« Le PS doit disparaitre » suite. Jean Daniel entre dans le débat.

photo Jean Daniel« PS, lève-toi et marche ! » l’éditorial de Jean Daniel – le nouvel Observateur du 30/07/2009
J’aurais préféré n’interrompre mes vacances que pour évoquer ma cinquième ou sixième lecture du chef-d’œuvre de Stefan Zweig, « Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen ». J’avais envie de procéder à une adaptation de son livre à notre époque et de tenter une reconstitution d’un monde d’hier dont nous avons la nostalgie. Mais je ne renonce pas tout à fait à mon projet en affirmant que les Français sont très nombreux à vivre dans la nostalgie d’une époque où l’on croyait savoir ce qu’était la gauche et ce qu’était la droite.

1. J’aurais préféré n’interrompre mes vacances que pour évoquer ma cinquième ou sixième lecture du chef-d’œuvre de Stefan Zweig, « Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen ». J’avais envie de procéder à une adaptation de son livre à notre époque et de tenter une reconstitution d’un monde d’hier dont nous avons la nostalgie. Mais je ne renonce pas tout à fait à mon projet en affirmant que les Français sont très nombreux à vivre dans la nostalgie d’une époque où l’on croyait savoir ce qu’était la gauche et ce qu’était la droite.
Cette évidence m’est apparue en lisant les dernières déclarations de Bernard-Henri Lévy sur la « mort » du Parti socialiste. Ce n’est pas que ce remarquable essayiste, dont j’admire fidèlement l’impétueux parcours, éprouve une nostalgie quelconque. Il veut au contraire en finir sinon avec la gauche, du moins avec le Parti socialiste. Non parce que ce parti est tel qu’il est aujourd’hui mais parce qu’il lui paraît ne plus avoir droit de cité. C’en est fini du socialisme. Il faut faire disparaitre jusqu’au nom même du parti et, pour en constituer un autre, BHL compte paradoxalement sur l’un de ses courants (Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Manuel Valls).
Je n’ai pas pu être indifférent à cet avis de décès qui se veut solennel. Quoi que l’on pense de l’autorité que BHL a pu acquérir sur une scène plus souvent médiatique que politique, le sort fait à ses déclarations est rarement négligeable. Or je trouve qu’il est passablement déplaisant de déclarer à un malade qu’il va mourir ou aux parents d’un mourant que la mort a déjà fait son œuvre. Cette impatience à piétiner le cadavre ne paraît cependant pas choquer outre mesure les protagonistes dénoncés.
2. Bernard-Henri Lévy est loin d’être le seul à entrer dans cette danse funéraire. Dans d’autres circonstances, de telles déclarations auraient suscité un manifeste de tous les leaders des courants du Parti socialiste, pour une fois réunis afin d’affirmer leur survie. Laurent Fabius aurait pu en prendre la tête puisqu’il a démontré récemment sa pugnacité dans la dénonciation du « coup d’Etat permanent » (1). Mais aussi parce qu’il pourrait confesser enfin qu’il se sent en partie responsable de la guerre des courants dans une formation politique à laquelle il doit tout. Cette guerre a bien commencé, en effet, avec la scission des partisans du non à l’Europe.
Bernard-Henri Lévy a raison lorsqu’il rappelle que c’est dans « le Nouvel Observateur » qu’il a commencé à sonner le tocsin, grâce à son livre « Ce grand cadavre à la renverse ». Ce qu’il disait sur les causes du déclin du Parti socialiste n’était pas entièrement nouveau mais il le disait à sa manière, celle de l’imprécateur prophétique et frémissant. J’étais en désaccord sur bien des points – notamment sur la meilleure façon de défendre Israël et d’aimer les Etats-Unis – et je l’ai écrit ici même, mais je ne pouvais pas ne pas me sentir concerné par les variations pathétiques qu’il brodait autour du thème camusien : « Oui, je mourrai dans la gauche, malgré elle, malgré moi. » C’était une affirmation d’appartenance. Elle me révélait qu’il n’y a pas de conflit générationnel sur ce point. La nostalgie était la même pour BHL et pour moi. Le monde d’hier était bien celui où la gauche nous était une patrie. Mais alors, comme aujourd’hui, j’avais le sentiment que ce que je crois être le fond des choses lui échappait, à lui, comme à bien d’autres.
3. Ce fond des choses, selon moi, c’est, qu’une grande partie du problème réside dans le fait que la droite elle-même a changé. Et qu’en fait, ce changement est plus important que les contradictions de la gauche. C’était l’avis de Raymond Aron. Depuis que la droite n’est plus arrimée à une nostalgie de l’Ancien Régime ; depuis que l’Eglise catholique de France a renoncé à toute autorité sur des conservateurs qui sont, entretemps, devenus libéraux ; depuis que le programme de la Résistance, avec à sa tête le général De Gaulle, a mis en pratique une vraie révolution avec la sécurité sociale et le vote des femmes ; depuis que l’adhésion à l’Europe a mis en sourdine le nationalisme chauvin consubstantiel à une mentalité de droite, oui, depuis tout cela, la droite a perdu son identité.
