Monsieur Besson, l’Europe et Martin Heidegger, par Bernard-Henri Lévy. Libération, jeudi 19 novembre 2009

logo libérationLe paradoxe est phénoménal.
Et vu d’ici, à New-York, dans les quelques journaux qui s’intéressent encore à mon pays, il confine au grotesque.
D’un côté, on nous parle d’une identité française en péril.
On a un ministre de l’identité nationale et de l’immigration (ah ! ce « et »… le temps a beau passer, je ne parviens pas à voir dans ce « et », dans cette « copule » entre « identité » et « immigration », autre chose qu’une crapulerie…) qui, comme si la patrie était en danger, comme s’il y avait le feu dans la maison de l’Identité, charge le « corps préfectoral » d’organiser ce grand débat, ces états généraux, des valeurs fondatrices de la « douce France » chère, nous dit-on, à Charles Trénet.

Et voici même un député qui, ivre du climat ainsi créé, s’engouffrant dans la brèche ouverte par le ministre et confondant, au passage, Prix Goncourt et Légion d’Honneur, tance un écrivaine pour une interview jugée nuisible à l’«image du pays » et l’exhorte à un « devoir de réserve » qui devrait être, selon lui, requis des lauréats des Prix littéraires (j’ai beau, là aussi, tourner le problème dans tous les sens : non seulement ce député est sot, mais je ne vois pas de plus noble fonction à un grand Prix que de permettre à qui le reçoit d’ouvrir, justement, sa grande gueule, de se servir de cette distinction comme d’un porte-voix supplémentaire et de briser, justement, tous les devoirs de réserve que lui imposait sa situation antérieure…).

Or, dans le même temps, tandis que tout ce petit monde amuse la galerie avec son débat lamentable, pendant que, de gauche à droite, chacun croit bon de montrer patte blanche et de protester bien comme il faut de la fermeté de son patriotisme, pendant qu’on nous refait, d’un bord à l’autre de l’échiquier, le vieux coup bien tartuffe de la juste-question-qu’il-ne-faut-pas-laisser-au-Front-National, il y en a une, d’identité, qui est, elle, en vrai péril et dont, selon la classique logique de la lettre volée (Poe) ou au rebut (Melville), selon l’inusable principe qui veut que rien ne vaille une diversion, un bon lapsus bien articulé ou, tout simplement, un nuage d’encre, pour occulter une question embarrassante, nul ne semble s’aviser – et c’est l’identité européenne.

Je ne doute pas des qualités de celles et ceux qui se sont présentés, ce jeudi, aux suffrages des 27 chefs d’Etat et de gouvernement chargés d’élire leur Président.

Mais je doute du mode de désignation, en catimini, opaque, sans audition des candidats.

Je doute des pouvoirs dont, fort d’une légitimité d’avance aussi mal trempée, le nouveau Président pourra se prévaloir quand il s’agira de contrer les visées russes sur l’Ukraine et la Géorgie ou de faire avancer le dossier climatique.

Et l’on ne voit que trop, en revanche, comment s’est mise en place la pitoyable machine à perdre : que les meilleurs soient écartés ; que les plus médiocres, les plus ternes, ceux qui feront le moins d’ombre aux chefs de gouvernement et d’Etat montés sur leurs ergots nationaux, emportent le morceau ; avec cet effet mécanique que la construction européenne se voit alors privée, en cette heure critique de son histoire, de ses avocats les plus charismatiques et, parfois, les plus ardents (ah ! Tony Blair… Jacques Delors…. et, surtout, Felipe Gonzalez…)

Ma génération a vécu dans l’illusion d’une Europe inévitable et qui, parce qu’elle était censée aller dans le « sens de l’Histoire », se ferait quoi qu’il arrive.

Elle vivait dans l’idée – progressiste, littéralement progressiste, même si c’était un progressisme libéral – que l’Europe se bâtirait toute seule, en douce, dans notre dos, sans que les sujets s’en aperçoivent ni, encore moins, s’en donnent le mal.

C’est cette illusion qui vole en éclats.

C’est ce rêve d’une Europe facile qui est en train de se dissiper.

Et l’actualité du jour c’est bien, qu’on le veuille ou non, l’effritement, l’épuisement, bientôt le démantèlement d’un projet qui avait à son actif rien moins qu’une victoire sur le fascisme (Espagne, Grèce, Portugal), une autre sur le totalitarisme (la libération des nations constitutives de ce que Kundera appela naguère « l’Europe captive »), sans parler de la prodigieuse capacité à fomenter de la paix entre ennemis que l’on pensait héréditaires (France et Allemagne).

Alors, à partir de là, il faut choisir.

Ou bien on fait taire le ministre de l’identité nationale, Monsieur Eric Besson, ou bien on enterre définitivement l’Europe.

Ou bien on consent à la diversion nationaliste, ou bien on renonce au beau projet de cet objet politique de type nouveau, de cette chimère institutionnelle et idéologique, qu’était la construction européenne.

On ne peut pas, en tout cas, faire les deux : lancer, d’un côté, l’inutile débat sur une identité dont chacun sait qu’elle ne se porte pas plus mal aujourd’hui qu’il y a dix, vingt ou trente ans – et alimenter, relancer, faire avancer, l’autre débat qui, lui, pour le coup, est vital et qui porte sur une Europe qui sait de moins en moins ce qu’elle est, ce qu’elle veut et ce qui lui est permis d’espérer.

