Looking for Europe sur Broadway (Atlantico, le 9 novembre 2018)

NYCLFE

Le 25 mars 1941, André Breton et Claude Lévi-Strauss embarquaient à bord du « Capitaine-Paul-Lemerle » pour une traversée de l’Atlantique qui, malgré les écueils, arriva à bon port, dans la ville de toutes les retraites et de tous les combats : New York. Nombreux sont les écrivains et intellectuels français qui firent le même trajet, ces années-là, pour mieux regarder en face le péril qui menaçait l’Europe.

C’est la technique bien connue du théâtre classique que de prendre de la distance, temporelle ou géographique, pour mieux voir, mieux scruter, mieux analyser les troubles qui nous affectent. Toutefois, face au vent mauvais qui conquiert aujourd’hui le continent européen, New York n’apparaît plus comme un refuge. Elle n’est plus le point de vue extérieur qui permet l’analyse. Elle est un deuxième front.

Ces deux fronts étaient réunis lundi 5 novembre au Public Theater, le théâtre mythique de New York, lorsqu’un autre écrivain et intellectuel français, Bernard Henri-Lévy rappelait à une salle comble –sold out– que l’avenir de l’Europe et celui des Etats-Unis seraient bien, dorénavant, les deux fronts d’une même bataille.

La pièce d’origine, Hôtel Europe, fut jouée à Paris, à Sarajevo, à Kiev et à Londres. Elle a été réécrite depuis et s’intitule Looking For Europe, et elle a pris une autre résonnance dans la salle qui a vu naître Hair, l’emblématique pièce de la libération des mœurs des années 70. Par des va-et-vient constants entre passé et présent, entre les combats qui firent de l’Atlantique tantôt un pont tantôt une frontière, l’auteur, qui s’était fait acteur pour l’occasion, disait combien les échéances à venir pour les démocraties des deux rives étaient liées.

Le texte fait émerger un chiasme de l’histoire de ces deux continents : l’Amérique est elle-même quand elle se fait européenne, et l’Europe est elle-même quand elle se fait américaine. Au cœur du deuxième acte, BHL brandit un billet de 1 dollar, étendard le plus probant de cette « improved version of Europe » que sont les Etats-Unis, pour remémorer à chacun que les maximes qui y sont inscrites et qui fondent l’identité de ce pays sont bien européennes. Il se souvient ensuite, lors du troisième acte, que c’est parce que l’Amérique a rappelé à l’Europe son rôle historique que cette dernière n’a pas totalement perdu la face dans la guerre de Bosnie. Un chiasme historique donc. Mais un chiasme à venir également.

On était, ce soir-là, à la veille des élections de midterm américaines et à l’avant-veille des élections européennes. La représentation de Looking For Europe au Public Theater, à deux pas d’Astor Place et de Broadway, soulignait à quel point les enjeux de ces deux scrutins sont entrelacés.

C’est lorsque les deux rives de l’Atlantique se regardent avec mépris qu’elles entrent dans leurs dérives les plus radicales. Donald Trump pense s’inscrire dans la tradition du « non-entenglement » américain quand il se soustrait au multilatéralisme et dénigre les « atermoiements » des grandes puissances européennes. Or, lorsque George Washington formulait et annonçait le « non-entenglement » lors de sa Farewell Address de 1796, c’était en pleine conscience du sang mêlé de ces deux continents et avec un profond respect pour ce qu’il devait à l’Europe. Sur l’autre rive, les Européens se trompent lorsqu’ils pensent que ce président est un pur produit de l’Amérique, qui ne leur ressemble en rien, et qui ne doit pas les remettre en question.

Jouer cette pièce au cœur même de Manhattan rappelait ainsi que le chiasme de l’Amérique européenne et de l’Europe américaine nous engage pour lutter contre les tourments siamois qui nous menacent.

La conclusion de cette soirée poussait les spectateurs à se tourner fermement vers les combats à venir, forts des enseignements à tirer de la pièce, mais sans prétendre les résoudre par avance. Après une heure et quarante minutes d’angoisses et de questionnements devant la page blanche que le personnage principal doit remplir pour un discours qu’il va prononcer lors d’une conférence internationale, il finit par se jeter dans le vide en se livrant à son audience sans avoir écrit le moindre mot. Mais, ces presque deux heures d’interrogations intenses ne sont pas un simple égarement circulaire le ramenant à son point de départ. Au contraire, c’est avec la conviction refondée que les leçons de l’histoire de ces deux continents nous donnent en creux la solution de nos problèmes futurs que le personnage monte sur scène pour prononcer son discours.

Cela ressemblait à la conclusion du plus grand président que les Etats-Unis ont sans doute jamais connu, le Président Bartlet, personnage principal de la série The West Wing d’Aaron Sorkin, chef-d’œuvre télévisuel et politique. Alors qu’il se retire après huit années et deux mandats d’espoirs, d’accomplissements et de souffrances, l’homme d’Etat joué par le formidable Martin Sheen répond à la question : « What are you thinking about? », posée par sa femme comme par tous les téléspectateurs, par ce simple mot : « Tomorrow ». Comme Jed Bartlet, l’intellectuel de la pièce de BHL se tourne vers un futur dont il ne connaît pas l’issue, mais fort de toutes les leçons tirées des événements passés.

En sortant du Public Theater, les spectateurs de Looking For Europe ont pu répondre : « Tomorrow », avec la même détermination que Martin Sheen, certains désormais qu’ils auront à regarder de l’autre côté de l’Atlantique pour comprendre leurs propres maux.

Simon Margolin

http://www.atlantico.fr/decryptage/bernard-henri-levy-recherche-europe-broadway-simon-margolin-3555328.html


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