Libye: Bernard-Henri Lévy, dans une interview à Die Zeit, appelle à la création de la "grande coalition" des adversaires de Kadhafi

BHL en LibyeDie Zeit : Monsieur Lévy, il y a déjà des gens qui craignent que l’intervention contre Kadhafi n¹aboutisse à une guerre comme celle en Irak.

Bernard-Henri Lévy : Eh bien c’est de la malhonnêteté intellectuelle. Parce que les deux n’ont rien à voir. La guerre d’Irak était une guerre illégale, lancée par les Etats-Unis sans mandat. Cette opération-ci a été approuvée par l’ensemble de la communauté internationale et demandée, je dis bien demandée, par la Ligue arabe. Et puis, par ailleurs, est-ce qu’il faut vraiment dire « guerre » ? C’est Kadhafi qui est entré en guerre. Pas Sarkozy. Pas Cameron.

Toutes les guerres commencent par le déni d’accepter le mot « guerre ».

C’est vrai. Sauf que, là, le mandat de la communauté internationale donne des buts clairs. Il est clair, par exemple, qu¹il n’y aura pas de soldats au sol. Et il est clair, obsessionnellement répété par tout le monde, que la révolution libyenne sera l’oeuvre des Libyens eux-mêmes. Je ne vois pas, franchement, par quelle mauvaise ruse nous pourrions nous retrouver, à partir de ces prémisses, dans un piège de type irakien.

Il y a une résponsabilité qui va avec l’intervention. Imaginons qu’il y ait des réglements de comptes en Libye, de la revanche etc, quelles seraient les options de l’occident ?

Essayer de les empêcher, bien sur. Nous aurions, là aussi, face à ces eventuels réglements de compte, une « responsabilité de protéger ». Mais, d’abord, je ne vois pas cela se produire à grande échelle. Je peux, naturellement, me tromper. Mais  j’ai vu ces jeunes combattants. J’ai vu, surtout, leurs commandants ainsi que leurs chefs politiques. Et – outre le fait que je les tiens, globalement, pour des gens plutôt bien – je les crois, désormais, trop conscients du fait que le monde les regarde et qu’ils doivent la vie à ce regard du monde  pour jouer, le moment venu, ce jeu des représailles. J’ajoute que, si cela arrivait, si – ce que, encore une fois, je ne crois pas – on devait assister, ici ou là, à des velléités d’épuration et de vengeance, des inititiatives diplomatiques, politiques, suffiraient – certainement pas des déploiements militaires considerables. N’ecoutez pas les pretendus experts qui se sont trompés sur la Bosnie, le Rwanda, l’Irak – et, maintenant, la Libye…

S’il y avait un scenario en Syrie qui aboutissait à une situation comme en Libye, est-ce qu’on devrait se préparer à la prochaine intervention ?

Ne tombons pas dans le piège qui, une enjambée plus tard, nous mènerait au fameux : « puisqu’on ne peut pas etre partout, mieux vaut etre nulle part ».

Pour l’instant il y a une opération en Libye. Il faut réussir cette opération en Libye. Et, quant au reste et, en particulier, à la Syrie, j’ai envie de vous dire que tout est lié, complètement lié : si nous réussissons en Libye, cela fera réfléchir les autres dictateurs arabes, à commencer par Bachar al-Asad et il lâchera peut-être du lest ; si nous échouons, si Kadhafi se maintient, alors les autres salopards se sentiront pousser des ailes. Autrement dit, intervenir en Libye c’est, déjà, intervenir en Syrie…

Vous connaissez personnellement très bien le monde maghrébin, où l’on est très sensible à tout ce qui porte un trait du néocolonialisme. Et, ici ou là, on a commencé de se demander à qui appartient l’intervention – à l’Occident ou aux pays arabes ?

Vous avez, à l’heure qu’il est, 6 avions qataris dans le ciel libyen, plus 12 avions émiratis. Vous avez le fait que la Ligue Arabe, même si elle a semblé, dans les tout premiers jours, connaître quelques cafouillages, a été, je vous le répète, à l’origine de la demande d¹intervention et de protection des populations civiles. Que faut-il de plus aux mauvais coucheurs ? Jusqu’à quand continueront-ils avec leur vieux disque rayé sur l’immonde et tentaculaire Empire à la manoeuvre derrière le devoir d’ingérence ? Le monde change !