Quant à la gauche, elle perdait de ce fait toutes les armes de combat forgées au cours de plus d’un siècle contre son ennemi quasi héréditaire. Bien plus : en renonçant à tout l’héritage d’abord de Engels puis de Guesde et en se convertissant, même laborieusement, à une forme keynésienne de social-démocratie, la gauche, elle aussi, perdait une partie de son identité. Et depuis ces deux grands changements, il y a une dialectique existentielle entre la gauche et la droite, toutes les turbulences qui surviennent à l’une retombant sur l’autre.
C’est pourquoi, pour ma part, j’ai vu la gauche vivre et survivre dans les mots et dans les principes que le sarkozysme lui a volés. Dans cette stratégie du patrimoine rassembleur, il y avait bien sûr place pour Jaurès et Blum et pour un souci de protection sociale, d’autant que, dans la mémoire collective, s’inscrivent des souvenirs d’une force écrasante. C’est De Gaulle qui a mis fin à la guerre d’Algérie. Ce sont Valéry Giscard d’Estaing et Simone Veil qui ont promulgué la loi sur l’interruption volontaire de grossesse. La droite n’aurait pas pu prendre ces mesures sans la pression mobilisatrice de l’opinion publique populaire et des partis de gauche ? Sans doute. Mais les idées de gauche ne deviennent pas mauvaises lorsqu’elles sont – correctement ! – appliquées par des hommes de droite. J’ajoute même que lorsque Chirac, président de droite, s’est opposé à la guerre d’Irak et s’est éloigné du plus mauvais président que les Etats-Unis aient eu dans leur histoire, j’aurais souhaité que la gauche – qui a aujourd’hui toutes les raisons, depuis Obama, d’être pro-américaine – pratiquât davantage à l’époque cet « anti-américanisme » que Bernard-Henri Lévy commet l’erreur déconcertante de lui reprocher. D’autant qu’il n’a pas soutenu, lui, comme Elie Wiesel et tant d’autres, la guerre d’Irak.
4. Cette analyse me conduit à penser que la vie du Parti socialiste, si elle dépend de l’évolution des idées, n’est nullement menacée. Car toutes les idées que la droite trouve utile de dérober à la gauche, elle ne sait pas et ne peut pas les appliquer, au moins sur ce qui est devenu l’essentiel, du fait de son incapacité structurelle – sa dépendance à l’égard des grands groupes financiers – dès qu’il s’agit de maîtriser les dérives du capitalisme sauvage. Il n’est donc pas vrai que la gauche n’ait pas d’idées puisqu’on les lui prend. Mais il est vrai, en revanche, que si les socialistes le veulent, bien des textes de tous les courants prouvent qu’ils sont capables de rester fidèles à la mission héritée des grands partis ouvriers. Et qu’ils peuvent garder leur nom de socialistes.
Des observateurs britanniques, qui étendent soudain à la gauche l’indulgence en vérité très nouvelle qu’ils ont pour la politique française, observent qu’il y a dans les travaux des conseillers économiques de tous les courants du Parti socialiste des idées fortes, réalistes et communes. Sur les questions de la santé, de l’éducation et de la justice comme sur l’analyse de la crise internationale, ils disent que les contempteurs du Parti socialiste prennent un vicieux plaisir à décréter qu’il n’y a pas une pensée d’opposition. En fait le tout est de définir une stratégie pour manifester cette opposition au pouvoir en place. La caractéristique de la social-démocratie est difficile à assumer. Elle consiste, après s’être délesté du romantisme de la révolution et du radicalisme, à accepter l’idée que du fait de la globalisation des problèmes comme des agressions nouvelles de la modernité, on ne peut plus continuer à de ne voir chez l’adversaire politique qu’un ennemi à abattre.
J’ai rappelé les changements dans la gauche et la droite et j’ai souligné certaines idées communes à l’une et à l’autre. Ces idées surgissent sous la forme de contraintes et d’obligations. Il y a des sujets comme l’écologie, l’immigration et l’Europe sur lesquels une politique bipartisane s’impose de toute évidence. Mais attention ! Même si nous nous sommes montrés compréhensifs pour des comportements comme ceux de Bernard Kouchner hier, de Michel Rocard aujourd’hui, il faut que chacun comprenne qu’une politique bipartisane est exactement le contraire d’une stratégie d’affaiblissement du parti de l’opposition. Conclusion : il est bien vrai que le Parti socialiste, en tant qu’organisation, est bien menacé de mort. Mais ses idées sont tellement vivantes que ses hérauts peuvent par un miracle d’unité, leur assurer une survie. J.D.

