Pour Sigmund Freud, par Bernard-Henri Lévy (Le Point, le 29 avril 2010)

PHOTO BLOC NOTE BHL Michel Onfray se plaint d’être critiqué sans être lu ?
Eh bien, donc, je l’ai lu.
Je l’ai fait en m’efforçant, autant qu’il est possible, de laisser de côté les camaraderies anciennes, les amitiés communes ainsi que, mais cela allait de soi, le fait que nous soyons, tous deux, publiés par le même éditeur.
Et la vérité oblige à dire que je suis sorti de cette lecture plus consterné encore que ne le laissaient présager les quelques comptes rendus dont, comme tout le monde, j’avais pu avoir connaissance.
Non que je sois de ceux pour qui l’« idole » Freud doive être intouchable : de Foucault à Deleuze, Guattari et d’autres, beaucoup s’y sont frottés et, sans être d’accord avec eux, je n’ai jamais nié qu’ils aient fait avancer le débat.
Ce n’est pas davantage le ressentiment antifreudien, voire la colère, voire même la haine, qui, comme je l’ai lu ici ou là, créent, pour moi, le malaise dans ce « Crépuscule d’une idole » : on fait de grands livres avec la colère ! et qu’un auteur contemporain mêle ses propres affects à ceux d’un glorieux aîné, qu’il se mesure à lui, qu’il règle ses comptes avec son œuvre dans un pamphlet qui, dans la chaleur de l’affrontement, apporte des arguments ou des éclairages nouveaux, cela est, en soi, plutôt sain – et Onfray l’a d’ailleurs fait, souvent, ailleurs, et avec un vrai talent.
Non.
Ce qui gêne dans ce « Crépuscule », c’est qu’il est, soudain, banal, réducteur, puéril, pédant, parfois à la limite du ridicule, inspiré par des hypothèses complotistes aussi abracadabrantes que périlleuses et assumant, ce qui est peut-être le plus grave, ce fameux « point de vue du valet de chambre » dont nul n’ignore, depuis Hegel, qu’il est rarement le meilleur pour juger d’un grand homme ou, mieux encore, d’une grande œuvre…
Banal : j’en prends pour seul exemple la petite série de livres (Gérard Zwang, Pierre Debray-Ritzen, René Pommier) auxquels Onfray a d’ailleurs l’honnêteté de rendre hommage, à côté d’autres, en fin de volume et qui défendaient déjà la thèse d’un Freud corrupteur des mœurs et fourrier de décadence.
Réducteur : il faut avoir le cœur bien accroché pour supporter, sans rire ou sans effroi, l’interprétation quasi policière que fait Onfray du beau principe nietzschéen qu’il connaît pourtant mieux que personne et selon lequel une philosophie est toujours une biographie cryptée ou déguisée (en gros : si Freud invente le complexe d’Œdipe, c’est pour dissimuler, p. 111, ses pensées ulcérées à l’endroit de son gentil papa et pour recycler, p. 505, ses non moins vilaines pulsions en direction de sa maman).
Puéril : le regret (p. 477) de ne pas avoir trouvé, dans « les six mille pages » des œuvres complètes, cette « franche critique du capitalisme » qui eût comblé d’aise le fondateur de l’Université populaire de Caen.
Pédant : les pages (73-76) où il se demande, gravement, quelles dettes inavouables le fondateur de la psychanalyse aurait contractées, mais sans vouloir le reconnaître, auprès d’Antiphon d’Athènes, d’Artemidore, d’Empédocle ou de l’Aristophane du « Banquet » de Platon.
Ridicule : c’est la page où, après de douteuses considérations sur son probable recours à l’onanisme, puis une non moins curieuse plongée dans les registres d’hôtel, « luxueux pour la plupart » (p. 162), où le Viennois aurait abrité, pendant des années, ses amours coupables avec sa belle-sœur, Onfray, emporté par son élan de brigadier des mœurs, finit par le soupçonner d’avoir engrossé ladite belle-sœur alors parvenue à un âge où ce genre de bonheur n’arrive, sauf dans la Bible, que fort rarement.
Le complot : c’est, comme dans « Da Vinci Code » (mais la psychanalyse, selon Onfray, n’est-elle pas l’équivalent d’une religion ?), l’image fantasmée de gigantesques « containers » d’archives enterrés, en particulier, dans les caves de la bibliothèque du Congrès de Washington et au seuil desquels veilleraient des milices de templiers freudiens aussi cupides, féroces, rusés, que leur maître vénéré.
L’œil du valet de chambre, enfin : c’est la méthode, toujours bizarre, qui consiste à partir des supposées petites faiblesses de l’homme (son habitude, p. 169, de choisir lui-même, allez savoir pourquoi ! le nom de baptême de ses enfants « en rapport avec sa mythologie personnelle »), de ses non moins supposés travers (désir de gloire, cyclothymie, arythmies cardiaques, tabagisme, humeur vacillante, petites performances sexuelles, peur des trains – je n’invente rien, ce catalogue de « tares » se trouve aux pages 102 et 157 du livre), éventuellement de ses erreurs (telle dédicace à Mussolini, connue depuis toujours mais qu’Onfray semble découvrir et qui, tirée de son contexte, le plonge dans un état de grande frénésie) pour conclure à la non-validité de la théorie dans son ensemble : le sommet est, d’ailleurs, atteint quand, à la toute fin (p. 522), il s’appuie carrément sur le livre de Paula Fichtl, c’est-à-dire sur les souvenirs de la propre femme de chambre, pendant cinquante ans, de la famille Freud puis de Freud lui-même, pour dénoncer les accointances avec le fascisme autrichien de l’auteur de « Moïse et le monothéisme ».
Tout cela est navrant.
J’ai peine, en tous les sens du terme, à retrouver dans ce tissu de platitudes, plus sottes que méchantes, l’auteur des quelques livres – entre autres, « Le ventre des philosophes » – qui m’avaient, il y a vingt ans, paru si prometteurs.
La psychanalyse, qui en a vu d’autres, s’en remettra. -Michel Onfray, j’en suis moins sûr.

