Naître plusieurs fois dans la même vie (Point de vue, article de Pauline Sommelet, du 24 au 30 juillet 2013)

13-point-de-vueIl n’a pas dormi de la nuit, si peu. Deux heures volées au petit matin, avant de revenir dans les salles retoucher jusqu’à la dernière minute l’agencement des 160 œuvres qui jalonnent ce voyage au pays de la philosophie et de l’art. Une « aventure, une sorte de roman de cape et d’épée, une épopée où les coups de théâtre succèdent aux coups de force et aux coups d’Etat », pour reprendre ses mots alors qu’il fait visi­ter, avec l’enthousiasme d’un débutant, les salles de la fondation Maeght où son rêve d’exposition a pris chair par la grâce d’une amitié. Olivier Kaeppelin, directeur de l’institution provençale, lui donne carte blanche en août 2011.

Plongé alors au cœur de l’ac­tualité libyenne, le philosophe mûrit peu à peu son projet : mettre en scène les rapports entre l’art et la philosophie. « L’art aPDV 1 à faire avec la Vérité, autant qu’avec la Beauté, explique-t-il. L’art contemporain peut appa­raître détaché d’une certaine recherche de sens, et pourtant quand vous discutez avec les artistes, tous sont habités, hantés même, par cette question. » Voilà pourquoi le par­cours en sept séquences qu’il a orchestré échappe d’emblée à la sensation de vacuité que dégagent parfois les expositions actuelles. Des œuvres contemporaines dont certaines furent spécialement commises pour l’exposition, (ainsi de la Véronique de Pierre et Gilles à partir d’une photo d’Anna Mouglalis) y côtoient des chefs-d’œuvre absolus, tel ce Joueur de guitare de Juan Gris, cette Vanité de Philippe de Champaigne, ou encore des « inédits » jusque-là très peu sortis de leur collection particulière comme ce Rothko lumineux et magnétique dont BHL écrit à juste titre qu’il est un « temple ». Autant de pépites que l’écrivain a choisies, désirées, cherchées patiemment pendant deux ans de travail intense dont il livre au fil du catalogue un jour­nal précis et ultra- vivant, souvent drôle, n’épargnant ni les principaux acteurs du microcosme artistique, ni lui-même et son statut d’intellectuel engagé qui le définit mais ne saurait le résu­mer. Ce n’est pas un hasard si cet opus, inti­tulé « Les Aventures de la vérité», dessine à la fois les structures d’une exposition qu’il souhai­tait réutilisable à l’in­fini, et un portrait en creux de celui qui se défend d’avoir voulu rassembler un Musée imaginaire à la Malraux, mais qui marque de son empreinte chaque œuvre qu’il a conviée.

pdvu 2Au commencement, donc, était le Verbe, mais aussi l’image. Qui commence mal. Discréditée par Platon qui ne voit en elle qu’un vague simulacre, tout juste bon à occuper les habitants de la caverne. Dans une salle, la grotte de résine du Chinois Huang Yong Ping, baptisée « Caverne de Platon», dresse ses contours tourmentés auprès d’une gravure du XVIIe siècle du Flamand Jan Saenredam. Même iconogra­phie à quatre siècles d’écart, pour des artistes qui restent cantonnés à l’intérieur de cette prison illusionniste que Platon leur impose. Heureusement, poursuit le commissaire, les peintres, pour sauver leur peau à l’heure où le christianisme naissant est traversé par une tendance iconoclaste qui voudrait emboîter le pas au disciple de Socrate, « inventent cette fable démente, abracadabrante, d’une image originelle qui aurait valeur ontologique parce quelle a été recueillie sur le visage même du Christ : le voile de Véronique ». Ce « coup d’État génial » permet à l’image d’avoir droit de cité dans le monde des idées, et donne le véritable coup d’envoi de l’art chrétien. Du visage supplicié de Jésus sous le pinceau de Murillo à la Saviours Face: Dolorosa, d’Alexej von Jawlensky, fusion troublante entre la face du crucifié et la figure de la sainte, et jusqu’au Linge plié de Tapiès, qui n’est plus qu’un suaire vide, cette galerie de « portraits » est passionnante.

L’art a à faire avec la Vérité, autant qu’avec la Beauté.
Tous les artistes sont habités, hantés même, par la question de la recherche du sens.

Le duel entre philosophie et art va se pour¬suivre tout au long d’une exposition dont chaque œuvre vient étayer une réflexion sur l’histoire de la métaphysique. Certainspdv4 choix sont probants, d’autres moins. Bernard- Henri Lévy a veillé à chaque virgule des textes affichés en préambule de chaque séquence, et filmé certains artistes contemporains en train de lire des textes d’esthétique. « Je voulais exposer des peintures et des paroles. Des tableaux et des textes. Alors la question était : comment fait-on pour exposer des textes ? On les affiche ? On encadre des pages ? On fait des vitrines ? Non. La vraie solution était là : les faire dire, les mettre en voix, et produire ces voix au cœur de l’exposition. De la philosophie vivante jouxtant l’art vivant. » Ambition réussie au regard de cette exposition elle aussi foncièrement «vivante», à la fois aventure philosophique et autobiographie spirituelle. BHL le confesse volontiers : « Les deux années passées à préparer cette exposition furent parmi les plus belles de ma vie. » Dans son journal de bord, il passe sans transition de ses tractations pour obtenir une toile, d’un rendez-vous burlesque avec l’artiste Marina Abramovic qui peine à déchiffrer, sur un smartphone, un texte d’Antonin Artaud, à des mentions plus personnelles. La conversion au catholicisme de sa sœur, Véronique – au moment même où il traque les «Véronique» de l’histoire de l’art —, qui tout à la fois l’étonne, l’agace et le trouble. La chute du 6e étage de son frère, qui se retrouve entre la vie et la mort pendant plus d’un mois tandis que BHL continue de travailler son exposition dans les sous-sols de l’hôpital Bichat. Sa guérison « miraculeuse », comme si la raison des événements était toujours plus complexe que la philosophie ne pourrait le dire. Derrière l’organisation d’une simple exposition se dessinent soudain toutes les racines qui la sous-tendent : les amitiés, les connexions qui décident d’un prêt ou d’un mécénat, les souvenirs personnels qui ont présidé au choix d’une œuvre parcours singulier, presque initiatique, l’art apparaît finalement bien le seul propre à susciter cette connaissance de soi-même que Socrate appelait de ses vœux. Et ce n’est pas le philosophe qui nous contredira. « Il est clair que cette aventure ne m’a pas laissé intact », répond-il quand on l’interroge sur les « renaissances » qu’ont vécues son frère et sa sœur durant la genèse de l’exposition. « Renaissance n’est peut-être pas le mot qui convient pour moi. Encore que… J’ai si souvent écrit sur ce désir qu’ont les hommes, et que j’ai moi en tout cas, de naître plusieurs fois dans la même vie.

« Les Aventures de la vérité. Peintures et philosophie : un récit  »  Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence, jusqu’au 11 novembre 2013.
Ouvert tous les jours.
Catalogue d’exposition par Bernard-Henri Lévy. Grasset, 30€.



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