Obsédé par la mort (Interview de Bernard-Henri Lévy à La Tribune de Genève, propos recueillis par Anna Vaucher, 1er décembre 2012)

bhl geneveLorsque sa fille était enfant, elle disait de son père qu’il était philosophe. «Un philoso­phe, c’est quelqu’un qui passe à la télé», expliquait alors Justine Lévy aux cu­rieux. Depuis, son livre largement auto­biographique Mauvaise fille a été adapté à l’écran par son compagnon Patrick Mille. Et Bernard-Henri Lévy, lui, n’a jamais quitté le devant de la scène médiatique.
Dans ce film qui vient de sortir en France, Patrick Mille campe l’écrivain philosophe de 64 ans, tour à tour repor­ter de guerre et politique, en rock star. L’image n’est pas si éloignée de la réalité. « BHL » résout les conflits armés en cos­tume griffé, cheveux au vent et lunettes de soleil sur le nez. C’est muni des mêmes lunettes qu’il entame l’interview dans le hall du Beau-Rivage en ce samedi matin sombre de novembre.
La veille, il donnait une conférence sur Baudelaire dans le cadre d’un cycle orga­nisé au Théâtre Les Salons par Alain Carré, auquel participait également son «cher ami» Marc Bonnant.

Vous vous êtes replongé dans « Les derniers jours de Baudelaire », pour lequel vous aviez obtenu en 1988 le Prix Interallié. Quel sentiment cela procure-t-il?
Le sentiment, plutôt réconfortant, que le temps n’a pas passé. Les questions res­tent les mêmes, la fidélité à soi est totale. L’expérience de l’écriture aussi reste la même. J’écris dans l’euphorie, toujours. Il y a de la difficulté, bien sûr, il ne s’agit jamais d’un jaillissement, mais c’est un travail qui me donne de la joie. Bizarre­ment, je n’ai jamais eu la crainte de la «page blanche». Je voyais, l’autre jour, le cas de Philip Roth annonçant sa retraite. C’est une histoire incroyable et même, par certains côtés, assez belle. Mais elle m’est inintelligible.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?
La Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence m’a donné une sorte de carte blan­che pour concevoir l’exposition de l’été 2013. Il est trop tôt pour en parler. Mais je suis complètement plongé là-dedans. Dernièrement, avec le directeur de la Fondation, Olivier Kaeppelin, nous ren­contrions, à Genève, une grande collec­tionneuse, Tsilla Krugier, que nous espé­rons associer au projet. J’ai plusieurs fois écrit sur la peinture. Sur Mondrian, par exemple. Sur Piero della Francesca, War­hol, Frank Stella. Mais là, c’est plus ambi­tieux.

Vous êtes rentré de Libye il y a un an. Quel regard portez-vous sur la Syrie et sur la France, qui a tardé à reconnaître l’opposition?
Au moins l’a-t-elle fait. Mais il est navrant qu’on ne fasse pas en Syrie ce qu’on a fait en Libye. Ceux qui nous disent que c’est plus compliqué racontent n’importe quoi.

Vous vous êtes engagé sur la Libye. Pourquoi pas sur la Syrie?
Sur la Syrie aussi, je m’engage. Mais autre­ment. Plus discrètement, peut-être. Je n’aime pas la publicité pour la publicité. Parfois, c’est utile. Parfois, il faut se servir des journaux parce qu’ils aident à gagner une bataille. Parfois, comme dans l’affaire Roman Polanski, la presse, en Suisse no­tamment, peut jouer un rôle clef. Mais par­fois, au contraire, ce n’est pas la peine et on fait très bien les choses sans trop en parler. Arrêtons de mettre du sentiment dans les relations entre les médias et les intellec­tuels. C’est un rapport froid, donc clair.

Après le calvaire de Sarajevo ou la non- ingérence armée au Darfour, certains ont affirmé que la Libye était l’accomplissement de votre vie. Vous êtes d’accord avec cela?

Ma vie, comme vous dites, se joue aussi sur d’autres terrains. Mais en ce qui con­cerne ma vie d’intellectuel engagé, c’est vrai qu’il y a là une sorte d’accomplisse­ment. Cela dit, une vie est toujours in­achevée. Même après la mort, elle reste inachevée, elle continue sous d’autres formes. C’est ça qui est passionnant. D’aucun épisode, dans aucun domaine, on ne peut dire qu’il clôt quelque chose. C’est comme des fils s’enroulant sur eux- mêmes. Le futur revient sans cesse sur le passé.

Selon vous, comment la vie poursuit- elle sa route, au-delà de la mort?
Par les livres, par la trace qu’on laisse dans l’esprit des hommes. Moi qui suis agnostique, c’est la seule définition que je connaisse de l’immortalité. L’âme d’un écrivain est posée dans ses livres, qui vont continuer de vivre d’une vie paradoxale, éclatante ou discrète.

