Le Philosophe et le Président (le compte-rendu, par Alexandre Adler, dans le Figaro, de "La Guerre sans l'aimer")

logo-figaroBernard-Henri Lévy publie mercredi La Guerre sans l’aimer, récit de la révolution libyenne dont il a changé le destin grâce à l’engagement résolu de Nicolas Sarkozy.

Il est arrivé à Bernard-Henri Lévy la surprise de son existence. Après avoir si longtemps caressé l’histoire dans le bon sens, mais toujours en commentateur engagé et souvent militant, voici que le destin s’est joué de lui en le propulsant définitivement sur la scène des acteurs. Il n’y croyait pas, pas plus que notre génération dans son ensemble. Enfants d’une guerre dont les derniers chaos étaient venus mourir tout juste quelques années avant nos naissances, les jeunes gens et les jeunes filles de la génération de 1968 avaient pris l’habitude d’imputer la tragédie vécue à leurs seuls parents pour imaginer, et sans doute était-ce là le désir de la génération immédiatement précédente, qu’il leur revenait seulement de devenir les commentateurs de leur époque, les interprètes de ces perplexités, voire au mieux les médecins de ces blessures, poursuivant ainsi dans l’aide humanitaire aux plus frappés par les traverses de l’histoire les élans de guérison qui les avaient animés s’agissant de leurs parents bien réels. Et c’est ainsi que Bernard-Henri Lévy avait côtoyé, souvent de fort près, une histoire pleine de bruits et de fureur, du Bangladesh de 1971 (qui lui avait valu l’anathème de certains professeurs maoïstes tout dévoués aux intérêts de l’armée pakistanaise) à l’invasion soviétique de l’Afghanistan et, pour finir, à la tragédie insondable de Sarajevo, point le plus bas atteint dans la décomposition inévitable du système soviétique.
Commissaire politique

Souvent pertinentes, parfois décisives -le cas bosniaque- sur le plan idéologique, les interventions de Bernard-Henri Lévy n’en étaient néanmoins jusque-là demeurées que des actes de pensée ou des prises de parole. Sans doute avait-il imaginé qu’il en irait de même avec cette improbable insurrection libyenne, initialement si mal partie face à la puissance de feu inentamée et à la résolution, certes grotesque mais toujours d’un sadisme achevé, d’un Kadhafi qui semblait encore ce printemps disposer toujours de quelques cartes fortes.

Mais le Destin, nous l’avons dit, semble souvent se faire un malin plaisir à déjouer nos attentes… ou parfois à récompenser nos rêves les plus fous. Venu depuis l’Égypte s’enquérir de cette insurrection naissante, voici en effet que Bernard-Henri Lévy en devient le porte-parole, organise ses balbutiantes relations internationales et pousse d’une main incroyablement ferme ses nouvelles ouailles jusqu’à la porte de l’Élysée. Il ne quittera plus, durant six mois trépidants, le champ de bataille libyen, accompagnant les combattants dans leurs escarmouches de plus en plus couronnées de succès, chantant pour l’opinion mondiale les exploits inédits de ces improbables combattants de la liberté.

Et voici que lui revient le rôle auquel tant de jeunes gens engagés dans l’aventure communiste internationale avaient seulement imaginé en songe pour eux-mêmes: celui du commissaire politique qui s’identifie en tout point à ce peuple qu’il accompagne dans sa lutte, tout en mettant son courage personnel au service d’un idéal beaucoup plus large. Tout le monde aura reconnu cet idéal qui fut celui d’André Malraux, en Espagne, dont la grande ombre épique et aérienne accompagne le nouveau texte de BHL comme un double entêtant.

Le livre de Bernard-Henri Lévy, La Guerre sans l’aimer (Éditions Grasset), qui paraît mercredi, est à l’évidence le récit, parfois haletant, de cette odyssée qui devient peu à peu une Iliade, de ce voyage aux rivages des Syrtes qui, à la différence du célèbre roman de Julien Gracq, prend tout à coup sens et rationalité, celui d’un nouveau monde à construire, moins illusoire pour l’instant que celui des kominterniens qu’admirait tant Malraux. Le lecteur y trouvera sans surprise véritable, mais non sans émotion, une sorte de montage cinématographique de lumière noire et blanche qui se situe parfois au voisinage direct de l’esthétique active et sobre des années 1930, montage, action, sentiments plutôt pudiques et réflexion politique toujours implicite. Mais la force de ce récit tient précisément à sa réflexivité : l’auteur est parfaitement au courant de ce pied de nez incroyablement tendre du destin et il n’est pas une seule seconde dupe de ce retour invraisemblable de l’héroïsme guerrier de la génération précédente.