Comment l’intervention va-t-elle changer la donne en Europe ?

C’est l’abstention allemande qui risque de changer la donne. D’abord parce que le « populisme pacifiste » de Monsieur Westerwelle a fait perdre un temps précieux à la coalition ­ et ce, à un moment où chaque jour, chaque heure, comptaient et risquaient de rendre l¹opération plus difficile et, donc, plus coûteuse. Et puis ensuite parce que je ne crois pas qu’il y ait eu plus grand désaccord franco allemand depuis Gerhard Schroeder, l’autre, celui de 1963 et de la grande crise de la conscience européenne de l¹époque Adenauer-de Gaulle. Il y aura des cicatrices. Elles mettront du temps à s’effacer. Et je crois d¹ailleurs que les dirigeants de la CDU, les gens comme Philip Missfelder, le savent pertinemment et feront tout pour tenter d’arranger les choses. Je vais vous faire un pronostic : je ne suis pas sûr que Monsieur WesterWalle, Monsieur VagueDeHonte, soit destiné à rester encore longtemps dans son ministère.

Comment vous vous expliquez la position allemande?

D’abord, le mauvais hasard. Le fait d’avoir, aux commandes, un ministre médiocre, incompétent, peut-être même inconscient et qui, comme Haider autrefois, ou comme Berlusconi aujourd’hui, ne prend pas la mesure de ce désastre mondial qui porte le nom de Kadhafi. Le fait aussi qu¹un homme comme Guttenberg, qui aurait peut-être ­ qui sait ? ­ rééquilibré un peu les choses ait été malencontreusement contraint de sortir du jeu juste avant la crise. Et puis, bien sûr, l’électoralisme à courte vue d’une Mme Merkel qui devait probablement penser que l’opinion allemande ne voulait pas de cette opération.

Qu’est-ce que pourrait faire l’Allemagne pour encadrer les dégâts, soit dans le cas libyen, soit dans un autre domaine ?

A court terme, virer Westerwelle. A moyen terme, recoller les morceaux avec la France. Et puis à plus long terme encore, je vais vous dire une chose qui vous paraitra peut-être absurde, mais je me lance quand même. Ou bien on pense que cette affaire libyenne est une date majeure de ce début de siècle ou bien on ne le pense pas. Si on le pense, si on croit qu’un peu du sort de l’Europe se joue là et un peu de la relation de la dite Europe avec le monde arabe et la zone Mediterrannée, si on croit donc qu’on est face à un point de bascule majeur de notre destin commun et de notre avenir, alors il faut prendre en compte ce qui s’est dit dans ces jours, prendre acte des rapprochements et des eloignements que l’événement  a opérés – et pourquoi ne pas donner une forme, je ne sais pas laquelle mais une forme, à cette AUTRE « grande coalition », transversale, trans-partis, qui rassemble déjà tous ceux qui croyaient qu’il y avait  un devoir d’intervention et qu’on a manqué à ce devoir? A bon entendeur, salut.

Ce semble être un fait établi que c’est vous qui avez convaincu le Président de la République de se battre pour l’intervention. Où étaient les conseillers de l’Élysée ? Où était le grand ministère de l’autre côté de la Seine avec un grand personnage politique à sa tête?

Personne n’était au courant, en effet. Ni le Ministre. Ni les patrons de l¹armée. Ni personne. Mais est-ce si surprenant ? Ce genre de décision, ce type d¹acte de souveraineté, je crois qu’on les prend seuls. Après, bien sûr, on informe. On présente la chose au Parlement qui en discute.

Mais, au commencement, au principe de ce choix de souveraineté qu¹est le choix de la paix et de la guerre, il y a toujours un homme seul.

Et pourquoi est-ce vous qui avez pu le convaincre ?

Je n’en sais rien. Peut-être parce que j’étais là. Peut-être parce que j’ai trouvé les mots qui l’ont touché. Je ne sais pas.