Bernard-Henri Lévy


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10 commentaires

  • Pauline Doytait dit :

    Avec BHL nous assistons à la mise en branle d’une machine analytique surpuissante.

  • Marco Kettar dit :

    Panorama très informé de BHL.

  • Béatrice Troussey dit :

    lecture très fine de BHL, elle n’en n’est que plus implacable.

  • Marina Sassus dit :

    Etrange idée de Mr Onfray que de vouloir nier le socle commun de l’humanité. BHL ré-introduit la raison.

  • Dorinda Nhusse dit :

    Cet article de BHL est un rappel du principe de réalité.

  • Metatron dit :

    A regarder l’oeuvre de Freud, on s’aperçoit surtout que le freudisme est un mélange épars de fumisteries plus ou moins infondées. Elles pourraient paraître grotesquement sympathiques si elles n’avaient pas été prises avec un tel sérieux dans un monde qui avait, dit-on, tué Dieu… un boulevard pour Freud et ses tergiversations. Une grande partie de cette « oeuvre » dont Freud lui-même détruira les essais afin de rendre impossible le travail des biographes, devrait en réalité être rangée sur les étagères de référence du premier musée pata-scientifique qui ouvrira ses portes. Il y a de véritables passages comiques chez Freud, de très drôles se trouvent dans « Psychopathologie de la vie quotidienne ».
    Mais la cure psych-anal-itique (un peu de Lacan), a été fomentée par un esprit en questionnement identitaire constant, qui comme d’autres, se prenait pour le Messie (voir son travail de démolition et son identification sur Moïse). C’est d’ailleurs cette dernière caractéristique qui est sous-jacente à des idées et des hommes qui ont prétendu « révolutionner le monde ». Freud n’a rien d’universel et est beaucoup plus communautariste qu’on ne le pense (il craignait que la psychanalyse reste « une science juive »). Mais tout ceci se rapproche plus de l’esprit talmudique que du logos, ce qui est en soi, très intéressant et mériterait de plus nombreuses études. La technique de l’association libre renvoie ainsi en quasi ligne directe, à la science des combinaisons de la Kabbale, dont Adolf Jellinek, un prédicateur, faisait grand cas à Vienne, à l’époque de Freud. Un auteur comme Baruch Lob, très au fait de ce système, a aussi fortement influencé Freud dans sa jeunesse, avec un ouvrage à la conclusion simplette qui s’intitulait « Comment devenir en trois jours un écrivain original ».
    Fondé sur ses affabulations théoriques et cliniques, Freud a projeté ses névroses sur le monde. Les individus acceptant ses préceptes sont déclarés bon pour la cure, autrement dit, tout être humain l’approchant, ayant un cerveau et aussi un père et une mère. Car c’est là que se joue un autre noeud du problème freudien. Sans que l’on sache clairement si ses névroses à lui étaient dues à ses fantasmes sexuels à l’endroit de ses parents ou à de vrais traumas, il accusa son père dans une lettre à Fliess, d’avoir obligé ses frères et soeurs à lui pratiquer des fellations, élaborant ainsi sa théorie de la « neurotica ». Mais il changea d’avis, car selon lui, cette cause perverse serait trop importante au vu du nombre d’hystéries qu’il prétendait traiter. En tout cas, voilà une piste autrement plus intéressante pour tenter de comprendre cette théorie délirante du complexe d’Oedipe: voir la perversité dans le comportement réel des adultes plutôt que dans l’imaginaire des petits enfants fantasmant sur leurs parents. Et pour cause, dans l’entourage de Freud, on apprit plus tard par le fils de Fliess (Robert) que l’ami du docteur viennois, fut bel et bien incestueux.

  • laura sokolowsky dit :

    Sur le soit-disant complot : il est, en fait, assez facile d’obtenir des documents des Archives Freud de la Librairie du Congrès de Washington. J’en ai fait l’expérience récemment au cours de mes recherches sur le premier Institut crée par les élèves de Freud en Allemagne. Le bibliothécaire m’a communiqué des documents dans les meilleurs délais ; ceux-ci portaient sur un sujet sensible ( Berlin 1933).

