Portrait inédit d'Albert Camus, par B.-H. Lévy – Le Monde (+ Hors-série) 5 janvier 2010

le monde du 6 janvier page 1Cinquante ans après sa disparition, la gloire universelle d’Albert Camus.

Le 4 janvier 1960, Albert Camus mourait dans un accident de voiture. Critiqué de son vivant pour s’être, dans L’Homme révolté, opposé aux totalitarismes, y compris stalinien, le Prix Nobel de littérature 1957 est devenu aujourd’hui une icône planétaire. Dans un hors-série du Monde qui lui est consacré, l’auteur du Siècle de Sartre, Bernard-Henri Lévy, propose un portrait inédit d’Albert Camus.  » Un philosophe artiste « , dit-il, qui  » n’a jamais séparé sa vie de son aventure de pensée « . Revisitant la querelle qui opposa les deux intellectuels phares de la France de l’après-guerre, Bernard-Henri Lévy conclut :  » Impossible, même et surtout quand on est sartrien, d’avoir raison contre Camus. « 

Bernard Henri-Lévy : « Albert Camus, philosophe artiste » – Le Monde du 6/01/2010

Alors, philosophe pour classes terminales ? C’est la fâcheuse réputation qui poursuit Camus depuis, précisément, l’anathème jeté par Sartre et les sartriens. Mais je ne la pense pas, pour autant, fondée… Car c’est une chose de dire qu’il n’a pas la philosophie de sa politique et que c’est Sartre qui, paradoxalement, disposait peut-être de cette philosophie. Mais c’en est une autre de dire qu’il n’a pas de philosophie du tout ; et je trouve proprement consternante, chez tant et tant d’ignorants qui n’ont aucune espèce d’idée de ce que philosophie veut dire, la répétition pavlovienne de la scie – sonnant comme un supplice éternel, une dégradation posthume, une volonté d’humilier que la mort même n’a pas lassée : « Philosophe pour classes terminales ! Philosophe pour classes terminales ! »

albert camus 1Camus est philosophe de formation, déjà. S’il n’est pas agrégé, s’il n’a pas, à Alger, passé la fameuse agrégation qui aurait peut-être tenu en respect les messieurs de la rue de Condé, c’est parce que, rongé par la tuberculose, il n’a pu obtenir le certificat de bonne santé que la République, à l’époque, exigeait de ses futurs professeurs. Et quant aux connaissances « de seconde main« , quant à la « superficialité » supposée de ses lectures, la plus élémentaire des honnêtetés oblige à dire, quand même, deux choses.

Primo : ce n’est pas plus vrai de lui que de Sartre, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il se pose là, lui aussi, dans le genre lecteur pirate, parfois pillard, survolant les textes, les arraisonnant, y prélevant les armes dont il avait besoin, et elles seulement, dans sa guerre de longue durée contre l’injustice, l’oppression, le Mal – un certain Heidegger ne le lui a pas envoyé dire le jour où il comprit, en 1946, l’usage pour le moins cavalier qu’il était en train de faire de sa Lettre sur l’humanisme

Et puis, secundo, une lecture, même cursive, de ses carnets, de ses notes, de telle lettre à Francine, ou à Brisville, ou à Claude de Fréminville, demandant l’envoi en urgence, à Lourmarin ou ailleurs, d’une édition de Hegel, ou de Spinoza, montre qu’il n’avait pas moins qu’un autre le souci d’en venir, toujours, aux textes mêmes.

On peut, encore une fois, discuter sa philosophie. On peut trouver pour le moins rapide, dans L’Homme révolté par exemple, le raccourci qui lui fait voir, dans les jeunes inventeurs russes du  » terrorisme individuel « , les «  frères des lycéens tragiques de Lautréamont  » s’emparant de  » la pensée allemande  » pour en « incarner, dans le sang, les conséquences« . Et on peut observer, enfin, qu’il ne fut pas le dernier à confier, par exemple à Servir, en 1945 : « Je ne suis pas philosophe ; je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. » J’ai la conviction que, philosophe, il l’est ni plus ni moins, justement, et de la même façon, que Sartre.

D’ailleurs, soyons précis. Un philosophe c’est quelqu’un qui – définition minimale – fabrique, usine, agence des concepts. Or on ne peut pas refuser ce souci à Camus. On ne peut lui dénier ni ce talent ni cette technicité. Et j’en prendrai un seul exemple : celui de cet «  historisme  » dont il fait le procès dans L’Homme révolté, puis dans Défense de  » L’Homme révolté  » et, de-ci de-là, dans sa réponse à Francis Jeanson.

Qu’est-ce que  » l’historisme  » ? C’est l’état d’esprit, dit-il, de celui qui dit oui à l’Histoire. Ou mieux : c’est l’attitude de cette catégorie très particulière d’esclaves qui voient dans l’Histoire leur maître, la figure même de l’Absolu et de la Loi. Ou mieux encore : c’est la métaphysique, implicite ou explicite, de qui se résout à un monde où les  » repères  » deviennent des  » buts  » ; où on remplace l’  » au-delà  » par le  » plus tard  » ; et où les valeurs ne valent – c’est toujours Camus qui parle – que lorsqu’elles ont triomphé. Jean Daniel, dans son Avec Camus, raconte la colère de son ami un jour où il lui avait, lui, Jean Daniel, fait valoir que l’indépendance de l’Algérie était inéluctable.

