Misrata

Misrata, martyre et victorieuse

A 210 kms à l’est de Tripoli, Misrata, troisième ville du pays, a joué un rôle déterminant, entre février et octobre 2011, dans le soulèvement du peuple libyen contre le régime de Kadhafi puis pour la libération finale du pays.

Les dates-clefs de Misrata, 2011

C’est à Benghazi que débute, le 15 février, l’insurrection libyenne, aussitôt réprimée par un régime qui fait tirer sur les foules. Elle s’étend rapidement à l’est du pays et à Misrata, où des centaines de personnes descendent dans la rue, le 18 février, pour protester contre la brutalité de la répression. Le mouvement s’enflamme, à partir du 19, quand Benghazi tombe aux mains des manifestants. Tout l’est du pays suit, tandis que les manifestations sont sauvagement matées à Tripoli. Le commandant militaire à Misrata refuse de faire tirer sur les insurgés, il est incarcéré dans la capitale. Le 21, toute la Cyrénaïque, de Benghazi à la frontière égyptienne, est contrôlée par les civils et par les militaires rebelles. Chaque ville est administrée par ses habitants. A Misrata, la population s’organise en comités : santé ; défense, finances, approvisionnement, communications. Le 23, les forces kadhafistes sont repoussées hors de la ville. Le 24, l’armée gouvernementale bombarde l’aéroport. Les rebelles, personnel de l’aéroport, gardes armés de la région et officiers de l’école d’aviation, parviennent à conserver le contrôle de la base. Le 25, Misrata et Ajdabiya, à 100 kms de Benghazi sont aux mains des insurgés. Mais l’armée gouvernementale reprend une partie de la base aérienne de Misrata. Le 26, alors que les puissances occidentales envisagent d’intervenir militairement contre le colonel Kadhafi, les Etats-Unis déploient un groupe aéronaval au large des côtes libyennes. Le 28, les forces gouvernementales sont repoussées de l’aéroport de Misrata, tandis que la ville subit un premier bombardement. C’est le début d’un siège qui va durer deux mois.

Mars : Contre-offensive kadhafiste dans l’est du pays. A Misrata, Ils reprennent le 3 mars la base aérienne et l’école militaire. A partir du 6, des chars entrent dans Misrata et occupent le centre-ville. A partir du 15, 700 kadhafistes et 40 blindés investissent les 10 kms de Tripoli Street. Des raids de chars ont lieu. Des habitants sont enlevés par des raids de pick-up. Des snipers, venus de Serbie, de Colombie, de Grèce, d’Italie, tirent, des toits, sur les passants, enfants comme adultes( 150 tués en une semaine sur Tripoli Street).
Toute la ville est exposée au feu de l’artillerie lourde stationnée dans les faubourgs. La centrale électrique de Karsas est détruite, entraînant une pénurie d’électricité et l’arrêt du système d’eau. Le 11, un ferry marocain avait évacué 1800 migrants étrangers. Le 18, après le vote de la résolution 1973 au Conseil de Sécurité des Nations Unies, Kadhafi annonce un cessez-le-feu, qu’il ne respectera pas. Le pilonnage de Misrata continue de plus belle, ainsi que l’infiltration de la ville par les mêmes « civils anti-terroristes » qu’à Benghazi. Le bruit court à l’extérieur que Misrata est tombée. Le 21, 5000 habitants de Misrata relèvent, sous la menace des snipers, les cadavres sur Tripoli Street. On compte, à la fin de la marche, quarante tués. Les assiégés pallient le manque d’armes par des artifices techniques sans nombre et des prouesses d’héroïsme. Le 23, les avions de la coalition internationale attaquent les chars kadhafistes postés dans la banlieue de Misrata. Mais l’OTAN ne se risque pas, par crainte de victimes civiles, à détruire les chars positionnés dans le centre-ville. Le 26, l’offensive des gouvernementaux, appuyés par des mercenaires étrangers, s’intensifie, malgré des pertes causées par l’aviation française (cinq avions de combat et deux hélicoptères d’attaque). Le 29, la zone portuaire de Quasr Hamed, base logistique des insurgés, est l’objet d’un violent bombardement.

