Pour saluer Simone de Beauvoir (Le Point, le 8 mai 2008)

BLOC NOTES

Il fallait rendre hommage à Simone de Beauvoir.
La postérité étant ce qu’elle est, injuste, capricieuse, mélangeant tout et n’importe quoi, en faisant des tonnes sur un tocard, nous infligeant jusqu’à la nausée ses figures imposées de la commémoration de Mai 68, traitant les morts enfin comme s’ils n’avaient rien perdu de leur redoutable et vivante virulence (ce qui n’est, pour le coup, pas forcément une mauvaise chose), il fallait une célébration à la mesure de ce centième anniversaire d’une naissance qui semble, pour l’instant, nous laisser froids.
Les Temps modernes, qui furent sa revue au moins autant que celle de Sartre, le font dans un numéro spécial dont Claude Lanzmann a pris, avec Liliane Kandell, l’initiative.
Et ce numéro double, cette « Transmission Beauvoir », cette collection de témoignages, de souvenirs non pieux, d’analyses historiques et parfois savantes, est une des bonnes nouvelles de la semaine.
Hommage à la libératrice, bien sûr, à l’émancipatrice du « deuxième sexe », à l’instigatrice, au fond, de la seule révolution réussie du XXe siècle.
Hommage à la femme par qui toutes les femmes sont, partout dans le monde, même sous la burka ou dans les fers, un peu plus femmes, un peu plus libres, un peu plus souveraines qu’elles ne l’auraient été sans elle et sans son livre.
Hommage à celle qui, comme le dit un homme, Philippe Val, dans un des premiers textes du numéro, enterre enfin, avec Freud et avant que toute la pensée moderne ne s’approprie son geste, le spectre de Mme Bovary, ses hystéries, son mal de femme, sa souffrance que l’on croyait fondée en nature, éternelle.
Hommage à ce devenir-femme qui a fait, raconte Josyane Savigneau, que tant de jeunes filles de son espèce ont, dans les années 60, 70 ou même 80, osé se révolter, penser, juste exister et, par la grâce d’un autre livre, « Mémoires d’une jeune fille rangée », dont on tend à oublier la prodigieuse insolence dont le titre même était chargé, transformer en « destin » leur « situation ».

Hommage à la résistante, eh oui ! au sens strict la résistante, au sens de la seule Résistance qui vaille et qui fut celle de la lutte contre les nazis : tant de bêtises ont été écrites sur le sujet, tant de calomnies ont circulé et se sont parfois imposées, qu’il est heureux de lire, sous la plume de son ultime survivante, Dominique Desanti, un compte rendu détaillé des buts, des méthodes, des risques courus, par ce groupe d’intellectuels antifascistes qui s’appela d’abord Sous la botte puis Socialisme et Liberté et dont Sartre et Beauvoir furent l’âme.
Hommage à l’amante aussi, la charmante-hommage à la femme libre, curieuse des choses de l’amour, passionnée, qui appelait Claude Lanzmann son « mari » et dont celui-ci raconte, dans un beau texte d’ouverture, chu de ses Mémoires en gestation, la grâce au quotidien.
Il faudrait tout citer de ce numéro.

Il faudrait montrer comment c’est, chaque fois, un cliché qui en prend pour son grade ou qui tombe en miettes : le cliché de l’intellectuelle d’accord mais, de grâce, pas l’écrivain, sa prose est si médiocre (voir le rappel, par Eliane Lecarme-Tabone, à la suite de Violette Leduc, de la dimension proprement littéraire du « Deuxième sexe ») ; celui de l’ignorante qui serait, comme son compagnon, passée à côté de la psychanalyse et de ses avancées (voir les pages où Elisabeth Roudinesco montre comment Lacan lui-même, dans ses textes de 1958, ne dédaigna pas de s’appuyer, quoique sans le dire, et fût-ce pour la contredire, sur la conception beauvoirienne de la sexualité et du désir) ; celui, comme pour Sartre encore, de l’intellectuelle qui s’est toujours trompée et a foncé tête baissée dans le piège totalitaire (lire, absolument, le texte de Chahla Chafiq racontant comment, dès 1979, en Iran, l’auteur de « L’invitée » prend la mesure de l’horreur, en particulier pour les femmes, de ce que d’aucuns appellent alors la « révolution spirituelle » khomeyniste) ; et puis le cliché, enfin, d’une insurrection féministe irrésistible, nécessaire, qui se serait produite de toute façon et dont elle se serait contentée de récupérer le flambeau (ce qui apparaît c’est, au contraire, l’extraordinaire solitude de celle que l’on appela la « Penthésilée de Saint-Germain-des-Prés », l’incompréhension dont elle fut l’objet jusque dans les rangs des partis dits de gauche ou des associations prétendument féministes, bref, son héroïsme spéculatif…).
Ah, comme cette femme a été haïe !
Avec quel acharnement on a voulu, partout, éteindre le tracé de lumière laissé dans son sillage !
Et la désinvolture avec laquelle, dans le meilleur des cas, on l’a transformée en je ne sais quelle doublure d’un compagnon dont je serai le dernier, naturellement, à contester le génie-mais faut-il la réduire, elle, pour autant, à ce rang d’humble servante d’une aventure qui l’aurait dépassée ?
Beauvoir, ici, telle qu’en elle-même.
Beauvoir proprement dite, et ramenée à sa vraie taille.
Le monde, inversement, vu selon le beau voir de cette intellectuelle à part entière, et majeure.
Enfin.

Bernard-Henri Lévy


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