Mes vœux pour 2019

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Primo, qu’il soit encore possible de faire des vœux : car ne voit-on pas une foule grandissante de nos contemporains en train de se liguer contre les fomenteurs de vœux, les comploteurs d’espoir, les expérimentateurs d’avenir ? ne sont-ils pas innombrables, soudain, à jouer avec le nihilisme et à sembler prendre en horreur tout futur, tout projet, toute temporalité, toute intensité ?

Secundo, que le XXIe siècle, qui va entrer dans sa 20e année, décide enfin de dire qui il est : le siècle précédent, au même âge, avait déjà traversé le symbolisme, Proust, Joyce, Stravinsky, D’Annunzio, l’aviation, les tranchées, la mort industrielle, la fin du miracle austro-hongrois, la mort-née de la SDN ; nous ? la clé USB ; la dataïsation galopante ; Poutine et les fantômes de l’islamisme radical ; la zone indifférenciée du tourisme mondial ; c’est peu ; c’est piteux.

Tertio, que des événements de sens et d’intelligence surgissent de l’enfer où le technicisme entend les reléguer et montent, comme disait Baudelaire, tels des «soleils rajeunis» ; que des poètes viennent et fassent, à nouveau, rugir les mots ; que des philosophes apparaissent et rouvrent aux aventures humaines des autoroutes et des grands canaux conceptuels ; que recommencent de voguer, sur les océans du possible, des galions chargés d’or philosophal ainsi que des flibustiers qui les attaqueront avec la férocité, la ruse et la secrète clémence propres à l’amour de la pensée.

Quarto, que l’économie, qui n’est rien d’autre, à la fin des fins, que l’organisation des échanges entre les corps, se rappelle qu’elle n’est ni une religion, ni une malédiction ; que les banquiers cessent de prétendre pénétrer le secret de nos désirs et de nos âmes ; que les gilets jaunes cessent de croire que les banquiers sont des diables et des vampires ; que les inventeurs, les vrais, ne reculent ni devant les banquiers ni devant les gilets jaunes ni, surtout, devant leur propre audace singulière.

Quinto, que l’amour revienne dans les rues, sur les places et dans les cafés comme autre chose qu’un contrat à clauses résolutoires et conditions suspensives ; qu’il soit innocent, enfantin, joueur, fou, dangereux, mousseux, rêveur, nuageux, sans limites, sans concession ; qu’il soit heureux de dire « femme » sans risquer la colère de Metoo ; qu’il soit heureux de dire «homme» sans s’entendre hurler Metootoo ; qu’il redevienne clair, au plus grand nombre possible, qu’il y a là une noble entreprise et non la trame d’une conspiration ou le germe d’une tyrannie.

Sexto, que nous regardions avec une circonspection grandissante ce que l’on tente de nous refiler comme des véhicules d’occasion de la vie (le nationalisme, le chauvinisme, le souverainisme) ; que l’on se rappelle qu’il n’y a rien de fait dans l’homme et que l’on n’appartient à un peuple que parce qu’on le veut bien (un peuple n’a-t-il jamais rien été d’autre qu’une fiction tenue ensemble par des locuteurs de même langue ?).

Settimo, que ceux qui aiment les biens et l’industrie parce qu’ils haïssent le reste des humains cèdent à ceux qui fabriquent des biens et fondent des industries parce qu’ils chérissent les humains ; que ceux qui aiment la Terre et sa couche d’ozone parce qu’ils se défient des autres humains soient vaincus par ceux qui défendent la Terre et combattent pour sa couche d’ozone – mais parce que rien, à leurs yeux, ne vaut une vie d’humain.

Ottavo, que devienne pensable un monde où chacun puisse rêver d’une vie à part entière ; que soient parlées des langues où chacun puisse se tenir afin d’y recevoir les signes de la vérité et les abîmes glorieux du doute ; que soit offert un pays natal ou de refuge à tous les offensés de la planète (n’est-ce pas à cela que servent, après tout, le monde, les langues, les nations ?).

Nono, que le Royaume-Uni redevienne la patrie de l’humour et du sang-froid, du chic et du dingue, de William Kent et des jardins à l’anglaise, du courage churchillien et de la modération russellienne : toutes choses qui n’ont jamais cessé d’être siennes – sinon quand il se laisse gagner par les humeurs tristes d’un Farage, les ébouriffages d’un Johnson, les tergiversations d’une May et, aussi, les manœuvres d’un Trump.

Decimo, que l’Italie redevienne la patrie de l’autre chic et de la canzone, de Dante et du Tasse, de Léonard et de Tiepolo, de l’humanisme et de la sublime ruine, du Palazzo branlant et des plus belles églises du monde : toutes choses qui constituent son essence même – sinon quand elle se laisse gagner par les criailleries d’un Salvini et les mauvais souvenirs de Mussolini.

Undecimo, que mon pays, la France, redevienne le pays de la clarté et de la distinction ; de Pascal, le fiévreux géomètre, et de Descartes, le rêveur de raison ; de Molière, l’immense malheureux, et de Baudelaire, le luxueux et pâle gnostique ; de Debussy et Monet crissant comme des poignées de neige ; toutes choses, tous noms, à quoi tient le «génie français» – sinon quand il se laisse rattraper par les vulgarités d’un Mélenchon, les criailleries d’une Le Pen ou, sur les «ronds-points», les concerts furieux du ressentiment, de la haine contre «les élites» et du mensonge conspirationniste.

Duodecimo, que 2019 soit une année de paix ou de bruit ; de réformes ou de révoltes ; d’événements à pas de loup ou de colombe ; de décisions historiques ou sans histoire, précipitées ou suspendues ; tout, vraiment tout, plutôt que ces limbes où, en longues files mornes, la sainte alliance des braillards populistes et des programmeurs silencieux de la Toile nous numérote et, un jour, nous tuera.

Bernard-Henri Lévy


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