. Mais il y a un moyen simple de le vérifier. Nous venons, avec George Soros, de lancer un appel invitant le Conseil européen à étendre exceptionnellement à l’Ukraine l’accès au fonds de soutien à la balance des paiements des Etats européens non membres de la zone euro. Cet élargissement de la règle supposant, non plus la majorité qualifiée, mais l’unanimité du Conseil, je suggère de poser la question sans détour à M. Tsipras : est-il, ou non, favorable à ce geste de soutien à l’Ukraine ? ou se fera-t-il, au moment du vote, l’expression d’un bellicisme jusqu’au-boutiste dont l’intention non déguisée est de mettre M. Porochenko à genoux et à la merci du maître du Kremlin ?
Ce sera l’épreuve de vérité.


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