Que se passe-t-il en Italie ? par BHL

Italie

Pourquoi l’Italie est-elle devenue, en Europe occidentale, le laboratoire du haut mal politique contemporain ?

Pourquoi ce qu’on appelle populisme, souverainisme, néofascisme s’y trouve-t-il en position de primauté ou, pour mieux dire, en pole position ?

Et ce pays qui a si souvent montré la voie du beau et du meilleur, cette autre patrie des poètes et des penseurs dont on ne sait pas assez que, bien avant les massifs immenses de la pensée française et allemande, elle avait déjà taillé son diamant et permis que les plus grands, les Descartes, les Kant, tant d’autres, revinssent de leur sommeil théologique, ce pays qui, à l’inverse, a eu, avec dix ans d’avance sur l’Allemagne, le sinistre privilège d’inventer Mussolini et le premier fascisme – se pourrait-il que ce pays, donc, soit en train de connaître, à nouveau, son moment ?

Un livre vient de paraître, en Italie, qui répond à cette question.

Il est signé par l’un des éditorialistes les plus écoutés de la scène italienne, directeur du grand journal de Turin, La Stampa, Maurizio Molinari.

Et j’espère qu’il se trouvera un éditeur, en France, pour le traduire.

On y apprendra que l’improbable tandem de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles est tout sauf une surprise, et moins encore une aberration, pour un observateur averti de la scène italienne.

On y verra les gueulards, soiffards et autres soudards des deux mouvements se renifler l’un l’autre depuis des années, exactement comme, en France, le font les Insoumis et les lepénistes – et on les verra, d’alliances tactiques en réflexes partagés, de glissements subtils et imperceptibles en partenariats honteux, finir par clamer au grand jour que ce qui les unit compte plus que ce qui les divise.

On y trouvera de fortes pages sur le cancer d’une corruption dont les Italiens se disent las mais dont ils sont si anciennement et intimement pétris qu’elle semble devenue l’un des ciments de leur façon de faire société – et on y voit les 5 étoiles, nés d’un site Web, d’une affectation de «parler vrai» typique des mœurs digitales contemporaines et d’une confusion, non moins caractéristique de nos temps sombres, entre le vomissement de la «sincérité» et l’âpre effort qu’exige la recherche vraie du vrai, s’en faire un cheval de bataille.

L’auteur insiste encore sur le traumatisme d’une mondialisation à laquelle a répondu – histoire italienne oblige – une véritable hémorragie démographique.

Il lie – et c’est plus contestable – l’ampleur du choc migratoire d’aujourd’hui à cette autre spécificité nationale qu’est, comme en Allemagne, mais contrairement à la France ou à l’Angleterre, l’absence de tradition coloniale (souvenons-nous de la pantalonnade mussolinienne à Tripoli) avec ce que cela peut éventuellement impliquer de découverte de l’autre.

Il raconte – et il est, là, à nouveau, très convaincant – cet autre choc qu’ont été les élections successives de trois papes non italiens et la destitution subséquente de cette aînesse de fait que reconnaissait à la nation italienne l’Eglise catholique, apostolique et romaine.

Il met en scène – et c’est une autre des parties originales du livre – le fantasme d’une «identité» qui, dans ce pays ontologiquement morcelé, a moins de sens encore qu’ailleurs : y a-t-il plus identitairement éloigné qu’un Vénitien d’un Milanais ? un Romain d’un Napolitain ? un «guépard» lampedusien d’un Florentin fils de Dante ?

Et puis le ressentiment contre l’Allemagne.

Et puis la haine amourée de la nation sœur française.

Et puis la bureaucratie bruxelloise dont Molinari sait bien que la complexité peut aussi être, comme dans l’Empire austro-hongrois, un gage de civilisation mais que les conjurés de la nouvelle alliance rouge-brune ont constituée en bouc émissaire.

Et puis Poutine, enfin, dépeint en activiste de l’ombre, plus redoutable encore que l’ancien KGB, et devenu, ici comme ailleurs, le suprême agent pathogène du cancer populiste : n’est-il pas attesté qu’il est, par le biais des réseaux sociaux, intervenu dans les élections italiennes au moins autant que dans celles des Etats-Unis ? et n’a-t-il pas trouvé en Matteo Salvini une sorte de semblable, de double raté, de frère faible et fasciné ?

Tantôt Maurizio Molinari semble penser que ces hommes qui règnent aujourd’hui sur l’Italie et proposent au reste de l’Europe une gouvernementalité alternative sont déjà des chevaux de retour, des zombies, l’ombre de leurs maîtres, leur pâle copie : incapables de la moindre production doctrinale, impuissants à formuler quelque proposition économique, politique, culturelle que ce soit, ils remâchent leurs manuels de préfascisme et demeureront, selon toute vraisemblance, d’éternels deuxièmes couteaux.

Tantôt il se rappelle que, de la plus exsangue et la plus délavée des faiblesses, de la plus grande des lassitudes et de la plus poignante des angoisses, il est arrivé à l’histoire européenne de voir naître des contempteurs, des destructeurs, des nihilistes, acharnés à la détruire et, hélas, y parvenant – et, alors, il n’exclut plus que, du laboratoire italien, puisse un jour sortir l’une de ces terribles synthèses que l’on tient pour chimériques jusqu’au moment (mais c’est trop tard !) où il s’avère qu’elles suivent aussi l’une des lignes de pente de l’époque.

Le combat pour l’Europe, en Italie comme ailleurs, va commencer. Le rideau est cramoisi. C’est normal. C’est toujours comme ça, sur le théâtre des choses et des hommes.

L’essentiel est d’être prêt, et de n’avoir pas peur.

Bernard-Henri Lévy

 

A lire, en italien, de Maurizio Molinari, Perché è successo qui. Viaggio all’origine del populismo italiano che scuote l’Europa.

Molinari


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