Quels mots ?

Je lui ai dit que, si Kadhafi entrait à Benghazi il y aurait un bain de sang, et que ce sang des habitants de Benghazi éclabousserait  le drapeau français qui flottait sur la Corniche depuis que la France avait, l’avant-veille, salué la naissance du Conseil National de Transition. Je lui ai rappelé, aussi, le beau geste de François Mitterrand décidant d¹un voyage surprise à Sarajevo après que je lui ai rapporté un SOS déchirant du Président bosniaque Izetbegovic. Et puis encore, à l’inverse, la pusillanimité de Chirac renonçant à inviter Massoud à Paris, ou plutôt le désinvitant, parce que nos diplomates lui avaient dit qu¹il allait y avoir des rétorsions, à Kaboul, contre les ressortissants français. J’ai dit à Sarkozy : « Mitterrand ou Chirac, il faut choisir »…

Au Maghreb on s’est demandé, pendant la révolution tunisienne et égyptienne : « où sont les intellectuels français, sont-ils de notre côté ou non ? ». Est-ce que vous comprenez cette question ?

C’est vrai que nous n’avons pas été très nombreux à saluer, tout de suite, l’Evénement égyptien. Et, encore moins, le tunisien. Je me rappelle : quand, avant la chute de Ben Ali, j’ai appelé, sur le site de la Règle du Jeu, à « hacker » les sites officiels du régime tunisien, les gens m’ont regardé comme un fou…

Les premières réactions de la France ont suscité pas mal de questions ?

Oui. Et à juste raison ! Vous avez, aujourd’hui, un mauvais Ministre des affaires étrangères. Mais nous en avions une, Madame Michèle Alliot-Marie, qui n’était, à ce moment-là, guère mieux et dont le premier réflexe fut de proposer d’envoyer des renforts policiers pour aider à mater l’insurrection.

Et quant à l’autre côté, celui de l’extrême gauche et de ses intellectuels prétendument révolutionnaires, nous avions les Alain Badiou et autres qui étaient tellement prisonniers de leurs schémas préfabriquées qu’ils n¹ont pas vu, littéralement pas vu, ce que l’événement avait de fort et d’inédit.

Le passé colonial joue-t-il un rôle aujourd’hui?

Oui. Mais pas dans le sens que croient les braillards du progressisme « anti impérialiste ». Ils disent, comme vous savez : « la tentation de l¹ingérence, cette volonté de se mêler des affaires des autres et d’aller les aider, par une opération militaire, à instaurer leur démocratie, est un reliquat de la mentalité coloniale ». Je crois, moi, que c¹est l’inverse. La vraie mentalité coloniale c’est celle qui s’accommodait des dictateurs, qui traitait tranquillement avec eux et qui, surtout, donnait à penser qu’un despote éclairé c’est toujours assez bien pour ces peuples obscurs, arriérés, que sont les peuples arabes. Rompre avec le passé colonial, autrement dit, c’est entendre les voix du Printemps arabe, les relayer, les amplifier ­ et certainement pas dire : « chacun chez soi, chacun pour soi, la révolution arabe appartient aux Arabes et l’ingérence est un signe d¹arrogance ».

C’est une révolution, une vraie, un changement profond. Et pourtant vous avez écrit il y a peu qu’il ne faut pas changer le monde mais ….

… le réparer. Bien sûr! Et c’est bien ce que font ces démocrates arabes.

Face à ça, on peut très bien être enthousiaste et anxieux. Fervent et perplexe. On n’est pas obligé de devenir aveugle et de renoncer à notre rôle de vigie quand il y aura (car il y en aura) des retours en arrière, des dérapages, des mauvais embranchements, etc. Il y a eu trop d’intellectuels et de journalistes (je pense à Michel Foucault en Iran, ou aux intellectuels staliniens face à l’URSS) qui ont, dans le passé, embrassé l’événement révolutionnaire en bloc, sans faire le tri ni réfléchir. Il ne faut pas répéter leur erreur.


Tags : , , , , , , ,

Classés dans :,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>