Quoi, avait protesté Camus, vous dites «  inéluctable  » ? Comment ce mot, inéluctable, peut-il même franchir les lèvres d’un journaliste, ou d’un intellectuel, épris de vérité ? Et la tâche de la pensée ne commence-t-elle pas, précisément, avec l’effort pour opposer à la prétendue inéluctabilité des choses la sainte liberté des hommes ? Que cette protestation témoigne aussi, hélas, de son défaut de sens du Tragique et de la bévue qui, en la circonstance, en fut le corrélat, c’est évident. Que Camus se trompe quand, dans d’autres textes de la même eau, il attribue au judéo-christianisme cette vision d’une Histoire imposant ses inéluctables décrets, j’en suis le premier convaincu.

Et que cette condamnation de l’historisme ne soit pas toujours raccord avec sa propre métaphysique des noces de l’homme et de la terre, c’est encore vrai – et c’est sans doute même la contradiction majeure qui traverse et déchire son œuvre. Mais qu’on ait affaire, là, à un concept ne me semble pas douteux. Et franchement… est-il tellement moins bien formé, ce concept, que celui d' »historicisme » dans le fameux Qu’est-ce qu’un collaborateurSartre oublie juste d’étendre au stalinisme cette manie de collaborer avec l’Histoire qu’il pointe et décrit admirablement ? Est-il moins puissant, opérateur de moins de vérité, que ce concept de  » dictature de l’Histoire  » où Levinas, au même moment lui aussi, voit le premier et le dernier mot du totalitarisme – mais sans en tirer les mêmes conséquences pratiques, les mêmes maximes, que Camus ? Et l’usage, enfin, qu’il fait de Heidegger pour, dans Le Mythe de Sisyphe, tenter de sortir de la contradiction (constitutive de son concept d’  » historisme « ) qui le fait résister au diktat de l’Histoire mais consentir à celui de la Nature, est-il tellement moins instruit que celui de la plupart de ses contemporains ?

Un philosophe c’est quelqu’un qui – autre définition minimale – opère des gestes philosophiques. Or on ne peut pas dénier, là non plus, ce goût à Camus. Ni, davantage, le pouvoir, le savoir-faire, lui permettant de mettre ce goût en oeuvre. Et je n’en prendrai, de nouveau, qu’un exemple : le travail qu’il opère, du Mythe à La Chute, sur la figure de Nietzsche. Quel est ce travail ? C’est le travail qui part d’une fascination pour l’œuvre et pour le nom ; qui commence, par exemple, à Turin, via Carlo Alberto, où, le 24 novembre 1954, il se rend en pèlerinage et se remémore, le cœur serré, la visite d’Overbeck à son ami « fou de délire » et « se jetant dans ses bras en pleurant » ; et c’est le travail qui, alors, consiste à reconstruire un Nietzsche blanchi de sa folie (car ramené à la mesure grecque), rectifié de sa cruauté (car partant de la fidélité à la terre pour conclure qu’il ne faut pas ajouter aux injustices de la Nature celles que fabrique la perversité des hommes), positivé (cf. le « bon nihilisme » dont il dit, dans la lettre à Francis Ponge du 23 janvier 1943, qu’il est ce qui viendra  » après l’Absurde  » et «  au-delà  » de lui) ou encore mis en pratique (cf. cet «  amor fati mis en mouvement  » qui est la grande leçon des notes du cahier 8 sur la dernière visite à Turin).

albert camus 2On peut, de nouveau, discuter ce travail sur le nom de Nietzsche. On peut – et c’est mon cas – trouver qu’il participe de la tentation païenne qui apparaît dans Noces et reste une constante de l’œuvre. Techniquement parlant, ce n’est pas un travail moins bien mené que le travail, à nouveau, de Sartre forgeant à son propre usage, du temps de La Nausée, un nietzschéisme synonyme d’individualisme, de romantisme, de solitude hautaine. Ni que le geste de Bataille et de ses amis du Collège de sociologie quand, à l’époque de Contre-attaque et d’Acéphale, ils proposent une Réparation à Nietzsche censée l’arracher aux nazis – mais non sans prendre le risque, parfois, d’un périlleux bord à bord avec eux. On aimerait, là encore, éviter le ton défensif de la «  réparation à Camus  » : mais le préjugé est si profondément ancré, le cliché si vivant, l’opprobre si durable, qu’on ne résiste pas à la tentation de faire observer que, dans l’auberge espagnole qu’est, dans la seconde moitié du XXe siècle, le nom de Nietzsche, le ragoût camusien n’a pas moins bonne allure, ni saveur, que les autres.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que Camus est, de son propre aveu, un philosophe d’un genre particulier. C’est un philosophe qui, déjà, se moque des philosophes quand ils cèdent à l’académisme, la pompe, l’obscurité (cf., dans la nouvelle édition, en Pléiade, des Œuvres complètes, cette pièce inédite, signée du pseudonyme d’Antoine Bailly et datant, vraisemblablement, de 1947, qui s’intitule L’Impromptu des philosophes et qui consiste en un long dialogue moliéresque et, au demeurant, drôlissime entre Monsieur Vigne et Monsieur Néant).

