Macron à la NRF, par Bernard-Henri Lévy

Emmanuel Macron, head of the political movement En Marche !, or Onwards !, and candidate for the 2017 presidential election, signs the guest book as the Mayor of Oradour-sur-Glane Philippe Lacroix (R Rear), stands near during a visit of the ruins in the village of Oradour-sur-Glane, France, April 28, 2017.   REUTERS/Pascal Lachenaud/Pool

À son tour, Emmanuel Macron avait rendez-vous avec la littérature.

On se rappelle François Mitterrand, lecteur fervent et prosateur stylé.

De Gaulle écrivant, dans la langue de César, ses Mémoires de guerre et protégeant, dans celle d’Auguste, un Virgile nommé Malraux.

Pompidou trouvant chez Éluard les mots pour nous consoler de la mort de Gabrielle Russier, cette professeure de lettres suicidée d’amour pour un adolescent qui avait la moitié de son âge.

Les autres, tous les autres, chacun à sa façon, vraie tradition française et, au fond, seulement française : imagine-t-on Mme Merkel embrasser Goethe ou Hölderlin ? Mme May puiser quelque inspiration chez Thomas Hardy ou dans le théâtre de marionnettes de Jane Austen ? alors que la France… elle est, la France, ce pays unique où, si le roi supporte les lions de La Fontaine, les insolences de Poquelin, les libelles de Voltaire ou de Sartre, c’est parce qu’il y va de la gloire de la langue mais aussi, par ricochet, de la sienne… elle demeure cette monarchie catholique où, depuis l’âge classique, l’illustration de la langue est une tâche nationale et la construction de la nation la tâche, inversement, de la langue…

Bref, Macron s’inscrit, à son tour, dans cette figuration presque obligée.

Et cela donne un entretien avec Michel Crépu dans le sanctuaire – la NRF – de cette grande prose fixée par Malherbe et Boileau, canonisée par Paulhan, et qui est le creuset du paradigme politico-littéraire qui définit la France.

Plusieurs choses frappent dans ce texte.

L’accent de sincérité, d’abord. Interrogé sur les écrivains qui l’ont fabriqué, un autre se draperait dans les noms de tels ou tels grands maudits du littérairement correct contemporain. D’un homme qui commence par citer Gide et, de Gide, un roman, Les Nourritures terrestres, que plus personne ne lit, on peut parier qu’il ne triche pas.

Un aveu stupéfiant, ensuite, dans la bouche d’un président. D’où vous vient, lui demande Crépu, votre connaissance intime de la France ? Réponse : j’ai connu le parfum des fleurs à travers Colette et Giono avant de le respirer moi-même. Autrement dit : la France est une idée autant qu’un être de chair ; c’est une créature de songe et de papier avant qu’une terre ou des racines. Y a-t-il réplique plus cinglante aux nostalgiques du «pays réel» et de son identité malheureuse, en péril et en voie d’être «remplacée» ?

Un autre aveu, plus sidérant encore. On connaissait le mot de La Rochefoucauld : «sans les romans d’amour, il n’y aurait pas d’amour». Ou celui d’Oscar Wilde : «la mort de Lucien de Rubempré est le plus grand drame de ma vie». Eh bien, voilà quelqu’un qui ose nous dire que c’est dans les mêmes romans, dans la fréquentation intime de la même littérature et de ses mêmes personnages, qu’il a appris, non seulement donc le goût des fleurs, ou de l’amour, ou du chagrin, mais l’art de la politique et de la gouvernementalité. L’ENA ? Machiavel ? Non. La cristallisation stendhalienne.

J’ai aussi aimé, bien sûr, sa charge contre «la sociologie» et sa façon de nous asséner qu’il ne connaît qu’un «sociologue hors pair» : le «grand écrivain». N’importe quel lecteur de Proust sait cela, dira-t-on. Ou du roman de Céline, D’un château l’autre, qui est la description la plus exacte, au scalpel et au vitriol, de la Collaboration. Ou de Soljenitsyne pulvérisant, en un chef-d’œuvre, un siècle de mensonge déconcertant sur l’archipel concentrationnaire soviétique. Soit. Mais un président de la République n’est pas n’importe quel lecteur. Et il est clair que, dans sa bouche, cette dévaluation du réalisme social et des machines d’arraisonnement qui l’accompagnent prend, forcément, un autre sens.

Et là, enfin, où ce personnage hors norme qui se décrit lui-même comme une «aberration» prend probablement le plus de risque, c’est quand il affirme que «la» question, pour lui, est de savoir «s’il y a encore dans la politique quelque chose de romanesque» ; et quand il définit ce «romanesque» comme la prise en compte du fait qu’il y a, dans la condition des hommes, une part irréductible, insoluble – l’ancien banquier aurait dit illiquide – de contradiction et de négativité. Fin de la dialectique. Guerre à la programmation humano-thérapeutique qui est le socle commun à toutes les idéologies françaises. Et adieu à cette éthique «petite-bourgeoise» qui n’en finit pas, dit-il, de nous raboter et qu’il pourfend avec une verve, pour de bon, gidienne.

On regrettera qu’il cède, parfois, à la thématique convenue de la disparition de la littérature à l’ancienne et de la déploration du «grand écrivain».

Et sans doute la troisième oreille entendra-t-elle, sous le froid constat du «retour du tragique», un côté orages désirés, jubilation à devoir s’y mesurer, esthétisation des grands incendies, qui pourrait bien se révéler un piège au regard de la pastorale (du devoir de mener et protéger un peuple…) qu’est l’art d’être chef d’État.

Mais tel est Emmanuel Macron.

Tel est cet étonnant jeune homme que l’on imagine soudain, plus jeune encore, tandis qu’il s’initie aux livres dans l’ombre de la cathédrale chère à Ruskin, brûlant du désir de tout vivre – la vie, l’amour, l’esprit, le Grand Jeu, le saut dans l’inconnu.

Et ainsi va notre étrange et vieux pays qui s’est choisi, pour revenir dans l’Histoire, ce vivant, ce brûlant, ce possédé méthodique et intense, dont nul ne sait encore ce qui l’emporte en lui de la mystique de soi, de la littérature ou de la France.

Mais est-ce la question, après tout ?

Et n’y a-t-il pas des moments, dans la vie d’un peuple, où il faut que les trois marchent ensemble ?

Cela aussi, cet entretien le rappelle.

Et telle est, pour le coup, la leçon – ténèbres et lumière mêlées – de la part de la littérature française qui a, non seulement pensé, mais façonné notre histoire.

Bernard-Henri Lévy

 

Photo : Emmanuel Macron, le 28, avril 2017 à Oradour-sur-Glane. REUTERS/Pascal Lachenaud

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