Une maison à Tanger : « Andrée Putman à l’œuvre », l’architecte par elle-même (La Règle du Jeu, le 30 juin 2017)


Andrée Putman

Entre 2004 et 2005, Andrée Putman a eu pour mission la rénovation d’une maison à Tanger au Maroc. Il s’agissait d’un bâtiment au bord de la mer, avec plusieurs chambres, des salons intérieurs et extérieurs ainsi qu’une piscine. Filmée sur cette période de deux ans par Benoît Jacquot, l’architecte se confie sur son savoir-faire avec des mots précis, sobres et élégants, à l’image de ses créations. Le documentaire qui sera projeté ce dimanche 2 juillet lors de la deuxième édition du Festival international d’architecture d’intérieur de Toulon montre notamment Andrée Putman en train de faire la trouvaille qui va structurer tout son travail au sein de cette maison : un escalier blanc qui descend le long d’un rocher pour mener à la mer.

Cette aventure architecturale qu’Andrée Putman disait considérer comme l’un de ses chefs d’œuvres a également été décrite par l’architecte elle-même dans le texte que nous publions ci-dessous. Le texte est suivi du portrait d’Andrée Putman par Bernard-Henri Lévy, propriétaire de la maison tangéroise.

Hommage à Andrée Putman

Dimanche 2 juillet à 11h
au Liberté (scène nationale de Toulon)

Projection du film Une maison à Tanger de Benoît Jacquot, sur la rénovation par Andrée Putman de la Maison, à Tanger, d’un écrivain français.
Hommage à Andrée Putman, puis discussion avec Bernard-Henri Lévy.

 


Une saison tangéroise d’Andrée Putman

Cette maison, elle sera studieuse quoiqu’elle affiche une tête de vacances. Je tenterai de résister, avant même de le concevoir, à tout ce qui pourrait lui donner le risque de la carte postale. Il faut que ce lieu-là soit inclassable. Le luxe, c’est ce que les amis puiseront, de joie, dans leurs lectures, leurs écrits, leurs chants. Ça sera donc simple, un peu sous-meublé. On ne va pas se mettre à décorer un tel endroit. Qu’adopterait-on pour un tel lieu, sinon la réserve médusée qui s’impose pour mener cette tâche qui évoque, aussi, que la maison a toujours été là un peu ratée, pas fignolée, peut-être mal aimée. On ne sait pas grand-chose : une dame anglaise l’aurait fait construire dans les années20. Je suis fière d’avoir cette mission étrange de dégager, d’apaiser ce plan original qui faisait désordre.

Comme dans toutes recherches, d’abord il y a les lettres mais pas encore les mots. Un alphabet va les former, puis en sortira un vocabulaire. Nous abordons cet espace, sa lumière, ses matériaux et ses couleurs comme une écriture. Confronter l’usé et le neuf, le doux et le rugueux, le pauvre et le riche, ces contrastes sont vivants. Adolphe Loos, l’architecte viennois a dit magnifiquement que pour Dieu et pour les artistes les matériaux sont égaux et portent la même valeur. Cette maquette évoque d’abord les jeux de la géométrie et de la luminosité. Ce plafond en pavés de verre laisse passer massivement la clarté du jour dans la salle de bains. Ces changements ont créé de nombreuses interventions qui sont parfois presque invisibles, presque en apesanteur. Le travail doit-être omniprésent mais frôler la disparition. Mes lieux sont simples, sereins mais pas froids, raffinés mais pas opulents, doux mais pas nostalgiques, épurés mais non restrictifs. Au fond, j’ai toujours cherché à réconcilier les matériaux pauvres et riches. C’est une idée anti-ghetto et anticonformiste sur l’aménagement de l’espace, sur la lumière et sur l’élégance dans le détail; parfois l’humour s’y glisse. Quelles couleurs? Mais aucune, justement, qui porte un nom de couleur. Chacune d’elle est singulière et comporte des tons contradictoires. Difficile à nommer, ou alors par un nom d’épice ou de fruit, poivre blanc ou encore ardoise et pierre, laque de Chine. Le plaisir fou consiste à rechercher des structures calmes et fortes comme pour l’escalier. On ne voit que lui dès l’entrée. Cette dégringolade démesurée descend vers la mer. On a eu du mal à le redessiner. Je suis obsédée, imprégnée par l’architecture hautement spiritualiste. J’ai toujours recueilli, consciemment, la moisson d’émotions, d’obsessions, nées des formes géométriques. J’en ai décelé le plaisir à voir le soleil jouer avec les ombres qui adoucissaient toutes les lignes droites. Chaque changement logique de cette «maison d’avant», celle que nous avons modifiée, assainie, rendue à cet état de grâce, préparait le terrain en donnant des solutions techniques. L’escalier, entre autres, comme une bande plissée, ouvre une circulation verticale, une épine dorsale qui commence tôt, comme une passerelle oblique pour vous aider à descendre vers la mer. Mais si elle naît dans la maison, elle continue dehors.

