Pourquoi il faut arrêter le débat sur l'identité nationale – par B.H. Lévy (Le Point, le 7 janvier 2010)

Pourquoi il faut arreter le debat sur l'identite nationale
Qu’est-ce qui ne va pas, au juste, dans le débat sur l’identité nationale lancé à la fin de l’année dernière ? Et que répondre à ceux qui, de bonne foi, nous disent : « le débat est toujours bon ; il ne faut jamais fuir ni craindre le débat ; il n’y a pas de question qui, même absurde ou mal posée, ne soit justiciable d’un vrai débat » ?

La première difficulté tient à l’origine, déjà, de ce débat et au fait que l’initiative en revienne à un président de la République. Que des commissions d’experts soient conviées à débattre (comme dans le débat sur la laïcité), c’est une chose. Que des associations de citoyens s’emparent (librement) de telle ou telle thématique et tentent de l’éclairer, c’est l’esprit de la démocratie. Qu’un parti, n’importe lequel, s’institue en forum politique pour, avec ses sympathisants, lancer une discussion et proposer ses solutions, c’est encore dans l’ordre des choses (d’autant qu’il sera toujours possible aux partis concurrents, soit de refuser d’entrer dans le jeu, soit d’apporter d’autres réponses). Mais que l’Etat comme tel se substitue à tous ces acteurs, qu’il se réveille un beau matin pour, avec ses réseaux, ses préfets, ses moyens, claironner à l’attention des « forces vives » de la nation : « voici le débat qui s’impose ; voici de quoi je décide, moi, Etat, qu’il convient, dorénavant, de débattre ; et voilà enfin dans quelles limites, sur quel ton, jusqu’à quand, ce débat doit se tenir », c’est non seulement très étrange, mais unique dans les annales. Débat d’Etat. Débat forcé. Débat dirigé, encadré, bordé de tous côtés, contrôlé. C’est parce qu’on aime le débat, c’est parce qu’on croit qu’il n’y a pas d’idée reçue, d’opinion, de certitude, qui ne mérite d’être ébranlée par le bon aiguillon d’un vrai libre débat, qu’il faut refuser ce faux débat, cette caricature de débat, ce débat où 60 millions de citoyens infantilisés sont sommés de rendre leur copie, à date fixe, au Grand Examinateur qui viendra siffler la fin, non de la récré, mais du débat.

Deuxième problème. Le fait que ce débat d’Etat vienne d’un Etat qui – circonstance aggravante – est le premier à avoir, dans notre Histoire, inventé cette hérésie républicaine qu’est un « ministère de l’Identité nationale et de l’Immigration ». Je ne crois pas, comme Alain Badiou, que le sarkozysme soit un « pétainisme transcendantal ». Je ne crois pas, comme Emmanuel Todd, qu’il relève d’une « pathologie sociale ». Et, quant à comparer Eric Besson à Pierre Laval ou à Marcel Déat, c’est tout simplement inepte. Mais les mots, en même temps, ont une histoire. Les langues, un inconscient. Et les libres associations qu’elles opèrent sont comme des grenades qui explosent dans les cerveaux – même et surtout quand les artificiers ne l’ont ni prévu ni voulu. On commence par ce tout petit « et » du « ministère de l’Identité nationale et de l’Immigration ». On démarre en fanfare avec cette coprésence, dans une même chaîne signifiante, de l’idée qu’il y aurait un malaise dans la civilisation nationale et un problème lié à notre gestion de l’immigration. Et voilà ! Le mouvement est lancé. Un pas de plus et c’est Mme Morano qui, à l’unisson des propos nauséabonds que l’on entend désormais dans toutes les préfectures, décrit les jeunes musulmans comme de mauvais Français renâclant à s’intégrer. Dérapages ? Non. Effet de structure d’un décor planté il y a presque trois ans. Mécanique d’un discours qui ne pouvait opérer sansexclure, stigmatiser, aviver les tensions et les haines. Libération d’une parole xénophobe, voire raciste, que les républicains de droite et de gauche s’accordaient à contenir mais qui se voit bénie, soudain, par toutes les instances d’un appareil d’Etat qui perd la tête.