    Merci pour le soutien que vous apportez, avec tant d’intelligence, à la cause de la psychanalyse.

    Une lacanienne de l’ECF.

  • Frédéric Dejean dit :

    Cher Monsieur Levy,

    Le livre de M. Onfray ne méritait pas que vous vous abaissiez à en faire la critique. Vous valez mieux que cela. Mais votre critique est juste. Elle vise juste. Et c’est l’honneur d’un intellectuel que de prendre au sérieux des propos qui le sont si peu, pour en dénoncer la dangerosité derrière une apparente inanité. C’est là tout votre honneur.

    Oui, M. Onfray regarde bien Freud avec l’œil du valet de chambre, et non du philosophe, quand il prête foi aux élucubrations de la femme de ménage Fichtl. Il est suffisant qu’on leur donne du travail, sans qu’on ait besoin de donner une tribune aux gens de peu. Mais dans quel monde vivons-nous !

    J’agrée aussi tout à fait à vos propos, définitifs, sur la dédicace à Mussolini, qui est connue depuis des lustres, et le fait que Jones dans sa biographie ait tronqué la citation, en oubliant le « respectueux » à l’adresse de Mussolini, ne peut-être qu’une coquille, et non une volonté de dissimuler de sa part. Je puis recommander la bonne foi de Jones à tous.

    Je suis encore foncièrement d’accord avec vous sur la puérilité d’Onfray recherchant une quelconque critique du capitalisme chez Freud. Freud n’était pas un plaisantin, il ne s’est jamais laissé allé à sourire, sur aucune photo, c’est un scientifique. Et en honnête scientifique, il sait parfaitement que le capitalisme c’est le réel, et non une idéologie. On ne critique pas le réel, on fait avec.

    Le pédantisme d’Onfray, comme vous le relevez, est patent. Et s’il n’a pas cité quelque philosophe exilé en Amérique du sud après la guerre, la deuxième, la mondiale, c’est assurément parce que son érudition est loin de pouvoir se mesurer à sa pédanterie.

    Et ce complot supposé ! C’est ridicule ! Ces documents qui seraient enterrés sous la bibliothèque du Congrès de Washington, par les Sigmund Freud Archives Inc ! Ils n’ont jamais existé ! C’est du fantasme ! C’est du Da Vinci Code en version sous-titrée et langage des signes ! Ces documents n’ont jamais existé ! De toutes façons, les Sigmund Freud Archives Inc ont assuré que tous ces documents seront déclassifiés un jour. Alors, où est le problème ?!

    Ah ! Monsieur Levy, banal est bien le mot pour qualifier le travail de M. Onfray. Celui-ci n’apporte rien de nouveau, absolument rien.
    A ce titre, personne ne peut mettre en doute votre parole, et quand vous citez Onfray ( c’est là un honneur qu’il ne mérite pas ! ), point ne vous est besoin d’ajouter « je n’invente rien ». Personne ne peut douter que vous ayez jamais inventé, quoi que soit. Personne !

    Comme vous, je ne doute pas que la psychanalyse se remettra après ce livre. Dans quel état, je ne sais pas. Mais après votre texte, ça, j’en suis moins sur.

    Avec mes sentiments les meilleurs

    Frédéric Dejean

  • Mechali dit :

    Onfray souffre, la vengeance est un vilain défaut. Il savait qui attaquer indirectement. Freud n,est plus mais sa défense est assurée. Onfray pensait gagner, mais sa stratégie est ratée; dommage, il a perdu a trop vouloir dépasser ceux qui le dérangent plus que Freud lui – même.

  • bruno dit :

    Bonjour,
    Cet articulet est assez consternant. Réduire un livre et la thèse qu’il défend à quelques anecdotes subalternes qui témoigneraient d’autant de fautes capitales commises par Onfray envers les bonnes manières intellectuelles n’est pas sérieux. Combien de livres de BHL résisteraient à des lectures de ce type ? Certes, Onfray a parfois le défaut d’émailler son propos de détails accessoires. Mais que d’aucuns en profitent pour saisir le bâton et l’éreinter lâchement, voilà ce qui est navrant et mesquin. Personne ne s’étonnera que soyez de ceux-là. Vous seriez mieux inspiré d’écouter les conférences de M. Onfray que diffuse actuellement France Culture.
    Au-delà de ces petits détails autour desquels vous croyez avoir épuisé le sujet, s’y dévoile toute la genèse de l’extraordinaire mécanique grâce à laquelle (à partir d’une récupération philosophique déniée), Freud a pu édifier une mystification scientifique appelée psychanalyse. La question n’est plus de savoir si la psychanalyse s’en remettra (débat d’arrière-garde), mais de ne plus être dupe de ses prétentions thérapeutiques, et la laisser pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un système de représentations dogmatique et une imposture scientifique majeure.

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