Avril : Le 2, raid des kadhafistes sur la zone portuaire de Qusar Hamed, tandis qu’un navire turc évacue 250 blessés. En ville, les insurgés regagnent du terrain. Le 9, deux navires du Qatar évacuent 1800 Egyptiens. Le 11, un navire turc évacue 1000 autres migrants. Le 12, les chebabs attaquent le Tamina Building. Le 15, les forces pro-Kadhafi, qui utilisent des armes à sous-munitions et des roquettes, tentent à nouveau d’occuper la zone portuaire. Ils sont arrêtés par les containers de sable que les insurgés ont disposés pour ralentir la progression des chars. Quelques-uns sont même capturés. Le 17, l’Organisation Internationale pour les Migrations évacue 1000 étrangers, Ghanéens, Philippins, Ukrainiens, ainsi que des blessés libyens. Le 18, un navire du Comité international de la Croix-Rouge embarque 600 migrants. Le 24, un navire qatari évacue des blessés vers la Tunisie. Le 25, Misrata est sous le contrôle des insurgés, mais les kadhafistes continuent de bombarder la ville depuis les faubourgs. Le 27, la zone portuaire est reprise par les insurgés. L’OIM embarque des Nigériens à destination d’un camp de réfugiés à Benghazi. Le 29, la bataille fait de nouveau rage du côté de l’aéroport de Misrata. Les kadhafistes sont de nouveau repoussés.

Mai : Le 1er, le port de Quasr Hamed est en flammes. Le 2, les kadhafistes échouent à investir Misrata par le sud-ouest. Le 11, l’aéroport est repris par les insurgés, qui progressent le long de la côte vers la Cyrénaïque et vers Tripoli. Le 12, un navire évacue 108 personnes, dont 25 blessés, vers Benghazi. Misrata reste assiégée, mais les forces pro-Kahafi ont été repoussées assez loin de la ville pour que le port et l’aéroport soient hors de portée de leur artillerie. A l’ouest, Dafnya tombe aux mains des thuwar (« combattants rebelles ») de Misrata, qui tiennent un front de 250 km et sont désormais à même de soutenir le soulèvement de Zliten, en conjonction avec les rebelles du Djebel Nefoussa. Les frappes de l’Otan conjuguées à l’action des thuwar et des chebabs de toute la Libye vont bientôt porter leurs fruits.

Juin : Le 17, les troupes du colonel Kadhafi sont repoussées loin de Misrata et une cinquantaine d’hommes sont faits prisonniers. A la fin du mois, les thuwar de Misrata et les rebelles du Djebel Nafoussa continuent leur avancée vers Tripoli.

Juillet : Le 20, les insurgés de Misrata sont victorieux à Zliten, à 150 km de la capitale.

Août : Le 18 , les mêmes reprennent Tawarga, à 40 kms au sud de Misrata. Mustafa Abdeljalil, président du CNT, déclare : « L’étau se resserre autour de Tripoli, depuis les montagnes de l’Ouest, à Sorman, à Zaouïa, et sur le flanc est de la capitale. » Le 21 , les rebelles descendus de Zintan, dans le djebel Nefoussa et 400 hommes venus par mer de Misrata lancent l’assaut sur Tripoli, dont, la veille, la population s’est soulevée. Le 23 , la caserne de Bab-al-Azizia, le QG de Kadhafi, est envahie par les rebelles.

22 et 23 août : Les kadhafistes repliés à Syrte tirent sept missiles Scud sur Misrata. Cinq sont interceptés par l’OTAN, deux disparaissent en mer ; l’explosion est ressentie jusque dans la ville.

Octobre : Le 20 , Kadhafi est lynché lors de la libération de Syrte, sa ville natale, où il se cachait. Les circonstances de sa mort, par des éléments incontrôlés, font bientôt polémique, malgré la mise en place, par le Président du CNT d’une commission d’enquête. Le cadavre de Kadhafi, d’abord transporté à Misrata et exposé à la morgue, sera rendu à sa famille.