La pente vers la mer est très forte. Aucune trace dans ce coin de maison luxueuse et sophistiquée. On ne peut y accéder en voiture. C’est le bout du monde. L’Afrique regarde l’Europe, changement profond, nouvelle lumière, première loge pour la méditerranée. Les couleurs ont glissé. Elles sont perçues différemment. Les goûts aussi. Les odeurs et les saveurs «s’apprécient» autrement. C’est dans ce cadre qu’un beau jour a surgi comme dans un rêve l’idée d’une chambre sténopé. Les deux fenêtres de cette chambre, perpendiculaires l’une à l’autre, permettent une double projection. Par celle qui donne sur le vide du hall, c’est le lit à baldaquin qui devient l’écran de ce double jeu de lumière. C’est là que l’on aura la vue renversée des images observées : le spectacle opère avec toute sa poésie.

Par la deuxième fenêtre et de jour, on préférera la vue sur la mer qui se propage au plafond puisque c’est le voilage du lit qui joue les écrans de projection. Les vagues déferlent au plafond et les nuages défilent à la surface du lit. Le soir c’est le feu de la cheminée du salon à son extrémité qui sera visible. Ici c’est la perception architecturale que l’on observe. Jour et nuit, les deux vues peuvent êtres regardées simultanément ou séparément. On aura le choix d’ouvrir ou de fermer tel pan de voilage selon les différentes vues de la chambre. Si le pan est ouvert, on verra la projection sur le mur à l’Est mais on peut aussi l’obtenir sur l’écran de télévision qui sera recouvert d’un tissu blanc.

Ce qui est magnifique, c’est d’être accompagné par des visions qui mettent en doute notre certitude d’observer le réel. Et dire que cette mise en scène repose sur un fait dérisoire, qui consiste à abaisser un rideau. Un «écran d’étoffe» devient alors miraculeux dans ses effets grâce à un petit trou dans le tissu. Lorsque l’on provoque l’obscurité, on ne voit rien jusqu’à ce que l’acclimatation s’opère. On est préparé à aborder le réel autrement. Les images apparaissent. D’abord, les plus lumineuses, puis enfin, les plus ténues. Ce qui semblait être une série de tâches de lumière devient une image du réel subrepticement manipulé.

Quand on a prévu des chambres, des salles de bain, des galeries de déambulation qui offrent de vastes espaces ou encore la descente vers la mer, on aborde l’une des facettes de notre travail, parfois négligée : choisir les matériaux.

C’est un moment gastronomique. On a faim de lin. On savoure le piqué de coton. On est fou d’ardoise pour le parquet de la chambre. On médite sur l’opportunité qui se présente d’utiliser massivement le teck pour le caillebotis. On va puiser dans le raphia, la rabane.

