Où vont les révolutions arabes (Bernard-Henri Lévy, ABC, entretien avec Juan Pedro Quinodera, 3 avril 2011)

OBJ2010540_1--478x270Les révolutions ne se concrétisent pas toujours par une liberté pour les peuples qui l’ont vécu. Quelle est votre opinion sur l’avenir des révolutions arabes actuelles?

Bien sur, vous avez raison. On ne sait jamais, à l’avance, le destin des révolutions. Et celles-ci, comme tant d’autres, peuvent tout à fait mal tourner: nouvelles dictatures, islamisme radical, régressions identitaires, etc, tout est possible, rien n’est exclu. C’est pourquoi je dis, depuis le premier jour qu’il convient d’être, face à l’événement énorme, imprévisible, déroutant, que sont ces révolutions, à la curieux et perplexe, enthousiaste et anxieux. Et c’est pourquoi, par parenthèse, j’ai tenu à aller y voir, de mes propres yeux, sur le terrain. Cela étant dit, il y a une différence majeure entre ces révolutions-ci et la plupart de celles que j’ai pu observer dans ma vie. Elles sont modestes. Avec des objectifs limités. Pas l’ombre, apparemment, de ce messianisme profane qui est à l’origine, dans le passé, de tant de déconvenues. Les Libyens, par exemple, demandent des élections libres, un peu plus de libertés, du droit – certainement pas la « révolution spirituelle » que voulait jadis un Khomeyni et dont le principe même nous promettait l’horreur comme la nuée l’orage. Cela est, quand même, très rassurant.

L’intervention militaire en Libye permettra peut être de libérer la population de Kadhafi, mais cette même intervention a montré également les profondes divisions au sein des pays Européens.

Exact. Mais ces divisions existaient. Elles étaient là, cachées, menaçantes. Alors autant valait les montrer. Autant valait prendre la mesure de ces désaccords profonds, grandissants, et qui étaient comme autant de cadavres dans les placards bien astiqués de l’Union européenne. Je suis scandalisé par l’attitude de Berlusconi tentant, jusqu’à l’heure où je vous parle, de sauver son « ami » Kadhafi : mais scandale pour scandale, il était plutôt sain que le scandale puisse éclater. Je suis soucieux, pour ne pas dire plus, du virage politique pris par une Allemagne en train de tourner le dos à l’antifascisme de principe qui était censé, depuis un demi siècle, guider sa politique étrangère: mais, tant qu’à faire, autant que cela soit su, autant que la crise éclate, autant que les responsabilités prises par Madame Merkel et ses ministres soient clairement mises sur la table et que l’opinion publique allemande, non moins que les partenaires européens, prennent la question en charge et tentent de la régler. Face à des différences d’analyse de cette ampleur, face à ce désaccord immense entre ceux qui pensent que la communauté internationale a une « responsabilité de protéger » les peuples que leurs tyrans menacent d’étriper et ceux qui, comme, donc, cette Allemagne d’aujourd’hui, estiment que l’abstention est l’attitude correcte face à cette menace, il y a deux réactions possibles. La politique de l’autruche: le problème, à la première occasion, nous pètera à la figure avec une violence plus grande encore. Ou, comme disaient les surréalistes, la table de dissection où l’on tentera de traiter, eh oui, de traiter le divorce nouveau entre ces deux approches de l’ordre, ou du désordre, international: nous en sommes là et ce n’est, encore une fois, pas plus mal.

Avez-vous convaincu le président Sarkozy de la nécessité d’intervenir en Libye ou était il déjà convaincu?

Je ne sais pas. C’est à lui qu’il faudrait poser la question. Je suppose que la vérité était entre les deux. Déjà convaincu, mais preneur d’une occasion lui permettant d’accélérer les choses et de le dire… Plus important, cela dit, est le sens de la séquence. Je ne suis pas d’accord, en général, avec Nicolas Sarkozy. Je n’ai pas voté pour lui. Je ne voterai, de nouveau, pas pour lui. Mais je trouve sain, normal, que, dans une démocratie adulte, un intellectuel et un chef d’Etat puissent, quand l’essentiel est en jeu, se parler de manière civilisée et, en l’occurrence, efficace.