C’est un philosophe qui, ensuite, considère depuis le tout premier jour, c’est-à-dire depuis sa collaboration à Alger républicain, que le journalisme est un genre philosophique à part entière (il ne l’exprime pas en propres termes – mais que dit-il d’autre quand, dans Combat du 8 septembre 1944, il propose la formule de «  journalisme critique  » ? Et quand, huit jours plus tôt, le 1er septembre, il qualifie le journaliste  » critique  » d’ «  historien au jour le jour  » dont  » le premier souci doit être de vérité  » ?). C’est un philosophe qui fait du théâtre et qui, dans «  cette histoire de grandeur racontée par deux corps  » où tient, selon lui, l’essence de ce théâtre, voit une autre manière de poursuivre la même aventure de pensée (aurait-il fait du théâtre, en aurait-il écrit et mis en scène, sans la présence constante, en lui, et là aussi, de son cher Nietzsche ?).

Et c’est un philosophe qui, non content d’écrire, enfin, des romans, voit dans l’écriture romanesque la voie royale, pour le coup, de la philosophie ( » On ne pense que par image – si tu veux être philosophe écris des romans « , dit-il, en 1936, dans le cahier 1 des Carnets ; puis, dans son article de 1938 sur La Nausée :  » Un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images  » – en sorte que, « dans un bon roman, toute la philosophie est passée dans les images » ; et puis, plus tard encore, dans le cahier 5 des Carnets ; je suis d’abord un  » artiste  » ; c’est l’artiste en moi qui philosophe ; et cela pour la simple raison que  » je pense selon les mots et non selon les idées « )…

Un très jeune maître. Impossible, même et surtout quand on est sartrien, d’avoir raison contre Camus.

Bernard-Henri Lévy
A lire : «  Albert Camus. La révolte et la liberté « . Hors-série du  » Monde « , 124 pages, 6,50 €. En vente en kiosque.


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Un commentaire

  • N. Lygeros dit :

    La révolte philosophique d’Albert Camus

    Tenter de justifier le statut de philosophe d’Albert Camus, c’est admettre qu’il existe une critique à laquelle il faut répondre. Sur le plan stratégique, c’est déjà une erreur, sans être nécessairement une erreur de jugement. Vouloir faire entrer toute la pensée camusienne dans le cadre strict du philosophe n’est pas seulement une perte de temps mais un non sens. Enfin considérer que l’agrégation en philosophie puisse donner le statut de philosophe, c’est une aliénation intellectuelle. L’agrégation ne justifie que ce qu’elle est, à savoir, absolument rien sur le plan de la recherche et une nécessité pour enseigner dans le secondaire, ce qui correspond dans le cas de la matière « philosophie » à un enseignement en classe de terminale. Voilà le comble de l’humour puisque pour ne plus être accusé d’être un philosophe de terminale, il faut prouver que l’on puisse enseigner la philosophie dans cette même classe ! Pourquoi ne pas utiliser l’analogie de la définition de mathématicien de Jean Dieudonné, à savoir qu’un mathématicien est une personne qui a un doctorat en sciences, spécialité mathématiques, et une publication après ce dernier. Dans ce cas combien de philosophes professionnels seraient-ils considérés comme philosophes ? Il est inutile de répondre à cette question puisqu’elle n’existe que pour démontrer l’ineptie du critère précédent. En réalité, le véritable problème est encore plus simple et il peut s’énoncer avec une autre question tout aussi absurde. Socrate était-il un philosophe ? D’ailleurs, l’analogie n’est pas dénuée d’intérêt car il est certain que ce dernier n’était certainement pas considéré comme tel par l’ensemble de la profession des rhétoriciens. Faut-il préférer Protagoras à Socrate comme c’est prétendument le cas avec Jean-Paul Sartre et Albert Camus, en raison de la technicité en matière philosophique, ou encore Karl Marx à Joseph Proudhon. S’il existe une entité pour pouvoir juger et trancher, ce ne sont certainement pas les sociétés qui ne sont que des phénomènes de mode passagers par nature, mais l’humanité elle-même, qui est diachronique par nature. Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus n’est pas une philosophie de la révolte mais bien une révolte philosophique. Il ne s’est pas accaparé de la technique philosophique pour créer une œuvre qui se prétend universelle mais à partir de la philosophie elle-même il a exprimé un courant de pensée qui n’est pas seulement une révolte contre l’absurde mais une véritable révolution humaine contre des sociétés du hasard, sans nécessité, à la recherche du bonheur au détriment de la liberté. Tel est l’apport d’Albert Camus.
    N. Lygeros

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