Macron, Mélenchon, Assad

Syrie

Cette histoire d’effigie d’Emmanuel Macron jugée, frappée, pendue puis brûlée par des manifestants nantais hostiles à la réforme de la SNCF est plus sérieuse qu’elle n’en a l’air. On songe à la tradition du Roi Carnaval que l’on avait l’habitude, au XVIe siècle encore, de promener dans les rues des villes de Provence avant de le juger et de le brûler en place publique : James Frazer, puis Emmanuel Le Roy Ladurie dans son Carnaval de Romans, ont bien montré la charge symbolique forte, pour ne pas dire morbide, que continuait de porter ce rite festif et faussement innocent. Mais on pense aussi, plus près de nous, aux foules pakistanaises qui, à chaque opération anti-talibans réussie, descendent dans les rues de Lahore ou de Quetta pour lacérer des drapeaux étoilés, poignarder des effigies de GI et, en fin de parcours, passant de l’image au réel, vitrioler une compatriote dévoilée. Et on pense encore aux centaines de mannequins d’Obama qui, du Maine à l’Alabama ou à la Géorgie, n’ont cessé, pendant toute la durée de ses deux mandats, d’être mis au bûcher : tantôt c’est l’antenne locale d’un groupe suprémaciste blanc qui était à la manœuvre ; tantôt des nostalgiques avoués des lynchages nocturnes du Ku Klux Klan ; tantôt le pasteur Terry Jones qui s’était déjà illustré pour avoir procédé à un autodafé du Coran. Est-ce à ça qu’entendaient ressembler les manifestants nantais ? Est-ce ce type d’image qu’avait en tête le représentant du syndicat SUD saluant, face caméra, cette expression comme une autre de la colère populaire ? La symbolique a bon dos. En la circonstance, elle pue la mort. La défense des cheminots – et de cette belle entreprise républicaine qu’est la SNCF – mérite mieux que cette grinçante comédie.

Jean-Luc Mélenchon est, tout de même, un type curieux. Quand il se fait huer, gare de l’Est, lors d’une manifestation de soutien aux cheminots en grève, il blague ; il minimise ; il fustige, sur son blog, le «travail de merde» des médias qui ont, comme d’habitude, «désinformé» en montant l’histoire en épingle ; et il soutient – peut-être à raison, je n’en sais rien – qu’il s’agissait d’un vague «chahut» mené par un quarteron d’«excités» et «nullement significatif» de la sympathique «ambiance» qui régnait, à son arrivée, dans le cortège. Quand le même scénario se reproduit, deux jours plus tard, lors de la marche blanche en hommage à Mireille Knoll, virage à 180 degrés : il hurle ; il dénonce un «coup de force» ; il titre son blog du jour rien de moins que Le jour de la honte ; ce n’est plus un incident, c’est un « flot » ; ce n’est plus un épiphénomène défigurant un rassemblement noble et digne, c’est le «drapeau» qui est «foulé aux pieds», c’est la «volonté d’une milice» qui l’emporte sur celle de «la police», c’est la «face hideuse de [son] pays» qui lui a, soudain, sauté au visage ; et la poignée d’extrémistes qui l’ont, comme les cheminots, pris à partie n’est plus un petit groupe noyé dans une foule venue, dans son immense majorité, se recueillir en silence mais «un groupuscule ethnique» (sic) «se réclamant des intérêts d’un État étranger» et voulant faire de la France «une collection d’indigènes» (re-sic). J’entends bien que la différence entre les deux situations est que le CRIF l’avait, contrairement à la CGT, déclaré persona non grata. Mais fallait-il, pour autant, céder à cette rhétorique insensée ? Fallait-il ce torrent d’insultes ponctué par un bizarre «ce pays est à nous, les républicains» où il est difficile de ne pas entendre l’écho du «on est chez nous» frontiste ? Et fallait-il conclure, surtout, en commettant la faute politique et morale que lui reprochaient, ce jour-là, ses adversaires : l’amalgame avec «l’armée de tueurs» tirant, «en Palestine», sur «une foule sans défense» ? Chacun peut penser ce qu’il veut des affrontements de Gaza. Mais rapprocher ceci et cela, régler ses comptes avec tels ou tels de ses concitoyens en les renvoyant, pavloviennement, à leur prise de parti supposée dans le conflit israélo-palestinien est l’un des carburants principaux du nouvel antisémitisme.

À propos de foule sans défense, on regrettera que le même M. Mélenchon n’ait pas trouvé de mots aussi fermes pour dénoncer la mort des dizaines de femmes, hommes et enfants syriens assassinés, quelques jours plus tard, à Douma, par un bombardement au gaz. L’arme du crime, un mélange de chlore et de sarin, semble être la même que celle qui avait servi à l’armée syrienne en août 2013 contre, déjà, la Ghouta orientale. Puis en avril 2017 contre Khan Cheikhoun, plus au nord. Le Conseil de sécurité des Nations unies, en séance à l’heure où j’écris ce bloc-notes, va-t-il se décider, cette fois, à agir ? Acceptera-t-on qu’il soit bloqué par un énième veto émanant des États voyous que sont devenues, face à cette tragédie qui dure, la Russie et la Chine ? Et les États-Unis et la France auront-ils la force, dans ce cas, de passer outre le veto et de déclarer franchie la fameuse «ligne rouge» dont ils ont, à maintes reprises, rappelé que la transgression ne pouvait rester impunie ? Pour l’heure, sur les vidéos du carnage qui circulent, ces petits corps pensifs. Cette pâleur inextricable des visages qui n’ont pas vu la mort venir. Ces bouches entrouvertes sur un dernier gémissement stupéfait. Cet homme aux jambes raidies comme corde et qui semble un épileptique tombé dans un coma. Et puis cet enfant qui paraît, lui, avoir été tué par balle : «Ce n’est qu’un petit trou dans la poitrine mais il y souffle un vent terrible.» L’hécatombe doit cesser.

Bernard-Henri Lévy, le 9 avril 2018

Photo : Un homme équipé d’un masque à gaz et un jeune garçon courent dans une rue d’Alep, dans le nord de la Syrie, en mars 2013 [Bulent Kilic / AFP/Archives]

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