– Soit. Mais admettez, en même temps, que la situation n’est pas courante.

C’est vrai. L’essayiste français Alain Minc à qui revient le mérite d’avoir, il y a un an, entre Nicolas Sarkozy et moi, renoué un lien ancien mais que la politique avait brisé, a eu une formule que je trouve assez heureuse. Il a dit (je cite de mémoire) que, pour que soit possible cette séquence, je vous l’accorde, peu ordinaire, il a fallu l’emboitement de la vision de Sarkozy, de la folie de Lévy et du professionnalisme de Juppé. Ce n’est pas inexact.

Est il impératif de permettre a Kadhafi de se retirer d’une manière «honorable»?

Kadhafi a perdu, depuis longtemps, tout honneur. Je ne vois donc pas comment il pourrait avoir une sortie « honorable ».

– Vous êtes donc opposé à ce qu’on lui permette de s’exiler dans un pays qui voudrait encore de lui.

Je ne me permettrai certainement pas d’être aussi catégorique. Et je trouverais, d’ailleurs, acceptable toute solution permettant d’abréger les souffrances du peuple libyen et d’empêcher que le sang coule davantage. Cela étant dit, et sur le principe, je trouverais quand même choquant que cet homme n’ait pas à répondre de ses crimes. C’est la position du Conseil National de Transition. C’est celle, au delà de lui, de la plupart des démocrates libyens. Et c’est celle, en Espagne, d’un homme que je respecte et qui est le juge Garzon.

-Pensez vous que tous les pays arabes vont être touchés par cette vague révolutionnaire?

D’une manière ou d’une autre oui. Surtout si Kadhafi est défait. Et je pense que, pour le reste du monde, pour les démocraties, pour la région, pour Israël, ce serait une très très bonne nouvelle. Que vaut un ordre mondial assis sur des dictatures? Que valent des situations, voire des traités, de paix suspendus aux caprices d’un tyran? La démocratie a ses risques. Elle a ses zones d’incertitude. Mais là aussi doit prévaloir le choix ou, mieux, le pressentiment du moindre mal et du préférable. Et, sur ce point, les choses sont claires. Toujours moins incertaine est la démocratie. Moins sujette à la folie d’un seul, à ses démagogies soudaines, à ses humeurs.

-Le président Obama ne semble pas disposé à intervenir dans des pays tels que la Syrie, et moins encore en Arabie Saoudite.

On ne peut pas intervenir partout. Mais cette intervention en Libye aura, en revanche, valeur de pédagogie et d’exemple. Ou bien on sauve Kadhafi – et, à Damas comme à Ryad, les pouvoirs respireront et reprendront du poil de la bête. Ou bien Kadhafi perd la partie, et ils devront composer, reculer – et faire, d’une manière ou d’une autre, une place aux revendications démocratiques.

-Dans quelques pays comme au Barheïn la crise revêt un aspect de guerre de religion entre sunnites et chiites…

C’est vrai. Et il est, d’ailleurs, important de dire qu’aucune de ces situations n’est comparable aux autres. Il n’y a pas une révolution arabe, mais plusieurs.

-Vous avez une maison au Maroc. Pensez vous que le royaume chérifien sera, à son tour, touché par un processus révolutionnaire?

Voilà, justement, le type de rapprochement dont il convient de se méfier. La monarchie marocaine n’est pas, loin s’en faut, une démocratie parfaite. Mais elle n’est en rien comparable aux régimes libyen, syrien ou même saoudien. Je ne parle même pas des prises de position récentes du roi et de la constitutionnalisation annoncée du régime. Mais je pense à toutes les mesures prises depuis dix ans, à tous les changements en profondeur touchant, par exemple, au droit de la famille ou au statut des femmes. Cela n’est pas rien. Et il serait, là encore, irresponsable de tout mélanger.