Des accents délicats pour les coussins. Des stores élaborés, qui dans des effets un peu calculés, il faut le dire, sont en fait modestes, justes, très paisibles. C’est cet engouement, cette ferveur de la curiosité qui me porte, une quête d’extase ou plus simplement de bonheur que l’on trouve dans les livres. La pensée ou la parole des autres. C’est une capacité de jubilation que j’ai connue très tôt, d’abord par la musique. J’ai toujours établi un rapport intense entre celle-ci et le monde visible. N’est-il pas question surtout d’harmonie?

Parfois, un matériau se rencontre dans son usage habituel ou alors on va l’inviter à jouer un rôle qu’il a ignoré jusqu’alors. Tel petit carreau de mosaïque va constituer la bordure du dessin d’un tapis en carrelage. La moustiquaire va doubler la soie qui, presque transparente, va laisser passer la lueur qu’apporte la troisième couche du tulle de cuivre. Les trois matériaux constituent le panneau d’une cloison coulissante.

Ou encore le verre armé, verre industriel méprisé, sous employé, que l’on fait cohabiter avec de petites poignées (une larme en argent du rayon quincaillerie), et qui n’a jamais côtoyé le verre bon marché.

Voici de bons mariages. Les matériaux aussi ont leurs combinaisons, ils créent un vocabulaire spécifique qui nous place d’emblée dans un univers. Certains apportent la sécurité, le bon sens, d’autres représentent l’esprit, le risque, le coup de folie que l’on dénomme aussi liberté. C’est la réconciliation généralisée entre les matériaux : un symbole valable pour les humains.

Andrée Putman, 2011.

 


Andrée Putman par Bernard-Henri Lévy

 

C’est autour de 1985 que j’ai, pour la première fois, entendu sérieusement parler d’Andrée Putman. «Ecart» avait sept ans. Le «Morgan’s» de New York en avait deux. C’est l’époque où je pensais que les bons avaient bon goût, que les salauds avaient mauvais goût. C’est l’époque où j’avais osé déclarer, devant Putman justement, dans une émission de télévision qui s’appelait «le grand échiquier» et où, ayant la responsabilité de la composition du plateau, j’avais, sans la connaître, furieusement tenu à l’inviter aux côtés d’autres artistes, aux côtés de Serge Gainsbourg il me semble, et des peintres Jacques Martinez et Pierre Soulages, et de je ne sais plus qui d’autre, c’est l’époque, donc, où j’avais déclaré, face à elle, que jamais tel chefaillon fasciste français qui commençait juste de faire parler de lui ne vivrait dans dans du mobilier Thonet, ne choisirait une chaise de Mallet-Stevens ou ne s’habillerait en Issey Myake. C’est l’époque où, en un mot que suffisait à résumer, pour moi, ce nom magique d’Andrée Putman, il existait, pour le chefaillon, pour moi, pour elle, pour chacun d’entre nous, une sorte de fréquence ou de longueur d’ondes, chaque fois singulière et chaque fois intransmissible, qui traversait ce que nous pensions, faisions, sentions, vivions, et lui conférait, à la fin des fins, une ténébreuse mais certaine unité – c’est l’époque où j’étais assez althussérien pour accorder crédit au concept, dont j’ignore ce qu’il dira aux jeunes lecteurs contemporains, de «surdétermination» et où cette «surdétermination», cette idée d’un tout structuré, cohérent, consonant en ses parties, pouvait, quand on le mettait à l’épreuve de la vie, s’appeler aussi le style. Je n’en suis plus tout à fait là, bien sûr. J’ai, depuis ces temps lointains, eu quelques occasions, hélas, de vérifier que le monde est moins bien fait que ne le donnait à croire mon althusséro-putmanisme d’alors. Mais enfin quelque chose en moi continue de croire en cette harmonie magique, providentielle et dont je dirais qu’elle est préétablie si je ne la sentais tenir toute entière à l’existence, évidemment bien contingente, de quelques grands esprits du type d’Andrée Putman – quelque chose ne se résoutpas à l’idée que les choses et les idées puissent ne pas aller du même pas et, sur cette harmonie, sur ce platonisme sauvage, sur cette mienne et profane version d’un «nul n’est méchant volontairement» qui se traduit «nul ne fait choix, par hasard, de la vulgarité et de la laideur», je continue de mettre donc, plus que jamais, le visage et l’œil d’Andrée. Ceci pour dire qu’Andrée, je ne l’oublie pas, est d’abord, avant toutes choses, et avec tout ce que le mot suppose de gratuité, de joie, de jeu, une artiste libre de son style et de ses mouvements.

