Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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Libye: « La liberté a besoin de temps » (Texte paru originellement sur les sites de La Règle du jeu et de L’Express le 13 avril 2011)

L’express

BHL ABDELJALILL’opposition libyenne demande à la coalition internationale qui l’appuie de se montrer patiente. Dans un texte exclusif qu’il a confié, à Benghazi, à Bernard-Henri Lévy, Mustafa Abdeljalil, le président du Conseil National de Transition, énonce les principes sur lesquels les Libyens libres ne transigeront pas.

Le 17 février, le peuple libyen se révoltait après quatre décennies d’oppression et d’injustice et libérait une grande partie du pays au prix de milliers de martyrs, dont les noms nous seront chers à jamais.

Dans la Libye libre en formation, s’ouvrait le règne du droit et de la justice.

Nous avons constitué des comités locaux, puis un Conseil National de Transition, pour conduire à son terme notre lutte sans retour, faire naitre une première démocratie et administrer notre pays exsangue en attendant le jour où toutes les femmes et tous les hommes de Libye pourraient, débarrassés de Kadhafi et de sa famille, s’exprimer enfin au grand jour à travers des élections générales, transparentes et libres.

Aujourd’hui, hélas, le tyran est toujours là.

D’abord sur la défensive, il s’est bientôt ressaisi.

Son armée de mercenaires a repoussé nos combattants devant Syrte.

Ses blindés, son artillerie, ses colonnes infernales les pilonnant en plein désert, nos chebabs intrépides, partis, sans chars ni armement lourd, libérer Misrata encerclée et Tripoli sous la botte, ont dû reculer, subissant de graves pertes.

Sans le secours des avions français qui sauvèrent Benghazi du bain de sang que lui jurait le dictateur, sans l’intervention de la communauté internationale menée par Monsieur Sarkozy et ses alliés, la Libye toute entière retombait dans les fers. Car rien, dans le désert, ne s’oppose aux blindés, sauf depuis les airs. Les avions occidentaux y sont, pour l’heure, souvent parvenus et nous sommes infiniment reconnaissants de cela.

Mais la flotte aérienne de l’OTAN ne peut délivrer les villes occupées où s’abritent désormais les forces de Kadhafi, utilisant les populations civiles comme boucliers humains.

Nous-mêmes, les Libyens libres, n’avons pas encore une force suffisamment aguerrie pour accomplir cette tâche ô combien urgente et vitale pour tous nos concitoyens pilonnés ou réduits en servitude.

Six semaines de liberté ne font pas de milliers de citoyens en armes une armée : il leur faut plus de temps.

Pour l’heure, nous tenons bon. Et, de cela déjà, nous sommes fiers.

Nous ne demandons pas que l’on fasse la guerre en notre lieu et place. Nous ne demandons pas à des soldats étrangers de venir contenir l’ennemi. Nous n’attendons pas que les amis de la Libye libèrent notre pays pour nous. Nous demandons que l’on nous accorde le temps et les moyens de constituer une force qui tiendra en respect les mercenaires et les prétoriens du dictateur puis libérera nos villes.

La communauté internationale, sauf à se déjuger, doit continuer à nous venir en aide, pas seulement grâce aux avions mais sous forme aussi d’équipements et d’armements.

Qu’on nous octroie les moyens de nous libérer, et nous étonnerons le monde : Kadhafi n’est fort que de notre jeunesse et de notre faiblesse de départ ; c’est un tigre de papier ; attendez, et vous verrez.

Il serait injuste, il serait fatal, sous prétexte de cette faiblesse de départ, de vouloir nous sacrifier sur l’autel d’une paix presque sans conditions.

Serait-ce une paix ou, plutôt, une reddition qui ne dirait pas son nom ?

Peut-on raisonnablement négocier avec Kadhafi, ce tyran, quand ses forces, en outre, menacent dangereusement la Libye libre ?

Va-t-on, ici ou là, au nom d’un réalisme aveugle, cette éternelle excuse des partisans de l’abandon, réduire le soutien qui nous a sauvé, le mesurer, et, demain, nous lier les mains ?

La liberté a besoin de temps pour l’emporter.

Nous avons attendu quarante ans que son heure sonne : nous avons besoin d’encore un peu de temps.

J’adjure nos amis étrangers de ne pas compromettre par lassitude ou impatience notre combat pour la Libye libre et, au-delà, pour tous les peuples épris de liberté et de justice.

Mustafa Abdeljalil

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