Misrata et Bernard-Henri Lévy

Fin mai, Bernard-Henri Lévy, au regard du rôle décisif que les insurgés de Misrata tiennent dans la révolution libyenne, entreprend de se rendre sur place. Il raconte dans La Guerre sans l’aimer, Journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen, le voyage hasardeux, voire périlleux, par bateau depuis Malte vers la cité-martyre, sur laquelle s’étaient acharnées les forces de Kadhafi.
Il raconte les deux nuits à sillonner les ruines de Misrata et sa visite sur le front ouest. Il rapporte « l’incroyable bravoure, l’esprit de résistance » des civils, comment « ils ont tué les chars ». Bernard-Henri Lévy remettra au président Sarkozy une photo où les thuwar de Misrata posent avec un drapeau français et lui transmettra leur demande pressante d’hélicoptères, car « seuls les hélicos peuvent dissuader Kadhafi d’avancer et lui faire ouvrir la main qu’il a mise à la gorge de Misrata ». Il plaidera en faveur de ceux qui ont su reconquérir leur ville seuls, avec une détermination impressionnante.
« Je pense qu’elle est là, pas à Benghazi, l’armée de libération qui, le moment venu, marchera sur la capitale ». Le président Sarkozy recevra en juillet avec lui les commandants de Misrata. Misrata sera aidée dans les mêmes proportions que le Djebel Nafoussa, et ses combattants libéreront Tripoli.

Citations de Bernard-Henri Lévy sur Misrata

« (…) Marchant dans la rue perpendiculaire à l’avenue de Tripoli, voyant dans le halo des phares des quatre voitures d’escorte qui éclairent la scène comme un décor de mauvais théâtre, cette autre série d’immeubles brûlés, réduits à rien ou revenus au stade « tas de briques », observant cette maison soufflée et comme compressée, cette autre dont il ne reste que l’escalier (tout le reste, autour, s’est effondré), ou cette autre, face à elle, toujours debout, mais dont la façade est criblée de traces de balles probablement tirées par un sniper à qui il a dû falloir des jours, et des nuits, et encore des jours, et encore des nuits, d’attente et d’acharnement pour tuer un à un, méthodiquement, ses morts sur ordonnance ( cinq, me dit Abdallah, le gardien du musée improvisé où il montre, au pied de sa maison détruite, les munitions de tout calibre, depuis la banale 12,7 jusqu’à d’énormes obus de char qui, pour certains, n’ont pas explosé) et qui, quand il a eu fini sa besogne, a dû continuer à tirer (on ne pouvait plus l’arrêter, dit Khalifa Azwawi, président du Conseil de la ville venu nous rejoindre en milieu de journée, on aurait dit un serial sniper, un maniaque, peut-être était-il devenu fou, juste fou, ils ont bien failli devenir fous, eux, dans l’immeuble sur lequel il s’acharnait, pourquoi la folie ambiante ne l’aurait-elle pas gagné lui aussi ?) – observant tout cela, considérant cette pure jouissance de tirer, ce pur plaisir de casser, je me dis que c’est là, à Misrata, qu’a été atteint le sommet de l’horreur urbicide.