C’est donc pour cette raison que l’on devient écrivain?
En tout cas, c’est une vraie raison. Quand on est très soucieux de la mort, voire obsédé par elle, ce qui est mon cas, quand on est éperdument attaché à trouver tous les moyens capables de la conjurer un peu, ou de la métamorphoser, eh bien écrire des livres n’est pas une mauvaise méthode. C’est faire en sorte qu’elle n’ait pas le dernier mot.

La peur de mourir s’accompagne-t-elle de celle de vieillir?
Non. Je n’ai pas trop peur de vieillir car je n’ai pas trop le sentiment de vieillir.

Je fais les choses avec la même passion, le même désir, la même curiosité et le même élan vers le monde qu’il a y a 10, 20, 30 ou 40 ans. Le vieillissement, c’est la curiosité qui s’éteint, le désir qui se rétracte. Je le disais au Théâtre, à mon ami Marc Bonnant qui organisait l’événement : ce n’est franchement pas mon cas…

Vous avez été très critique envers la gauche, notamment dans «Ce grand cadavre à la renverse» en 2007. Vous avez dit aussi que le Parti socialiste sous sa forme actuelle devait disparaître. Conservez-vous la même position aujourd’hui?
Oui, je pense toujours qu’il devrait dispa­raître pour se fondre dans un grand parti réformiste et social-démocrate qui porte­rait un autre nom. Le Parti socialiste est une vieille machine sclérosée, un parti de notables, qui, pour se donner l’illusion de la jeunesse, est parfois saisi d’accès de radicalisme. Ce n’est pas parce que Fran­çois Hollande a été élu – ce dont je me réjouis, j’ai voté pour lui – que je vais changer d’avis.

Vous parlez aussi souvent de complaisance de la gauche envers le Hamas et Al-Qaida?
Il y a, en effet, à gauche, cette insuppor­table culture de l’excuse qui consiste à dire que si on est terroriste, si on est Mohamed Merah, c’est qu’on a eu une enfance difficile, etc. Que je sois de gau­che ne m’empêche pas d’être critique, quand il le faut, avec ma famille politi­que. Leur antiaméricanisme me ré­vulse, leur antisionisme me consterne. Les termes de la République française, Liberté, Egalité, Fraternité, ne doivent pas s’annuler les uns les autres. Cela vaut pour la droite, qui met l’égalité à la trappe sous prétexte de liberté. Mais cela vaut aussi pour la gauche qui se dit antilibérale sous prétexte d’égalitarisme. La chance des intellectuels, c’est qu’avant de défendre les couleurs d’un parti, ils peuvent défendre leurs pro­pres nuances.

Dans « L’abeille et l’architecte », paru en 1978, François Mitterrand écrivait qu’un danger — la mode — vous guettait. Il disait qu’il serait triste si vous cédiez «aux séductions du siècle au-delà du temps qu’il faut leur accorder»…
… et il terminait en disant: «La souffrance, ami des forts, le sauvera.» Cela me revient à l’instant! Je me souviens, oui, de ce texte, 30 ans après.

Et alors, pensez-vous qu’il serait triste aujourd’hui?
Je ne crois pas. Car si j’ai cédé aux sollici­tations du siècle, je ne pense pas avoir succombé à ses séductions. La vie que j’ai menée depuis qu’il a écrit ces lignes s’est à peu près passée comme il le prévoyait: la mode, l’orgueil, et, comme tout le monde, la souffrance.

Propos recueillis par Anna Vaucher

Questions fantômes

Quelle question détesteriez-vous que l’on vous pose?
Aucune. On peut tout me demander. Je ne suis juste pas obligé de répondre. Quelle est la question que l’on vous pose tout le temps?
Des questions sur ma chemise blanche.

La dernière fois que…
… vous avez pleuré?
Quand j’ai vu le film de Patrick Mille, Mauvaise fille, adapté du roman de ma fille Justine.
… vous avez trop bu?
Jamais. Non seulement je bois rarement, mais en plus je peux boire beaucoup avant que cela ne soit trop.
… vous avez envié quelqu’un?
Tout le monde doit vous dire ça mais moi c’est vrai. Je suis trop dans ce que je fais pour envier. Mais j’admire, en revanche. Souvent. J’aurais aimé écrire l’essai de Michel Crépu sur Cha­teaubriand, Ou L’hypothèse des sentiments de Jean-Paul Enthoven. J’aurais aimé faire le voyage de Yann Moix en Corée du Nord.
… vous vous êtes excusé?
Auprès d’un proche à qui j’avais fait de la peine.
… vous avez transpiré?
En Libye, sur le front d’Ajdabiya où il fallait courir très vite parce que cela commençait à chauffer…


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