« L’empire américain redonne à l’Europe le flambeau universel », par Eric Le Boucher (L’Opinion)

 BH CINQ ROIS

Eric Le Boucher, journaliste et essayiste, a été correspondant en Allemagne, rédacteur en chef, éditorialiste au Monde (1979- 2008) , éditorialiste aux Echos depuis 2008 et à Europe 1, ancien président du CODICE. Cofondateur de State.fr, il est l’auteur de Economiquement Incorrect (2006). Voici sa critique du nouveau livre de BHL, L’Empire et les Cinq Rois.

« Romulus Augustule, le dernier empereur de Rome, passait ses journées dans son poulailler à pépier avec ses gallinacés. Pépier se dit aujourd’hui tweeter. C’est Bernard-Henri Lévy qui fait la traduction, elle est saisissante (L’empire et les cinq rois, Grasset). L’empire de Rome américain sombre dans le ridicule, se replie, se désintéresse du sort du monde et par ses tweets vantards, laisse la place toute grande aux nouveaux empires, à commencer par le chinois.
L’Amérique est-elle dans le piège de Thucydide ? L’affrontement est-il inévitable avec la Chine, comme il le fut entre Sparte et Athènes lors de la guerre du Péloponnèse, relatée par l’historien grec ? Graham Allison, professeur à Harvard, qui a travaillé dans les administrations Reagan et Clinton, a été reçu par le Conseil de sécurité nationale, organe stratégique chargé de conseiller le président des Etats-Unis en matière de sécurité et de politique étrangère, à la suite de la publication de son livre intitulé « Destinées à la guerre » (Destined For War, Can America and China Escape Thucydide’s Trap? ). Mais à Pékin on a lu aussi Thucydide dans les hautes sphères du pouvoir avec la même interrogation angoissée.
Les avancées de Pékin. L’ « expansion athénienne inspira des inquiétudes aux Lacédémoniens (Spartiates) et ainsi les contraignit à se battre », écrit Thucydide. Les avancées de Pékin dans les îles de la mer de Chine, ses plans d’armements maritimes et spatiaux, la route de la Soie, autant de manifestations d’un nouvel impérialisme d’un Xi Jinping décidé à effacer l’humiliation de son pays par les puissances occidentales depuis deux siècles. Alison a étudié seize situations apparues au cours des 500 dernières années, dans lesquelles émerge une nation capable de s’opposer avec succès à la puissance dominante. Douze fois sur seize, ces situations ont débouché sur des guerres. Le professeur en conclut que la guerre est probable.
Le diagnostic est contestable. La supériorité militaire américaine est encore écrasante et elle le restera encore longtemps et puis surtout, les deux Titans ont la bombe atomique et on peut penser que la dissuasion fera son effet comme elle l’a fait entre les Etats-Unis et la Russie, alors que les motifs de conflits étaient nombreux et sérieux. La guerre peut ne pas porter sur le plan des armes mais d’abord sur l’économie. Sur ce terrain la croissance chinoise amène les courbes à se croiser, quelles que soient les statistiques regardées. L’Amérique dominait le monde économique depuis 1945, elle a imposé alors ses normes et un ordre écrit dans le marbre des organisations internationales. La Chine veut réécrire ce droit, à son profit. Comment réagira Washington ? De surcroît, le nouveau modèle chinois, une économie appuyée sur les technologies du XXIe siècle, conduit à une concurrence frontale avec la Californie. Une « guerre commerciale » est d’ores et déjà engagée entre Washington et Pékin. Pour l’instant il s’agit d’escarmouches mais l’engrenage menace de semaine en semaine.
Guerre des idées. Mais le plan le plus fondamental de la guerre est celui des idées. L’Amérique est la plus grande démocratie, elle en a été le gendarme. Ce dont il s’agit aujourd’hui, bien au-delà de Donald Trump, est l’effacement de l’idée elle-même de démocratie. L’heure serait (re)venue des pouvoirs forts. La Chine aurait en quelque sorte déjà gagné dans les esprits. Dans le monde mais aussi en Europe, nombreux sont les esprits qui ont basculé et qui considèrent que cette forme d’organisation politique est dépassée, qu’elle est devenue inefficace, qu’elle bloque pour des broutilles et ralentit l’allure. Chine, Russie prouvent que la nation se défend mieux quand elle renonce au vote du peuple pour des représentants, bavards, incompétents, trop nombreux et, regardez ! tous plus ou moins corrompus. En Amérique la démocratie est livrée aux lobbies des puissances d’argent. En Europe, elle se perd dans la complication des institutions, elle a scellé son impuissance.
Déjà sur le plan des armes, l’Occident n’a pas bougé contre les forces de Poutine en Ukraine, ni contre ses jets en Syrie. Rien sinon des embargos, que le Kremlin retourne. Rien non plus sinon des « communiqués » de condamnation, devant l’offensive d’Erdogan contre les Kurdes. Mais les reculs stratégiques sur les idées sont plus graves. Dans son livre, ode scintillante de belle culture et de belles images en défense de la démocratie, de l’Europe et de l’idéal américain, Bernard-Henri Lévy en fait un inventaire angoissé qu’il résume : « le désert gagne ». BHL si souvent décrié pour s’aventurer dans des conflits lointains et nous y tirer parfois, livre ici une réflexion motivée et motivante sur ce qu’il a appris de la philosophie, de l’histoire et des religions, sur la situation du monde.
Pessimisme. Son propos est doublement pessimiste. Que l’Amérique « coupe le fil », n’est pas si nouveau. Elle n’a jamais trop aimé faire le gendarme, elle ne le fut qu’involontairement : souvenez-vous qu’elle a été appelée au secours en Europe. Ensuite Trump n’est pas le premier, Obama avait déjà détourné son regard. Mais l’Amérique représentait, fût-ce avec hésitation, la nouvelle Jérusalem, ce rôle exceptionnel des pères pèlerins de porter le flambeau de la cité de dieu et une nouvelle Europe, celle des Lumières et de la liberté. Jérusalem plus Rome. Le renoncement nous vide doublement de sens.
En outre, et c’est peut-être la partie la plus forte du livre, les technologies viennent parachever l’assèchement. Les réseaux sociaux nous plongent, au fond, dans la démagogie, fausse valeur, dictature de la transparence, voyeurisme, narcissisme, autrement-dit le vide.
Cet espace délaissé du sens, les autres, les cinq rois (Chine, Russie, Iran, Turquie et Arabie Saoudite) ne le remplissent pas, « pour le moment ». Ils « règnent au canon », ils célèbrent « des objets morts » de leur passé. Cette « surenchère muséale » leur fait « rater, selon toute vraisemblance leur entrée dans l’histoire », nous assure BHL. Pourquoi ? Parce qu’ils ne parlent pas à hauteur d’universel. Ils n’ont pas, ce qu’il nomme la « prédication », ce qui faisait Jérusalem et la Grèce.
« Le dernier mot n’est jamais dit », conclut l’auteur en rappelant que l’Europe est une idée et qu’« on est fils d’Idée avant d’être fils d’une nation ». Il ne s’agit pas d’une guerre des civilisations mais de l’universel en perdition. L’étendard abandonné sera relevé en Europe, espère BHL, par un nouveau Périclès, Erasme, Goethe, Vaclav Havel, qui viendra la replacer « à la pointe d’un bien-dire, d’un bien-faire, d’un bien-prier, d’un bien-danser » qui sont l’autre définition de l’Europe. »

 

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Commander L’Empire et les cinq rois

L’Empire et les cinq rois, 288 pages, aux éditions Grasset, sortie le 4 avril 2018. 


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