Ceci pour dire que je n’oublie pas non plus que c’est aux artistes que va, depuis toujours, sa première admiration (témoin ce jour où, interrogée sur son usage du noir et du blanc, sur son goût très Nancy Cunard du gris et sur sa méfiance, du moins apparente, à l’endroit de la couleur, elle avait eu cette réponse magnifique et modeste : «Mais non ! J’adore la couleur, au contraire ! Mais c’est que j’aime trop les artistes ! J’ai trop de respect pour ce qu’ils feront de cette maison que je suis en train d’inventer ; et je leur réserve, sur la base de mes gris, l’usage exclusif de la couleur !»). Mais ceci pour dire, oui, qu’il y a tout de même, aussi, une politique de cette artiste et que la naissance puis, aujourd’hui, le triomphe de son minimalisme joyeux, de sa poétique de l’espace et des lignes, de sa géographie extrême, de son mélange si audacieux de lignes et de matières,nous dit aussi quelque chose de l’esprit démocratique contemporain entendu au meilleur de son sens. La Putmand’écart – qui, comme on sait, pouvait aussi se lire «trace». La Putman dont les «interventions», sans le dire, mais il est bon que cela soit dit, contribuèrent à la réinvention de l’habiter contemporain. La Putman des grandes rééditions qui, quelques années après qu’un écrivain, et quel écrivain ! ait lancé sa belle idée de la culture pour tous et des nouvelles cathédrales du savoir, s’employa, elle aussi, avec ses moyens, à faire coïncider les formes éternelles de l’art avec le désir et l’usage du grand nombre. La Putman incroyablement poétique, rêveuse éveillée, iconoclaste et iconophile, amoureuse de son temps en même temps que d’idéalités sans âge, artiste et activiste en somme, qui, devenue styliste à Prisunic, osa demander à Alechinsky d’illustrer l’almanach de la ménagère et à Messagier de lui dessiner des tissus imprimés –la Putman qui, aujourd’hui encore, férue de littérature autant que de peinture ou de musique, cherchant la bonne ligne comme d’autres le mot juste, est en train de faire de ses rares maisons, et du paysage qu’elles façonnent et métamorphosent, de formidables machines à citer, donc recycler, donc faire vivre, donc mettre à la portée de tous les textes qui l’inspirent. Nos conversations à Tanger, avec Benoît Jacquot et Mathieu Tarot. Sa volonté de conjuguer l’exubérance vertigineuse de l’endroit avec son minimalisme et son goût d’un dépouillement qui n’est jamais volonté de pureté. La façon de respecter le génie d’un site où souffle tout le prodigieux cosmopolitisme de la ville de Beckett, Bowles et Choukri sans rien céder de ce qui lui dicte sa propre histoire, et la mienne. Et puis ce jour où elle nous annonça, comme une évidence, qu’elle ne supportait pas les décorateurs et se vivait, au fond, comme une portraitiste : de qui, mon dieu? De ceux qui habiteront le lieu ? De la ville où le lieu s’inscrira ? Eux dans la ville ou, au contraire, la ville en eux ? Eh bien voilà. Tout est là. La politique, cryptée, d’Andrée Putman.

Bernard-Henri Lévy, 2010.

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Photo Tanger : de René Stoeltie.
Textes tirés du livre : «Une saison à Tanger» (éditions Louvre Victoire) de Barbara et René Stoeltie.

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