Personne n'est assez naïf dans la coalition pour imaginer une solution avec Kadhafi. BHL répond aux questions d’Atlantico (29/03/2011)

logo atlanticoAtlantico : Quelle que soit la rédaction de la résolution 1973 de l’ONU, les atermoiements autour de la direction des opérations militaires (OTAN, Etats-Unis ou coalition internationale) ne reflètent ils pas le flou qui entoure les buts de cette intervention? Les buts sont ils bien les mêmes entre pays impliqués? On a vu aux Etats-Unis un certain nombre d’analystes affirmer que le but de l’opération était bien de renverser Kadhafi.

Bernard-Henri Lévy : Oui. Et alors? Juppé a dit la même chose au lendemain du vote de la résolution. Et tout le monde, en fait, est à peu près d’accord là-dessus. Pour certains c’est explicite. Pour d’autres, c’est dit à demi-mot. Mais personne, au sein de la coalition, n’est assez naïf pour imaginer que, au point où l’on en est arrivé, une solution puisse être trouvée qui s’accomode d’un maintien de Kadhafi à Tripoli. Le seul, peut-être, à le croire est Berlusconi. Mais ce que croit Berlusconi a-t-il encore de l’importance ? Et croyez-vous que son projet d’essayer, mardi, à Londres, de trouver une porte de sortie à Kadhafi ait quelque chance d’être retenu? On dit que l’Allemagne serait avec lui. Personnellement, cela m’étonnerait. Je crois Madame Merrkel beaucoup trop empêtrée dans les maladresses, les inconséquences et les forfaitures de son ministre des affaires étrangères, je la crois trop embarrassée par sa défaite dans le Bade-Wurtenberg, pour aller se ranger sous la bannière de celui qui, au premier jour des soulèvements populaires à Tripoli et Benghazi, disait qu’il ne voulait surtout pas « déranger » son ami Kadhafi…

Est-il possible d’ignorer la dimension de face à face entre Occident et monde arabe, qui existe au moins dans les imaginaires comme le soulignent, par exemple, l’emploi du mot croisade par Claude Guéant ou l’attention extrême de la Ligue Arabe à tout ce qui serait perçu par les opinions publiques arabes comme de l’ingérence?

L’imaginaire de Claude Guéant ne m’intéresse pas. Beaucoup plus important est le fait que, pour la première fois, l’Europe, la Ligue arabe, l’Union africaine se sont mises d’accord sur une opération guidée par un principe dont on croyait, justement, qu’il était exclusivement européen : le principe du devoir d’ingérence. C’est ça l’événement. C’est ça qui est énorme. Et ça compte infiniment plus, croyez moi, que le lapsus de tel ou tel. Il n’y a pas de « Croisade ». Quant à la Ligue Arabe et à « l’attention extrême » qu’elle porte, comme vous dites, à « tout ce qui serait perçu » par les opinions publiques arabes comme une intervention abusive, outrepassant le mandat des Nations Unies – pourquoi pas ? Je n’ai aucune objection à ce qu’une institution – celle-là comme une autre – veille sur le respect du mandat et se montre intraitable quand certains sont tentés de l’outrepasser…

Comment d’ailleurs dépasser l’alternative post-colonialisme/ devoir d’ingérence ?

Cette alternative, vous dis-je, n’est pas le problème! Arrêtons avec l’idée absurde, et crétine, selon laquelle l’ingérence serait une séquelle mal digérée du colonialisme. Au nom de quoi l’anticolonialisme devrait–il nous obliger à fermer les yeux sur des massacres ? Quel est cet antiracisme qui pose qu’il y a des peuples faits pour la démocratie et d’autres qui ne le sont pas ? Et ne voyez-vous pas le dévoiement que l’on impose à la pensée des grands ténors anticolonialistes quand on s’en sert comme d’un bouclier pour protéger les Al Bashir, Bachar al-Asad ou Kadhafi ? Pauvre Fanon… Pauvre Sartre… S’ils avaient su qu’on se servirait un jour de leurs combats pour protéger les tyrans et accabler les tyrannisés… C’est obscène.

Croyez vous comme Nicolas Sarkozy en a parlé hier à Bruxelles que l’intervention en Libye puisse établir une jurisprudence qui crée la confiance chez les peuples arabes ?