-Est-ce que ces mouvements révolutionnaires arabes vont avoir une influence sur l’islam en Europe et sur les musulmans français et européens?

Sans doute, oui. Et, de nouveau, une influence qui ne peut aller que dans le bon sens. Pourra-t-on, après tout ça, continuer de dire, par exemple, que l’Occident était la seule source des malheurs du monde arabe et de sa culture? Pourra-t-on, comme le faisaient les tyrans mais aussi, malheureusement, l’opinion désinformée en France et en Europe, continuer de rejeter sur l’autre – l’Amérique, Israël… – la responsabilité de ce qui ne va pas? Maintenant que le roi est nu, maintenant que tout est dit, su, démontré, de la barbarie des Kadhafi et de la criminelle corruption des Ben Ali et autres Moubarak, pourra-t-on continuer d’imputer à l’héritage colonial et à ses rémanences honteuses, toute la responsabilité de ce si long divorce entre l’essentiel du monde arabo-musulman et la démocratie? Et cette France qui a répondu, avec le reste de l’Europe et, au delà, de la communauté internationale à l’appel de la Ligue Arabe demandant qu’on se porte au secours des civils de Benghazi, comment continuer, après cela, comme si de rien n’était, d’annonner qu’elle aurait la haine de l’islam dans le sang? Tout cela, oui, est de la bonne pédagogie.


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2 commentaires

  • Philippe Aurillac dit :

    LE YALTA DES ÉTATS DÉMOCRATIQUES DOIT CESSER !
    En notre âme et conscience nous sommes responsables des événements de Tunisie, d’Egypte, d’Algérie. Ces peuples aspirent à la démocratie depuis si longtemps et leurs revendications sont légitimes.
    Ces événements de révolte ont fait voler en éclat le fameux « statut quo » de nos consciences, de nos arrangements économiques, de nos diplomaties frileuses un peu trop accommodantes d’Etat à Etat, au détriment des peuples opprimés.
    Entre « dictature et islamisme », certains Etats (USA, Europe) ont préféré le maintien de présidents autoritaires et dictatoriaux pour empêcher « la montée des islamistes ». Aujourd’hui, nous devons encourager une troisième voie pour ces peuples, « la voie démocratique » et ne plus accepter de les financer, sous peine d’être complices de tels Etat.
    La présidence à vie, les mandats répétitifs « ad aeternam », la transmission à vie du pouvoir de père en fils n’a plus lieu d’être. La corruption et la misère non plus.
    Oui la démocratie est possible au Maghreb et au Moyen Orient ! Elle est la seule option sérieuse en vue d’une paix durable. C’est une question de justice et de morale universelle même si cela dérange notre conservatisme géopolitiquement correct.
    Le statut quo n’a plus raison d’Etat d’être ! Osons parler démocratie, partout, toujours (sur la toile mondiale du net), sans cesse exportons-là ! Les peuples du Maghreb et du Moyen Orient n’ont plus le temps d’attendre. L’histoire est en marche. Demain viendra le tour de l’Iran, de la Chine, de la Corée du nord, etc.
    Ce n’est pas une révolution mais une EVOLUTION DES CONSCIENCES légitime à plus de libertés. Les murs du mensonge, de la terreur, de la censure tombent et c’est une victoire sur les dictatures.
    Les dictateurs ont des soucis à se faire : le monde entier les regarde avec le net et ils devront rendre des comptes devant l’Histoire.

  • christian dit :

    je ne sais si mon commentaire aura une quelconque importance… je viens de voir Dieudonné interviewé à Tunis, de retour de Tripoli, faisant l’apologie du terrorisme en France…  » Si un TGV saute c’est logique…  » Va-t-on laisser sans réaction ce qui tombe sous le coup de la loi ?

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