Et puis il y a un troisième problème, enfin, qui tient à l’usage qui est fait de la notion même d’identité. Dès le début, j’ai suggéré que, identité pour identité, s’il y a une identité qui fait problème pour un Français, s’il y a une identité en panne, c’est l’identité européenne. Mais la vraie vérité, c’est que c’est le concept même d’identité qui était philosophiquement piégé. L’année qui s’achève a vu disparaître un grand penseur français qui s’appelait Claude Lévi-Strauss. Or, si ceux qui lui ont rendu l’hommage ému et convenu de la Nation Reconnaissante avaient eu ne serait-ce qu’une vague idée de sa pensée, ils auraient su que l’un des combats de sa vie aura été le combat contre cette passion, ce poison, cette prison de l’identité. Il y a eu le discours prononcé le 13 mai 2005, lorsque lui fut remis le prix Catalunya et où il avertissait : « j’ai connu une époque où l’identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats ; on sait quels désastres en résultèrent ». Il y eut, en 1978, ce livre dont je fus l’éditeur avec Jean-Marie Benoist et qui, intitulé « L’identité », mettait déjà en garde contre la tentation de réduire à sa prétendue identité un système social toujours plus riche et plus complexe. En sorte que s’il y a eu, sur ce point, une leçon de Lévi-Strauss, c’est celle-ci : identité se dit des sujets, pas des collectivités ; elle se dit au pluriel, jamais au singulier ; et oublier cela, réduire une nation soit à ce fond commun, soit à ce catalogue figé de traits qui sont les deux noms possibles d’une supposée « identité », c’est l’appauvrir, la faire mourir, alors même que l’on prétend lui rendre foi en son avenir.

Pour ces trois raisons au moins, il serait sage de renoncer à ce débat. Le président de la République a ouvert la boîte de Pandore. Il lui appartient de la refermer.
Bernard-Henri Lévy


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4 commentaires

  • Eric Be dit :

    Bonne analyse des problèmes liés au « pourquoi » au « qui » et au « quoi » de ce débat. De plus, on peut s’interroger sur la pertinence d’un débat qui n’a aucun attrait et ne répond à aucune atteinte de nos générations ni de celles des plus jeunes visiblement. Je n’ai entendu aucune contribution intéressante des tenants de ce débat (et seulement des dérapages dont le caractère involontaire est à souhaiter). En revanche toutes les contributions faisant sens et reposant sur une pensée un tant soit peu étayée ont été données par des opposants de fond à ce débat. Mais bon, je ne ne suis pas au courant de tout ce qui s’est dit et j’avoue ne pas avoir été aux débats publics dans les préfectures…

  • dubos dit :

    Vous dénoncez des arrières-pensées ( c’est vous qui liez « identité nationale  » Et « immigration » . Ce n’est pas l’intitulé du débat en question ) que les déclarations récentes des instigateurs du « débat  » contredisent , celles de N.Sakozy vantant la « France métissée  » ou celles d’E.Besson définissant la France comme un « agrégat de peuples  » .
    les comparaisons avec laval ou Déat ne sont pas « ineptes « . Il faudrait aussi relever les propos de Didier Porte , tenus sur France Inter , l’assimilant au chef du haut commissariat aux Affaires Juives ou au chef de la Division Charlemagne , sans que cela n’ait entraîné de réactions , ni de la direction de France Inter , ni de la presse . Elles ne sont pas ineptes , elles sont diffamatoires et relèvent donc des tribunaux .

  • Guila Iman dit :

    c’est un bon article et je suis d’accord! j’ai seulement l’impression que les musulmans extremistes ou leur fondamentalisme fait peur aux Francais, et menace leur culture ! ils AURAIENT VOULU UNE ASSIMILATION SIMPLE ET NATURELLE EX: les refugies russes blancs, polonais juifs, portuguais, espagnols etc… L France est une terre accueillante et bonne mais refuse encore une certaine modernite ? l’adaptation se fait lentement…. a propos, je ne suis pas francaise et j’habiteIsrael qui a ete toujours confrontee a des vagues d’emigrants de toute la planete.

  • Sujet d’une extrême importance en effet, notre société vie, selon moi, une crise profonde, et sans être pessimiste, j’ignore si elle s’en relèvera si facilement. Nous ne sommes plus capable de tirer leçon du passée, la pense est réduite à des slogans et participe de parti et courant politique ou religieux qui n’ont d’autre contenu que celui d’afficher leurs oppositions aux autres.

    À mon avis si identité il y a l’enjeu c’est justement qu’elle devienne singulière de sorte que chacun puisse affirmer son identité propre en dehors de toutes appartenances et origines. À l’instar de ce que dit Maïmonide au sujet de la providence que seul chaque individu de l’espèce humaine bénéficie d’une attention particulière, tandis que le reste de la création ne jouis que d’une garantie d’espèce. Le propre de l’homme dit Sloveichik (L’homme de la Halakha) c’est justement de sortir de cette idée d’espèce humaine pour devenir un être profondément libre dans une affirmation de soi affranchie de toute appartenance et idéologie de masse. (Cf. L’autre l’image de l’étranger dans le Judaïsme II, p. 120).
    Le problème de la politique d’aujourd’hui ne s’exprime pas tant dans ses erreurs d’appréciations et de jugements que dans le fait de rendre acceptable des sujets que le bon sens aurait largement récusé.

    Ce qui nous oblige à revenir sur des évidences afin de les justifier. Que ce soit sur le débat sur l’identité nationale qui risque de nous ramener à un nationalisme inquiétant, ou sur la Laïcité, qui devient de plus en plus dépendante des règles religieuses.

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