Quand Arabes et Occidentaux volent au secours de la Libye libre, par Bernard-Henri Lévy (Le Point, le 22 mars 2011)

PHOTO BLOC NOTE BHLDimanche 20 mars, 15 heures.

Ce n’est pas une intervention au sol, avec chars, fantassins, occupation, green zones, etc.

C’est le contraire, donc, de la guerre, insensée, d’Irak.

Le contraire de la guerre, juste, d’Afghanistan.

Je ne sais pas (c’est infiniment plus compliqué que cela) si la guerre (juste) d’Afghanistan ou la guerre (insensée) d’Irak étaient des guerres « néocoloniales » ; mais ce qui est sûr c’est que cette guerre-ci, cette intervention qui a pour premier but de sanctuariser les civils massacrés de Misratah, Zaouïa, Benghazi, cette opération de sauvetage où il n’a jamais été question de voir un soldat occidental mettre un pied sur le sol libyen, est, elle, en tout cas, le contraire d’une expédition coloniale.

Qu’est-ce, au juste, qu’une guerre juste ?

C’est une guerre où l’on arrête une guerre contre les civils.

C’est une guerre qui, pour parodier une célèbre et fâcheuse formule (celle de François Mitterrand tentant d’empêcher, jusqu’au bout, les frappes aériennes sur les positions serbes au-dessus de Sarajevo), retranche la guerre à la guerre.

C’est une guerre qui, enfin, loin de prétendre, comme en Irak, parachuter, dans un désert politique, une démocratie tout armée et en kit, s’appuie sur une insurrection naissante, l’appuie – permet, et permet seulement, à des libérateurs de faire leur travail de libérateurs et aide donc, en la circonstance, les Libyens à libérer la Libye.

Cette guerre est une guerre d’initiative française, mais ce n’est pas une guerre française.

C’est une guerre où l’on a vu, dès samedi, des avions français voler au-dessus de Benghazi et commencer de casser les capacités militaires d’un Kadhafi aux abois et qui avait joué son va-tout en faisant pleuvoir ses obus sur la ville ; mais c’est une guerre où sont entrés, aux côtés de la France et des Occidentaux, dans la même coalition, des Qatariens, des Emiriens, des Egyptiens, mandatés, soit par eux-mêmes, soit pas une Ligue arabe présente, depuis le tout début, au cœur de ce mouvement de solidarité mondiale avec un pays mis à feu et à sang par son propre dirigeant, soit par un peuple déjà engagé (c’est le cas, pour le coup, de l’Egypte) dans un soulèvement dont il a le légitime souci d’universaliser les commandements – c’est une guerre, donc, non moins arabe qu’occidentale.

Le but de cette guerre ?

Sanctuariser, vraiment, seulement, les civils massacrés de Misratah, Zaouïa, Benghazi ?

Se contenter, éventuellement, d’un Kadhafi faisant profil bas, remballant ses arsenaux et se repliant dans son fief de Tripoli avant, dans six mois, un an, davantage, de prendre sa revanche ?

Je ne le crois pas.

Je ne l’espère pas.

On voit mal la communauté internationale refaisant la même erreur qu’avec un Saddam Hussein dont on laissa intacte, il y a vingt ans, après la première guerre du Golfe, la capacité de nuisance et de crime.

Et l’on voit mal la résolution adoptée, jeudi dernier, en un vote historique, par des Nations unies où l’on sut convaincre Chinois et Russes de ne pas faire usage de leur droit de veto, accoucher de cette souris.

Kadhafi a commis des crimes contre l’humanité.

Le premier réflexe de ce Kadhafi dont on nous disait qu’il avait changé, renoncé au terrorisme et qu’il était devenu (Patrick Ollier, ministre français – jusqu’à quand ? – des Relations avec le Parlement) un fin lecteur de Montesquieu, n’a-t-il pas été de dire, quand tomba la nouvelle du vote : « vous attaquez mes avions militaires ? j’attaquerai, en retour, vos avions commerciaux – je châtierai vos civils en faisant un, deux, trois nouveaux Lockerbie »?

Avec ce Kadhafi-là, il n’y a plus ni négociations ni compromis possibles.

A ce terroriste sans limite, il appartient à la communauté internationale de dire, à l’unisson du peuple libyen et de son Conseil national de transition, « Kadhafi, dégage ! ».

Car que veulent, au demeurant, les Libyens libres ?

Qui sont-ils ?

Et qu’est-ce, en particulier, que ce Conseil national de transition que Nicolas Sarkozy, le premier, en un geste politique à la fois décisif et courageux, a reconnu ?

Ce ne sont certainement pas des anges (longtemps que je ne crois plus aux anges…).

Ce ne sont pas des démocrates churchilliens nés, par on ne sait quel miracle, de la cuisse du kadhafisme (dont certains furent, avant de faire défection, les serviteurs et les obligés).
Il y a peut-être même, parmi eux, des antisionistes, voire des antisémites déguisés en antisionistes (encore que je n’aie jamais, dans aucune de mes rencontres, à Benghazi puis à Paris, avec aucun de leurs dirigeants, omis de dire qui j’étais et ce en quoi je crois).

Je pense juste que ces hommes et femmes sont, comme leurs frères de Tunisie, d’Egypte ou de Bahreïn, en chemin vers une démocratie dont ils réinventent, à grande vitesse, les principes et les réflexes.

Et je suis sûr que ces combattants qui ont appris, face aux colonnes infernales et aux chars, ce que liberté veut dire et dans quelle langue de l’esprit s’écrit son nom vaudront toujours mieux qu’un dictateur psychopathe qui avait fait de l’apocalypse sa dernière religion.

Bernard-Henri Lévy


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