C’est ici que l’on peut trouver la touche la plus personnelle de ce témoignage par ailleurs historique, le dialogue retrouvé par le plus parisien des intellectuels parisiens avec plusieurs figures associées du passé, notamment son père, André, et même son grand-père qui s’appelait, lui, Shalom. André Lévy a en effet guerroyé jeune homme dans ces contrées mêmes et son fantôme accompagne son fils tout au long du livre, depuis le recueillement devant les cimetières de Tobrouk et de Derna jusqu’aux évocations mêlées de la division française libre de Diego Brosset avec laquelle il s’illustra en Italie.
BHL-Sarkozy, destins croisés

Plus poignante encore sera l’invocation de son grand-père maternel, berger et quasi-nomade qui conduisait jusqu’à l’épuisement ses troupeaux de moutons depuis l’Oranie jusqu’au Maroc circonvoisin, et dont le mode de vie quasiment homérique le rend si proche, au souvenir de son petit-fils, de ces bergers de Cyrénaïque ou du Djebel Nefousa insurgé et berbère qu’il côtoiera pendant ces jours de colère et de triomphe. Ces deux évocations fantomatiques dessinent les coordonnées d’un engagement devenu très direct : Bernard-Henri Lévy se veut fidèle à ce passé antifasciste qui lui fait reconnaître en Kadhafi l’incarnation presque philosophique de ce despotisme arabe capricieux et vain que les peuples du sud de la Méditerranée sont en train d’abattre pour renouer avec l’histoire. Mais il lui fait aussi, comme tout juif, se déclarer fidèle à son avenir, c’est-à-dire à cette forme de réconciliation avec l’islam qui sera nécessairement l’issue non catastrophique de l’aventure d’Israël, le moment, un jour atteint, où l’identité de sentiments vécus de son grand-père et des bergers de Tripoli se transmuera à un stade plus avancé du développement en civilisation commune entrevue.

Ici vient évidemment l’inévitable débat politique. Les lecteurs qui ne seront pas enduits de la mauvaise foi épaisse des souverainistes et des tenants non apaisés du conflit des civilisations voudront bien reconnaître, à la lecture de ces pages, que Bernard-Henri Lévy a effectivement vécu quelque chose d’entièrement nouveau, qui n’entre nullement dans les catégories un peu transies de l’intellectualité sartrienne, plus proche ici des deux grands romanciers compagnons de la Libération que furent André Malraux et Romain Gary, tous deux aviateurs.

Mais ce constat nécessaire ne fera pas taire pour autant la polémique. Le XVIIIe siècle français avait inventé, contre Voltaire notamment, l’expression «combattre pour le roi de Prusse». Ici, Bernard-Henri Lévy et, implicitement, Nicolas Sarkozy ne se seraient-ils pas battus «pour l’émir du Qatar», c’est-à-dire pour la montée en puissance d’une alliance politico-sociale des Frères musulmans à l’échelle continentale qui représenterait, une fois devenue maîtresse de l‘Égypte, le défi le plus redoutable auquel la France (et secondairement Israël) pourrait être confrontée dès demain et notamment sur le terrain mouvant du Maghreb? À cela, ce livre permet au moins d’esquisser une réponse convaincante: l’aide fournie par la France et la Grande-Bretagne, au moment le plus délicat et sans aucun calcul cynique ni pétrolier ni propagandiste, est à l’évidence le meilleur atout dont nous puissions disposer à l’avenir pour le combat qui s’annonce.

Ici encore, un parallèle saisissant, bien qu’implicite, ne pourra manquer d’être fait entre les deux destins désormais associés de Bernard-Henri Lévy et de Nicolas Sarkozy. Que ne les a-t-on moqués, ces deux citoyens de Neuilly! Et puis vient la tragédie libyenne. Les deux hommes étreignent le problème avec courage. L’un et l’autre savent pertinemment dès la première minute qu’ils n’auront à retirer aucun bénéfice immédiat de ce courage, et l’un et l’autre subiront les quolibets et les aigreurs de tous ceux, hélas nombreux, qui auraient choisi la branche inverse de l’alternative.

À présent, Bernard-Henri Lévy nous déclare que leur alliance, désormais accomplie, laisse la place à ses engagements pour la gauche. Voire. Car le mélange d’audace et de résolution, ainsi que de sens historique véritable, dont Nicolas Sarkozy a su faire montre dans cette occurrence vaut aussi et a fortiori dans cette gigantesque bataille non guerrière qui s’est engagée pour l’édification à marche forcée d’une Europe-puissance à direction franco-allemande. On verra bien alors si les identités de droite et de gauche, qui n’ont eu aucune incidence dans la lecture de l’insurrection libyenne, devraient prévaloir dans ce rendez-vous autrement décisif avec l’histoire.


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