Mon Maître Althusser

louis althusser« J’ai bien failli tout lui devoir », ne cesse de lui rendre hommage Lévy dans tous ses écrits ou presque. « Celui qui m’a appris à écrire et à penser. » « Je ne crois pas avoir eu, avec aucun de mes maîtres du moment, de rencontre aussi décisive ».
On pourrait multiplier les citations semblables.
Qu’a donc appris de si décisif le « Caïman » le plus célèbre de la rue d’Ulm avec Derrida, au jeune Normalien qu’était Lévy dans les années 68-72 ? Quelle est cette « Leçon d’Althusser« , dont Lévy ne cesse de se sentir redevable aujourd’hui encore ? Althusser, passé du catholicisme mystique et de Sainte Thérèse au communisme après la guerre, entendait faire passer le marxisme de l’idéologie (humaniste) à la science, en le dotant de la toute puissance de la théorie (Jean Tellez, BHL, Le philosophe en guerre, Germina, 2011). Ce qu’il appelait la pratique théorique. Il s’agissait, en opérant une coupure épistémologique radicale, de débarrasser le marxisme de sa gangue humaniste, de le débarrasser de toute idée d’essence humaine, d’aliénation de l’homme et de l’idée du sujet, notion éminemment idéologique et même métaphysique. L’histoire devenait un « procès sans sujet ni fin », la lutte des classes un processus structural, un pur moteur. Althusser fascina par sa rigueur théorique Lévy et toute une génération de Normaliens qui allaient, sous sous influence, passer au maoïsme. Lévy ne fut pas de l’aventure de la Gauche Prolétarienne sous la houlette de Benny Lévy, mais fut et, de son propre aveu, demeure, aussi éloigné soit-il de son marxisme de jeunesse, toujours aujourd’hui imprégné de ces trois leçons althussériennes: l’anti-historicisme, l’anti-naturalisme, l’anti-organicisme.
Plus encore peut-être, sa dette à l’égard d’Althusser, c’est qu’avoir été althussérien, c’était être marxiste contre le marxisme. « Le passage au maoïsme fut, dit-il, la ruse historique qui engagea le processus de rupture avec le stalinisme, puis le communisme. »
Reste néanmoins ce paradoxe que l’anti-humanisme althussérien (dont il conserve le concept) aura, chez Lévy, débouché, au terme de son retour au judaïsme philosophique, sur l’humanisme lévinassien de l’être-juif.
Toute œuvre philosophique, disait Nietzsche, est une biographie mise en concepts (une idiosyncrasie, une névrose, ajoute Lévy), et les systèmes philosophiques servent à camoufler/exprimer un problème personnel. Ce fut le cas de Kant, bien sûr, mais par dessus tout d’Althusser, cet humain pathétique qui se fit le théoricien de l’anti-humanisme. Un sujet habité de démons décrète l’inexistence du sujet, prône la lecture « symptomale » des textes, tient « l’aliénation » pour une bévue humaniste ! La théorie, ici, se fait « chape de béton tchernobylien » (Lévy), censée protéger des radiations de la folie. « Présence de la maladie au sein même de l’usine à concepts ; le tribut qu’ils paient, ces concepts, à ses hantises, son chaos intime, sa nuit. » Lévy encore : « C’est dans le même bain de fantasmes, fureurs et autres démences, que se trempe le métal d’un concept ou l’âme égarée d’un meurtrier. »
Car Althusser, errant depuis toujours d’asile en asile, bipolaire cyclothymique, sur-médicamenté, en analyse interminable avec Diatkine, était fou, allait d’une saison en enfer à l’autre. Au point, dans son appartement de la rue d’Ulm que cet éternel étudiant n’avait jamais quitté, d’avoir, le matin du 16 novembre 1980, étranglé sa femme, Hélène Rytman, dite Legotien, juive, communiste, grande Résistante, de dix ans plus âgée que son « Lelouis », après trente-cinq ans de vie commune, d’amour fou, de folie et d’orages.
Lévy, dans sa préface aux Lettres à Hélène (Grasset, 2011), cet extraordinaire recueil de lettres à la femme aimée et détruite qui fait suite à cette non moins extraordinaire autobiographie d’Althusser, L’avenir dure longtemps, écrite « après le tombeau », après le meurtre de Hélène, Lévy, donc, examine les liens de cette folie et de cette philosophie althussériennes, plongeant « au cœur d’une des histoires les plus troubles et les plus édifiantes du XXème siècle ». « Comment faire œuvre quand on a sous le crâne, cette tempête, ce vacarme -ou ce silence- qui fait la folie ? »
La Légende Louis Althusser, le philosophe génial et fou, est en marche.

Mais Althusser aura été aussi, et peut-être avant tout, cet homme blessé qu’avait pressenti Lévy dans sa longue fréquentation du philosophe reclus, qu’il visitait dans ce bureau de la rue d’Ulm qui fut celui de Lucien Herr : Lévy surprend ses longs silences ; il est intrigué, dès Le Diable en tête, par ces mêmes livres toujours ouverts à la même page, la même feuille toujours vierge dans la machine à écrire Japy, ces marques sans appel d’une œuvre qui n’avançait pas, sinon par de brefs éclairs qui étaient autant de trouées temporaires dans la nuit.
Mais il y eut aussi, pour Lévy, un autre Althusser. C’étaient les dîners dans sa maison de Gordes, les rencontres derrière Saint-Tropez chez les Salomon, avec un « Louis », « gai, vivant, presque comique » aux antipodes du possédé dostoïevskien. Un autre Althusser, « celui, écrit-il, que je regretterai le plus ».
Louis Althusser ce maître, comme une formidable nostalgie.

Gilles Hertzog


Tags : , , , , , , , ,

Classés dans :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>