Il n’y a, aujourd’hui, et en ces matières, pas trente six manières d’envisager l’avenir : il y en a deux – et qui s’excluent.

Renouer avec la terre qui ne ment pas, reprendre racine parmi les morts – ou entreprendre, comme disait Kleist dans la célèbre page commentée par Heidegger dans Acheminement vers la parole, de « s’effacer » devant des vivants qui ne sont pas encore tout à fait là et « s’incliner, un millénaire à l’avance, devant leur esprit ».

La nostalgie d’un nationalisme remis sur le métier des rhétoriques populistes et rances, ou l’audace d’une Europe à venir, pas dans mille ans mais demain car le temps presse – tel est le choix.

Bernard-Henri Lévy


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4 commentaires

  • Denis dit :

    Approuve totalement.

  • Pierre dit :

    Cher BHL, le plus surprenant c’est toujours ce dégoût que je ressens en moi dès quelqu’un se met à parler, à questionner sur l’identité-nationale. C’est plus fort que moi, ce seul mot, ainsi composé, a le pouvoir de provoquer en moi un véritable malaise, il doit s’agir d’une quelque forme de claustrophobie, car je me sens aussitôt renfermé, limité, et je prouve une grande envie de m’en fouir.

    La même chose m’arrivait dans mon enfance, au milieu d’une foule en liesse, alors que drapeau à la main elle s’apprêtait à saluer le passage de la nomenklatura au pouvoir, et incapable de rester, de participer à leur joie, je partais. Je trouvais bien étrange et évidemment insupportable ce sentiment d’appartenance à quelque chose qui évoquait la nation, la massa, la force, le pouvoir et tous ces symboles imposés, qui cachaient la vue des autres par l’uniformité de ces drapeaux agités au dessus de leurs têtes.
    Ca devait être génétique car m’échappant d’un tel rassemblement ce fut immédiatement un sentiment de soulagement, d’une grande légèreté, de la liberté même, qui s’emparaient de moi au beau milieu de ces rues désertées, en rentrant chez moi.

    Depuis ce sentiment ne m’a plus jamais quitté et au fond accompagné toute ma vie, dans cette errance que pour ça, ne cherchant à vouloir définir le « qui suis-je », cette identité non symbolique, autrement que par le regard des autres, en le retrouvant et le reconnaissant auprès des autres, par leur dévoilement, par le mien.
    Lui aussi, Claude Lévi-Strauss, l’a cherché, l’a prouvé, et l’a témoigné au travers de toute son immense œuvre : « Qu’aucune fraction de l’humanité ne peut aspirer à se comprendre, sinon par référence à toutes les autres »

  • Montarodan dit :

    Qu’il est bon de voir la réflexion d’un homme face à une ubuesque notion d’identité nationale qui déborde sur la liberté réservée des Goncourt et sur la notion d’Europe qui se réduit comme peau de chagrin en tour d’ivoire renvoyant les réfugiés politiques, climatiques et économiques à leur misère.

    Il y a quelque temps que j’avais pas lu un texte aussi important liant tout, rajoutant du sens et donnant surtout le courage du combat.

  • Diane Babayan dit :

    Cher BHL, Heureusement que vous êtes là.. Heureusement que Victor Hugo n’est plus là.. Lui qui avait déjà imaginé « Les États-Unis d’Europe » … Il en aurait sangloté de voir dans quel état se trouve notre monde… S’il y avait eu « Les États-Unis d’Europe », les 2 horribles guerres mondiales auraient pu être évitées… Mais qui est un vrai Français en France???? Personnellement, je me sens beaucoup plus française que certains « Vrais » Français qui ont peur de perdre leur identité à cause de ces étrangers nés en France mais qui n’ont pas la même couleur de peau ou qui ont des cheveux frisés… ou qui parlent aussi d’autres langues … Je ne vis plus en France depuis plus de 20 ans mais au Canada (anglais) et j’enseigne le Français et la culture française à mes étudiants à l’université… Je ne suis pas née française.. Je suis arménienne, née en Iran et le français est ma 3ème langue apprise .. je suis devenue française par mariage mais mon coeur et mon esprit sont profondément français car j’aime cette langue, j’aime la littérature française, j’aime la France.. je pense en français car c’est vraiment ma langue intellectuelle et émotionnelle….. Je suis aussi peintre et j’écris un peu mais mon identité française cohabite merveilleusement bien avec mes autres identités arménienne et iranienne… Je suis canadienne aussi et je vis à Toronto, une mega ville anglophone mais de toutes les couleurs…. Cela me fait beaucoup de peine de voir la France s’entre-déchirer pour une question idiote.. dépassée depuis longtemps.. Va-t-on un jour se demander si tous les français sont bien de la race Aryennes????

    Cher BHL, Je ne comprends pas pourquoi la France s’autodétruit… Les touristes « Étrangers » aiment la France mais pas les français… N’est-ce pas triste??? Ce qui me chagrine profondément aussi est le fait que certains jeunes Français normalement « cultivés » et sortant des grandes Écoles ou de l’université, ne savant plus écrire … Je ne parle pas des SMS .. mais de certains commentaires que je vois dans les différents journaux ou revues que je reçois… La grammaire et l’orthographe… me font bondir.. mes étudiants anglophones qui étudient le français, écrivent mieux..

    Bref, je suis malheureuse pour cette belle France que j’aime et que j’ai faite mienne depuis longtemps.. Continuez cher BHL à vous révolter…. Continuez .. Criez encore plus fort…

    Toute à vous,

    Diane Babayan

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