Je crois en tout cas que les peuples arabes sont bien plus favorables à cette intervention que ne le croient les prétendus experts. Il faut arrêter de faire parler la « rue arabe ». Il faut arrêter de lui prêter nos pensées ou, pire, nos arrière-pensées. Là, pour l’instant, il y a quelques indications claires qu’il est difficile de négliger. Le fait, déjà, que la rue de Bengazi, ou de Misrata, accueille ces opérations alliées comme des frappes libératrices. Le fait que les démocrates égyptiens, les gens qui ont « pris » la Place Tahrir et qui, aujourd’hui encore, la tiennent et la défendent enragent quand ils apprennent que leur pays ferme sa frontière aux réfugiés de Libye ou que leur gouvernement exclut de venir en aide aux insurgés. Les Tunisiens qui attendent avec ferveur la défaite d’un Kadhafi dont ils savent qu’il est à leurs portes… Cela finit par faire du monde!

L’initiative politique et diplomatique franco-britannique annoncée par Nicolas Sarkozy pour montrer que la solution en Libye n’est pas que militaire n’est-elle pas contradictoire avec l’idée de la libre détermination par les Libyens de leur sort ?

Attendez de savoir ce que sera cette initiative diplomatique. Je ne pense pas que l’on sortira de l’épure définie par le Conseil de Securité: une operation de pur soutien aux populations civiles menacées. Ni du schéma sur lequel la France, la Grande-Bretagne et la Ligue Arabe se sont accordées: une opération d’appui aérien pour des gens à qui il n’est pas question de voler leur révolution.

Que répondez vous à ceux qui doutent que la Libye puisse passer rapidement à une démocratie à la suédoise ?

Je ne crois pas, moi non plus, à un passage direct à la démocratie suédoise ! Mais ce que je crois, en revanche, c’est que la démocratie est un processus et que ce processus s’autogénère, s’alimente lui-meme et fait, assez vite, boule de neige. Cela fut le cas dans les pays d’Europe orientale dont les sociètès civiles avaient été massacrées par le communisme et qui, pourtant, ont assez vite pris le chemin – je dis bien le chemin – de la démocratie. Eh bien il en ira de même, je pense, dans le monde arabe…

Vous même, vous êtes vous posé des questions sur notre méconnaissance potentielle des réalités de la société libyenne, notamment sur le fait tribal ?

Bien sur, oui. Mais j’ai l’impression que le « fait tribal », comme vous dites, est surestimé par les observateurs. Savez-vous par exemple que le Conseil National de Transition comprend, en son sein, des membres issus de toutes les tribus du pays – y compris celles réputées les plus proches de Kadhafi ?

Une fois la catastrophe humanitaire évitée, n’avez vous malgré tout pas peur de pêcher par optimisme quant à la suite des évènements ?

Je suis optimiste mais pas naif et, encore moins, angélique. Je me doute que la transition sera longue et compliquée. Mais je suis sur d’au moins une chose: que rien ne peut etre pire que Kadhafi…

Si jamais l’intervention en Libye s’enlisait, comment devraient réagir la communauté internationale et la France ? Faudrait-il aller jusqu’à une opération plus large incluant des opérations au sol ?

L’operation ne s’enlisera pas. Et les opérations au sol sont, je vous le répète, exclues par le mandat du Conseil de Securité.

Pourquoi n’intervenir qu’en Libye quand un certain nombre de régimes se montrent implacables dans la répression des insurrections ? Yemen, Bahrein, Syrie, Côte d’Ivoire ? Voire en Algérie si les émeutes venaient à s’y développer et le régime se braquer ?

Outre le fait qu’on ne peut pas intervenir partout, je vous répondrai que tout cela marche ensemble et que travailler à la défaite d’un, quel qu’il soit, de ces dictateurs c’est aider à la défaite de tous les autres. Pourquoi ? Parce que c’est un signal. Etre implacable avec Kadhafi, c’est montrer à Bachar al-Asad, Bouteflika, les dirigeants de Barhein ou du Yemen, qu’on sera, serait, aurait pu etre tout aussi implacable avec eux. Et inversement: céder devant Kadhafi serait donner à tous les autres le sentiment qu’ils peuvent aller au bout de leur tentation barbare: nous ne ferons rien.

Croyez vous que vous auriez pu avoir la même influence auprès de Ségolène Royal si elle avait été élue ?
Allez savoir. Je vais peut-êtrevous surprendre mais, si je devais faire un pari, je parierais que oui.

Propos recueillis par Aymeric Goetschy


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