Eh oui, urbicide. Ce mot inventé, lors de la guerre de Bosnie, par Bogdan Bogdanovic, l’ancien maire de Belgrade. Ce concept qui, comme l’autre, comme génocide, suppose intention, préméditation, programme.
C’est bien cela qui a dû se produire pour que l’on ouvre ainsi la ville en deux, qu’on la cisaille, qu’on l’éventre et qu’on projette, une fois éventrée, de lui vider méthodiquement les entrailles. Ce n’est pas ici, à Misrata, qu’il a pu être conçu, ce plan d’éventrement, d’anéantissement d’une ville rebelle, d’étripage, mais plus haut, beaucoup plus haut, dans la ville même dont cette avenue osait s’approprier le nom, peut-être sous la tente de ce « Guide » qui, comme les Serbes à Sarajevo, comme Radovan Karadzic tirant sur sa propre maison et sur la clinique où il avait été médecin-psychiatre, a fait tirer sur l’école même où il a été élève ou sur le Palais des Congrès où il venait pérorer. Me resterait-il un doute sur cet urbicide orchestré qu’il aurait été levé quand, dans une pièce de  l’Hôtel de Ville en ruines que les bombardements ont miraculeusement épargné mais où l’on ne peut entrer et marcher sans déclencher une pluie de débris et de poussière, un employé municipal craintif, le dernier fidèle au poste, me montre l’espèce de musée où il a scotché aux murs, tels des trésors : les photos des martyrs du quartier, y compris les deux photographes anglo-saxons assassinés le 20 avril; la centaine de passeports des Nigériens, Maliens, Tchadiens, que les insurgés ont tués ou fait prisonniers ; les faux billets de cent dollars, ou euros, avec lesquels Kadhafi les payait ; et, au milieu de  tout cela, une feuille de papier jauni, style officiel, quoique  dessinée et écrite à la main, où l’on découvre le plan d’entrée, puis d’investissement de la ville à travers Tripoli Street – quel aveu ! »  (La Guerre sans l’aimer – Journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen, pp. 360-362)
« Là où il y a du pouvoir, il y a de la résistance, disait-on dans ma  jeunesse après Michel Foucault et quelques autres. Eh bien je dirai aujourd’hui que, là où il y a un comble de pouvoir, il y a un comble de résistance – et, mieux même que de la résistance, puisque les habitants de Misrata, non contents de résister, de ne pas abandonner leur ville, de tenir, ont su repousser l’assaillant, faire reculer ses chars et les chasser du cœur de leur cité. Où ? Je ne sais pas bien.
Mais ce que je sais c’est que nous pouvons, cette nuit, (…) dans la compagnie de la petite escorte que le Conseil municipal de transition a mise à notre disposition en nous disant à la fois que la ville était  « nettoyée » mais que tout pouvait arriver et que notre sécurité leur incombait, nous pouvons déambuler, sans nous faire tirer dessus, dans la plupart des rues de la ville quasi déserte : pas âme qui vive, juste des chats, parfois des rats et, sur certains murs, les mêmes éclaboussures de sang séché qu’en mars, après Beïda, près de l’aéroport de Labraq où les villageois avaient reconstitué leur bataille contre les mercenaires – sauf qu’ici, dans la lumière de nos phares, ces taches prennent une teinte vive et saumonée.

Varsovie a résisté, mais a fini par succomber.

Les villes espagnoles ont résisté, certaines très longtemps, mais l’heure est également venue où elles ont dû, de guerre lasse, rendre les armes.

Sarajevo a tenu, et même jusqu’au bout, mais les chars n’étaient pas dans la ville, ils étaient à Lukavica, avec les snipers, sur les hauteurs, d’où ils la tenaient sous le feu.

Paris s’est battue, et avec héroïsme, contre les chars allemands qui étaient ,eux, dans les murs – mais il a fallu une force extérieure, Leclerc, la deuxième DB, pour venir à la rescousse des Parisiens et déloger l’occupant.

Là, à Misrata, les chars de Kadhafi étaient au cœur de la ville. Ils étaient au pied des immeubles. A portée des points d’eau où les habitants venaient s’approvisionner et où l’on attendait qu’ils soient  assez nombreux pour tirer. Or ce sont les citoyens qui les ont  affrontés. Ce sont eux qui, un à un, à mains presque nues, les ont fait reculer. Ce sont eux qui, à coups de grenades lancées sur les tourelles comme ici, sur ce tank qui tenait en enfilade la rue parallèle à Benghazi Street et où nous apercevons, avec horreur, un tibia humain fraîchement brûlé, peut-être deux, restes calcinés d’une existence, ont réussi à les détruire.
L’OTAN a aidé, bien entendu. Il a eu son compte de machines de mort mises à mort. Ce sont ses avions qui ont détruit, sous une dalle de  béton, dans le grand marché de la ville, les quatre énormes blindés  qui s’y cachaient. Mais les chars que les kadhafistes avaient installés près des mosquées, ceux qu’ils avaient mis à la porte de l’hôpital et même à l’intérieur, les plus difficiles à atteindre et  qui étaient les plus menaçants, ce sont les citoyens qui, par leur vaillance, par leurs cocktails Molotov jetés dans la gueule des canons, par leurs obus de RPG7 tirés à bout portant, presque au contact, corps à corps avec la machine, danse avec le monstre d’acier, grâce à leur malice aussi, leurs ruses incroyables, les ont eus. » (Idem, pp.  362-364)


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