(1) Référence au plus brillant essai de François Mitterrand contre la Ve République


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2 commentaires

  • derosier dit :

    Merci monsieur Daniel ; votre conclusion me va comme un gant ; car le problème, au-delà des idées qui eixistent effectivement, c’est bien l’unité du parti et ce qui est en cause ce sont les divisions de ses hommes et de ses femmes au sujet d’un Pouvoir à être, à exister pour eux-mêmes et non pour le Socialisme. Oui le socialisme n’est pas mort ; ses membres si ! et il faut nettoyer, récurer et aseptiser et reconstruire … et alors : pourquoi pas un parti avec un autre nom (et d’autres noms) afin de balayer définitivement le passé ?
    bien à vous

  • Pierre Meur dit :

    1. La question que je me pose est de savoir s’il faut en vouloir plus à celui qui piétine le cadavre mort de la perversion, ou à ceux qui ont perverti le Socialisme vivant pour en faire un cadavre.
     
    2. BHL s’étant extrait très tôt du militantisme actif pour adopter le poste d’observateur à gauche et de la gauche, a tenu le rôle qu’il s’était promis de tenir. On peut lui reprocher de s’être tenu à l’écart de l’action, mais pas d’être inconséquent dans son propos ou dans son analyse de la situation. Il est dans son rôle.
     
    3. Si la droite à changé, c’est plus dans les apparences que dans les motivations. Le libéralisme sera toujours la voie facile puisque l’on a à ne s’occuper que de soi-même. C’est le socialisme qui est le gros morceau puisqu’il implique de convaincre l’ensemble de la population de la vision d’une société plus solidaire.
     
    Disons également que si le libéralisme est devenu plus soft, c’est aussi parce qu’il s’est découvert un ennemi commun avec le socialisme : le capitalisme mondialisé et déréglementé qui ne se soucie pas de qui il bouffe, il est même cannibale. Ce capitalisme, c’est un enfant du libéralisme, ne l’oublions pas.
     
    C’est justement parce que la confusion règne, et que le contraste n’est plus aussi flagrant que le socialisme perd des plumes. Si le libéralisme s’est « socialisé », le socialisme s’est également « libéralisé », et les ténors du PS ont épousé les mœurs des politiciens libéraux : ils font carrière. Parce que c’est la carrière qui est devenu leur finalité, ce n’est plus la promotion du socialisme visant à élaborer une société plus solidaire.
     
    4. Personnellement, je ne suis pas mécontent de voir les idées de gauche capturées par les tenants libéraux. Même s’ils font semblant de les appliquer, ils sont tout de même obligé de les défendre. C’est une arme à double tranchant que de jouer avec les idées des autres pour en priver les autres. Tôt ou tard, viendra l’heure du bilan, et le meilleur coach en expression politique aura du mal à modifier le résultat. On ne fait pas passer une piquette pour un grand cru.
     
    Si j’étais à la direction du PS, je ne ferais pas dans l’opposition systématique, au contraire, je pousserais le gouvernement à s’engager plus loin dans ses réformes pseudo-ouvertes. Que veut-on en définitive ? Que le PS soit au pouvoir ou que les idées progressistes soient appliquées. Le PS ne remplit pas son rôle, parce que les petits chefs se sentent frustrés d’un pouvoir qu’ils n’ont ni au gouvernement, ni dans leur propre parti.
     
    Quelques transfuges se laissent tenter par un maroquin parce qu’ils en ont toujours rêvé, ou parce qu’ils savent que c’est leur dernière chance d’en obtenir un. On peut taper sur BHL, mais ces transfuges sont bien plus responsables de la mort du PS. L’appât était beau et la justification « d’ouverture » était compréhensible par le public, puisqu’il y a avait longtemps que le PS, quand il était au pouvoir, appliquait une politique toute aussi « pragmatique » pour ne pas dire libérale. La réalité du pouvoir n’est pas toujours propre à conserver des convictions profondes.
     
    Personnellement, pour conclure, ce que j’aime chez BHL, c’est cette immense qualité d’être faillible, et de l’ouvrir tout de même. Ce que j’aime dans le PS, c’est le symbole. Ce que j’y déteste, c’est l’instrumentalisation opportuniste du symbole, parce que le PS appartient aux français et qu’on les prive de ce qu’ils ont contribué à construire par leur soutien. Ce que je n’aime pas chez les français, c’est leur versatilité.
     

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